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Note de lecture – Les nouveaux serfs de l’économie

NOTES DE LECTURE - Nouveaux Cahiers du socialisme - No. 34 - Automne 2025

Les nouveaux serfs de l’économie

Yanis Varoufakis, Paris, Les liens qui libèrent, 2024

« Le capital existe toujours et fructifie, même si le capitalisme n’existe plus » (p. 87). Cette citation de Yanis Varoufakis constitue un condensé de la thèse défendue par l’auteur dans cet ouvrage. Elle donne à la fois le ton adopté pour étayer les démonstrations et fournir les « preuves » à l’appui de cette thèse qui ne peut qu’être matière à controverse ; le cas échéant, ce ne pourra être qu’une controverse fructueuse. L’idée défendue par cet ancien ministre grec des Finances n’a rien d’arbitraire ou de farfelu car elle s’inscrit d’emblée dans la tradition marxiste de la critique du capitalisme, se revendiquant elle-même du matérialisme historique dans ses analyses, sa compréhension et son interprétation de l’évolution des phénomènes socio-économiques.

« Au début était la technique ». Voici la prémisse de base de l’argumentaire de Varoufakis qui prétend observer un changement « structurel » dans les façons de faire du capitalisme, à l’image de celui que l’Europe a vécu au tournant du XIXe siècle avec l’industrialisation à grande échelle des moyens de production. Dénouement logique, en quelque sorte, à la suite du retour du libéralisme classique dans les années 1980, le capital « cloud », tel que l’auteur le définit[1], sape les fondements de l’économie de marché capitaliste dans la mesure où la recherche du profit, qui servait de motif aux pratiques commerciales des propriétaires d’usines, de manufactures, de raffineries, a disparu des préoccupations des géants de la tech, remplacée par la rente cloud, de la même manière que les seigneurs féodaux prélevaient la rente foncière auprès de la paysannerie réduite au servage.

Ce que l’on pourrait interpréter comme étant une nouvelle phase du capitalisme, le « techno-féodalisme », transforme profondément notre rapport au capital, devenu « virtuel », insaisissable par les moyens traditionnels utilisés au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, réunis sous l’appellation Accords de Bretton Woods, qui fixaient des limites et des cadres financiers clairs à l’échelle internationale, une parité fixe entre l’or et le dollar afin d’éviter les débordements « spéculatifs » comme ceux que l’Occident a vécus en 1929, donnant lieu à une crise économique sans précédent dans l’histoire moderne.

Avec l’annonce, en 1971, de la fin de la convertibilité du dollar en or, ainsi que des taux de change fixes avec le mark allemand et le yen japonais, Nixon sonna le début de la fin d’un semblant d’ordre international fondé sur des règles dans lequel l’État capitaliste jouait un rôle d’arbitre, de modérateur, afin de maintenir un certain équilibre entre les diverses économies du monde développé (États-Unis, Japon, Allemagne). D’excédentaire jusque-là, la balance commerciale américaine devint déficitaire et inaugura le creusement d’une dette abyssale financée par les concurrents commerciaux des États-Unis, à commencer par la Chine qui, comme un serpent qui se mord la queue, utilise les milliards qu’elle accumule en inondant le marché américain de ses biens manufacturés, pour investir dans l’immobilier, les bons du Trésor, les produits financiers étatsuniens.

Ce processus de dollarisation de l’économie mondiale va trouver son aboutissement avec la crise des subprimes et l’avènement de ce que l’auteur appelle le « socialisme au service des banques », système financier basé sur la création ex nihilo de monnaie par les banques centrales (nord-américaines, européennes, japonaises) pour venir en aide aux banques privées en manque de liquidités à la suite de la chute des prix de l’immobilier en 2008, et pour soutenir et redynamiser l’économie pendant et après la pandémie de COVID-19, en 2020-2022. Dans les faits, ces politiques monétaires renforcent le pouvoir des grandes entreprises et des géants de la tech qui ne redirigent pas ces milliards de dollars, offerts en cadeau, dans l’investissement productif, la création d’emplois, la modernisation des infrastructures, mais dans l’activité boursière, la spéculation immobilière, les produits dérivés. Bref, la générosité de l’État profite essentiellement au secteur financier, au capital cloud, aux rentiers et aux actionnaires.

Ce qui change, essentiellement, avec le technoféodalisme, c’est la nature même de la marchandise échangée entre les différents acteurs de la chaine de production/consommation ; alors qu’avant 2008, les capitalistes payaient des spécialistes en marketing et en publicité pour nous vendre des voitures, des téléviseurs, des ordinateurs, du shampoing, des boissons gazeuses, aujourd’hui, ils paient les propriétaires de plateformes numériques pour avoir accès au temps que nous passons sur les réseaux sociaux, sur notre portable, sur Internet, bénéficiant de l’illusoire gratuité de toutes ces applications alors qu’en fait, toutes et tous les utilisateurs, habitués, visiteurs et clients des différents sites Web gérés par les GAFAM ne sont rien d’autre que des « techno-serfs » qui contribuent à enrichir les propriétaires de fiefs cloud par l’entremise des « techno-prolos » que sont les employé·e·s d’Amazon, d’Uber et tous les entrepreneurs qui dépendent de plus en plus du capital cloud pour faire prospérer leurs entreprises dans le monde « réel » des échanges commerciaux.

Bref, l’« attention » des usagères et usagers des nouvelles technologies constitue le nouvel objet de convoitise de ce capitalisme cloud qui s’est libéré des « lois » traditionnelles du marché telles que les capitalistes de l’ère industrielle les avaient élaborées. L’auteur y voit une emprise décuplée des géants de la tech sur l’ensemble de nos comportements, habitudes de consommation, façons de travailler, de nous divertir, de nous informer, de nous éduquer, etc. Du coup, tout comme Marx voyait dans les contradictions du capitalisme (qui en constituent l’essence même) les germes de la Révolution prolétarienne, Varoufakis voit dans le technoféodalisme l’occasion d’un renversement radical des rapports sociaux de production dans la mesure où le caractère « cloudaliste » (c’est-à-dire abstrait, immatériel, « infonuagique ») de la nouvelle économie fragilise son ancrage dans le réel et la rend ainsi vulnérable aux initiatives rebelles qui peuvent mobiliser un nombre incalculable d’intervenants pour, par exemple, faire chuter le cours des actions d’Amazon par une synchronisation d’arrêts de travail de 24 heures sur un territoire donné, conjuguée à une non-utilisation de la plateforme pendant un certain laps de temps, question de créer une mini-panique à la bourse et ainsi de déstabiliser les conglomérats qui se financent à même ce capital dématérialisé.

Bref, « […] nous faisons l’expérience d’une forme inédite de servitude, tout en ayant sous la main une occasion en or, jusqu’alors inexistante, de réaliser “ton” rêve d’un communisme libéré du travail et vecteur d’émancipation par en bas[2] » (p. 288). Tout en reconnaissant la pertinence de cette observation qui s’inscrit dans une conception dialectique de l’histoire, comme on la retrouve chez Marx (qui s’est lui-même inspiré de celle du Maître et de l’esclave chez Hegel), il faut aussi souligner les problèmes qu’elle n’arrive pas d’emblée à résoudre comme ceux qui se sont posés chez les marxistes au tournant du XXe siècle lorsque le prolétariat s’est massivement engagé, chacun dans son armée nationale respective, pour participer à une guerre impérialiste voulue par la bourgeoisie, dirigée par la bourgeoisie, au profit de la bourgeoisie. En d’autres termes, même lorsque les conditions révolutionnaires sont réunies, rien ne garantit que le peuple va saisir l’occasion pour s’émanciper de la tutelle de ceux qui l’exploitent. Conséquemment, rien ne nous assure que les moyens dont notre monde dispose aujourd’hui vont servir à renverser le pouvoir technoféodal des cloudalistes afin d’instaurer une société axée sur les « communs » plutôt que sur la recherche toujours inassouvie de l’intérêt personnel. La fracture sociale qui accentue toujours plus les inégalités peut s’élargir encore longtemps avant que les solutions proposées par Yanis Varoufakis puissent commencer à être mises en œuvre.

Par Mario Charland, détenteur d’une maîtrise en philosophie de l’Université du Québec à Trois-Rivières


  1. « Il est possible de définir le capital cloud […] comme l’agrégation en réseau de machines, de logiciels et d’algorithmes pilotés par l’IA et d’infrastructures de communication sillonnant l’ensemble de la planète et exécutant un large éventail de tâches », p. 311.
  2. . Tout au long de l’ouvrage, l’auteur s’adresse à son père (« “Ton” rêve »), maintenant décédé, ancien résistant communiste à l’époque des Colonels, emprisonné pendant plusieurs années et qui n’a pas pour autant renoncé à ses convictions politiques. C’est en sa mémoire que Varoufakis fils rédige cette critique du technoféodalisme qui a succédé au capitalisme que son père avait courageusement combattu.

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