Un pays selon mon cœur. Entretiens avec Éthel Groffier
Georges Leroux, Montréal, Somme Toute, 2024
On sort de cette lecture éprise d’une grande humilité – même si, de ses propres mots, elle se méfie de ce sentiment, lorsqu’exposé. Je prends ce risque, car Éthel Groffier aime aussi l’audace.
Humilité, car on peut facilement être dépassé par les nombreuses références qui vont de la littérature, de l’histoire, de l’histoire de l’art, du droit international, de la philosophie, du Code civil au langage opaque des différentes grandes bibliothèques et des livres rares et anciens. Une richesse du propos que je ne prétends pas avoir assimilé complètement, mais pour paraphraser Bernard Émond dans la Leçon de scénarisation : « On m’a appris que les choses compliquées étaient importantes ».
D’entrée de jeu, avançons cette idée que le pays du Québec comme concept de souveraineté est en filigrane de l’ouvrage. Il n’est pas frontal au livre comme pourrait le supposer le titre de l’ouvrage. Le véritable pays de cette autrice venue de Belgique, qui a vécu les affres de la Seconde Guerre mondiale dès l’âge de cinq ans, Dunkerke, les déplacements, la grisaille, la faim (le pain gris et gluant), l’incertitude… Le véritable pays de cette femme où les livres ont été une terre fertile contre l’ennui, la bêtise des hommes, les dogmes religieux de sa mère… Le véritable pays de cette grande dame d’histoire, de droit international, première professeure embauchée à temps plein en droit à l’Université McGill, est la liberté de penser. Là est son pays. Dans l’exigence que cela suppose.
Pourquoi écrire ce livre ? « Il m’a pris l’envie très simplement de retracer mon parcours et de le faire avec un peu de rigueur. Qu’ai-je appris de la guerre, de l’immigration, de l’amitié, de l’indomptable bêtise humaine, de l’incroyable beauté du monde, en quoi les livres m’ont-ils aidée à survivre? » (p. 16)
Après ses études en droit international, elle décrochera un premier boulot alimentaire dans une usine de distribution du lait. Elle y prendra le parti des ouvriers et ouvrières lors de la grève pour de meilleures conditions de travail. Elle qui sera professeure plus tard dira : « Sans adopter les théories du président Mao, je me demande si un stage en usine ne serait pas salutaire à nos étudiants super choyés par les universités, mettant à leur disposition des “espaces de sécurité” où réfugier leur sensibilité blessée par des sujets qui fâchent » (p. 78). Éthel Groffier ne mâche pas ses mots contre la moralité quasi sectaire de ce qui peut être dit ou tu.
Elle a travaillé sept ans à l’Organisation internationale du travail (OIT). Elle avait pour mandat de décortiquer les menaces langagières de l’Est, en pleine guerre froide. Elle y apprendra l’importance de s’informer de l’opinion de l’adversaire… « et (aujourd’hui) je me surprends toujours d’entendre des personnes pourtant intelligentes déclarer : Ah non, je ne vais pas lire le livre d’un tel. Il est de droite (ou de gauche) ». Encore ici, il faut y voir l’importance de la pluralité de penser, de la négation de l’enfermement et du prosélytisme comme étant son véritable pays.
Notons ce beau parallèle : Raymond Klibansky, philosophe engagé dans les valeurs humanistes et universalistes, ce mari et amour qu’elle rencontrera plus tard, a travaillé en Angleterre lors de la Seconde Guerre mondiale à débusquer l’ennemi nazi à travers l’humeur de la langue allemande. Ces deux-là étaient visiblement destinés à se rencontrer.
Arrivée au Canada pour faire sa thèse de doctorat, d’abord à Ottawa ; elle y décrochera un boulot pour traduire les différentes conventions internationales pour la réalité intérieure des provinces. Elle comprendra rapidement comment ce pays peut être dysfonctionnel par son territoire immense et ses réalités distinctes. « Pourquoi ne pas reconnaître que le Québec était une société distincte, cela me paraissait tellement visible ? En quoi cette simple constatation pouvait-elle déranger, en particulier Pierre Trudeau qui avait fait une campagne féroce contre cette idée ? » (p. 116)
Éthel Groffier aimera Montréal, elle pour qui l’écriture est un besoin et un art. Dans le passage suivant, on y sent toute la douceur de l’apatride : « Montréal est une ville fluviale sans insularité. La ville vit, vibre, respire large par les poumons du fleuve et de la montagne. La liberté s’y nourrit d’espace physique et moral. Il y a toujours un ailleurs, au-delà du fleuve, au-delà de la forêt, au bout de la route. On peut espérer un mieux dans une société sans caste, où la mobilité sociale est non seulement possible, mais encouragée » (p. 102).
L’autrice, poursuivant sa thèse à McGill, travaillera à réviser le Code civil au Québec et participera de par ses travaux et enseignements à rendre les femmes égales en droits.
Une fois sa thèse terminée, elle enseignera le droit à McGill, la liberté contre le joug des diktats. Elle sera fidèle à elle-même en parlant d’un âge d’or de l’enseignement où on avait du temps pour réfléchir, du temps pour se ressourcer, pour lire, pour avoir des projets intellectuels à soi ; contre l’impératif marchand de tant d’articles à produire et de répondre illico aux courriels et textos de ce monde contemporain où la satisfaction de la clientèle étudiante devient une exigence.
À travers ses écrits, Éthel Groffier défendra l’esprit des Lumières, les valeurs des droits de la personne et de la démocratie libérale. Sans enfermer Voltaire, par exemple, dans les défauts moraux du présent, elle dira : « Il a été libérateur de la rouille des siècles » (p. 228). « La liberté n’est pas une marque de yogourt, disait l’autre[1] ».
Autour de la souveraineté du Québec, une tension parcourt l’ouvrage. Éthel Groffier a voté NON au référendum de 1995, et ce, malgré « l’importance d’un certain idéal d’universalité dans ce qu’elle aura découvert au Québec : non seulement une richesse sociale et politique qui n’aura pas cessé de nourrir sa réflexion sur la différence et l’appropriation, mais surtout aussi peut-être une histoire dans laquelle la requête de souveraineté continuera de jouer un grand rôle » (Georges Leroux, en ouverture, p. 14).
L’autrice débutera le récit avec un : « On ne naît pas québécois, on le devient », à la Simone de Beauvoir reprise par Marco Micone.
« Il faut apprendre l’histoire du Québec, écouter les chansons qui le font vibrer, goûter la saveur de son parler, admirer la beauté de son territoire, savourer ce qui en fait un lieu unique pour, enfin, le faire sien » (p. 15). Il faudra, dira-t-elle, comprendre les idéaux, souverainistes comme fédéralistes.
Les souverainistes ne l’auront pas convaincue d’un projet suffisamment audacieux pour tenter l’expérience de la souveraineté. Elle y liste, à titre d’arguments, les exigences du capitalisme mondialisé, les alliances économiques dont fait partie le Canada, la crise climatique qui nécessitera plus de liant que de séparation.
Cette femme assoiffée de liberté qui a côtoyé des auteurs et autrices et de grands salons européens et canadiens – aux côtés de Charles Taylor notamment – est-elle allée au bout de sa quête ? Comprendrait-elle que la sauvegarde de cette unicité française en Amérique du Nord n’est pas un caprice ni une crispation, mais une exigence viscérale ? Exactement comme le regard bienveillant qu’elle pose sur les Premières Nations ?
« Ma sensibilité va à l’indépendance du Québec ; mon intellect voit les obstacles. Je suis souverainiste de cœur… » (p. 176).
Et moi, qui vous résume, je le suis toute entière, de cœur et de tête. Comme une bûcheronne des temps modernes, je souhaite que nous arrêtions de vivre ce pays de l’imaginaire et que l’on bâtisse quelque chose qui nous rassemble et nous ressemble. Une oasis sociale-démocrate. Une alternative singulière de justice et de beauté.
Par Judith Trudeau, professeure de science politique au Collège Lionel-Groulx
- Pierre Falardeau. ↑





