Cinq ans de Québec solidaire

Une anomalie ou un gain pour la vie politique ?

Par Mis en ligne le 01 février 2011
Amir Khadir et Françoise David, les deux codirigeants de Québec solidaire
Québec solidaire est né le 5 février 2006 de la fusion de l’Union des forces progressistes (UFP) — un rassemblement politique de petits partis de gauche créé en 2002 autour d’Amir Khadir — et d’Option citoyenne, un mouvement politique né en 2005, à l’initiative de militantes féministes, dont Françoise David. L’émergence de ce parti sur la scène politique québécoise, de même que sa trajectoire depuis sa fondation, est particulièrement intrigante.

Rappelons le contexte général de sa naissance. Depuis le début du nouveau millénaire, les démocraties libérales, Québec inclus, connaissent une «crise» de la représentation politique qui se traduit notamment par une perte de légitimité des partis politiques et de leurs représentants. De plus, «la gauche» (en particulier européenne) est en pleine remise en question et n’en finit plus de se chercher une identité rassembleuse, entre l’extrême gauche, qui semble avoir trouvé un second souffle, et les partis sociaux-démocrates tentés par le social- libéralisme.

Devant l’inertie des acteurs politiques traditionnels, les mouvements sociaux réinvestissent le terrain de la contestation sociale et de l’opposition aux politiques néolibérales. Bref, un contexte où la création d’un parti autoproclamé de gauche peut apparaître incongrue.

Superposition d’identités

D’autant plus qu’au Québec l’émergence d’un tel parti apparaît au premier abord comme une anomalie. En effet, la gauche partisane n’a jamais été particulièrement bien établie au niveau provincial. La raison principale généralement évoquée est que la question sociale, à la base de la création des partis de gauche, a été articulée à la question nationale et entièrement dépendante de celle-ci. Autrement dit, au Québec, l’identité politique de gauche s’est longtemps superposée à l’identité politique nationale. Le Parti québécois a réussi durant presque 50 ans à créer un monopole de la représentation sur ces deux enjeux.

Ce double monopole a été remis fondamentalement en question en 2006, avec la création de Québec solidaire. Ce tournant décisif dans l’histoire politique du Québec constitue aujourd’hui une «nouvelle donne», qui a modifié certaines dynamiques et avec laquelle tout le monde doit compter, les électeurs comme les autres partis politiques. Revenons sur cette trajectoire récente.

Bénéfices de QS

Québec solidaire (QS) s’est créé en partie contre le PQ et ses politiques jugées insatisfaisantes sur le plan social. Les deux chefs de Québec solidaire espéraient créer un rapport de force suffisant pour obliger celui-ci à se positionner sur certains enjeux, jugés laissés-pour-compte. Cette stratégie a semblé fonctionner dans un premier temps. Rappelons-nous la création du club politique de gauche SPQ Libre au sein du PQ et du programme politique qui a suivi, unanimement acclamé comme «un virage à gauche» pour le parti. Nous en sommes bien loin aujourd’hui: le SPQ Libre a été dissous, et le PQ s’est acoquiné avec la richesse individuelle (colloque de mai 2010). Les bénéfices de la création de Québec solidaire sur la vie politique se jouent sur un autre plan.

QS est avant tout une innovation politique, qui profite aux militants, mais également à l’ensemble des acteurs politiques. Plusieurs éléments, dans le fonctionnement de QS, dérangent le fonctionnement jugé «normal» de notre système démocratique et rendent perplexes les observateurs: le principe de parité dans la présence des candidats aux élections (il faut que ce soit le meilleur candidat, peu importe son sexe), la parité à la tête du parti (mais où est le vrai chef qui décide?), le fonctionnement plus horizontal de l’organisation où les militants prennent le temps de débattre et d’apprendre, remettant en question la notion d’efficacité démocratique (à propos de la souveraineté, à propos du féminisme, à propos des enjeux environnementaux par exemple) et entraînant des réactions outrées des journalistes — quand même, ne pas savoir si on est pour ou contre la souveraineté, ça n’a pas d’allure, on est au Québec, il faut se positionner!

Dynamiques politiques changées

La délibération au sein du parti est certes limitée par l’application du Code Morin, mais elle demeure au coeur des préoccupations des militants et une des raisons pour lesquelles les personnes ont adhéré à QS (dont les jeunes). On peut raisonnablement supposer que ces pratiques politiques différentes amènent progressivement les autres joueurs politiques à se questionner, à se positionner et, finalement, à modifier leur conception d’une «bonne» démocratie.

La présence de Québec solidaire modifie également les dynamiques politiques locales. Bien implanté dans les milieux militants locaux (et pas uniquement dans la République du Plateau), QS est un nouvel allié des luttes sociales et environnementales, sur lequel les acteurs communautaires et syndicaux peuvent compter. Il offre une structure de réflexion et un service de recherche très efficace, il peut agir comme une courroie de transmission de certaines idées ou identités et de certains intérêts à l’Assemblée nationale (depuis peu, mais il le fait avec beaucoup de professionnalisme), et il jouit d’une visibilité médiatique supérieure à celle que peuvent avoir les groupes. Évidemment, de multiples tensions existent avec ce nouveau joueur politique (faut-il s’en méfier?), mais QS assure une nouvelle médiation, qui est loin d’être anecdotique, pour les électeurs et militants de gauche dans la vie politique.

En cinq ans, Québec solidaire s’est construit une «niche» politique intéressante. Il est passé d’un statut de parti en dehors du jeu institutionnel (où tous les coups étaient permis ou presque) à un parti dans le jeu institutionnel où certains comportements sont jugés déviants (en particulier pour son chef parlementaire). Il apporte, ce faisant, un vent de fraîcheur aux pratiques de nos représentants politiques. Et si sa présence était plutôt le signe de notre maturité politique?

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Pascale Dufour – Professeure au Département de science politique de l’Université de Montréal

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