Les Forums sociaux et la gauche en Amérique latine

Par Mis en ligne le 01 février 2011

La ques­tion que m’ont posée les édi­teurs de cette revue – quelle a été la contri­bu­tion des forums sociaux aux expé­riences de la gauche en Amérique latine ? – ne trouve pas de réponse facile. Afin de tirer des leçons pour les luttes poli­tiques à venir – et c’est ce que l’on cherche ici – il ne suffit pas de décrire ces contri­bu­tions. Il faut les éva­luer et les resi­tuer dans leur contexte.

Ainsi, il sera tou­jours pos­sible d’identifier des résul­tats poli­tiques (fruits de l’action de la gauche) liés à ce qui a été dis­cuté ou pro­grammé dans un forum. Mais l’obtention de tous ces résul­tats a tou­jours impli­qué de nom­breux autres fac­teurs et cir­cons­tances. Nous savons tous que dans les pro­ces­sus socio­po­li­tiques, il n’y a pas de simple rela­tion de cause à effet qui vaille, telle qu’enseignée par la phy­sique clas­sique de Newton. Toute action n’est jamais qu’une parmi de nom­breuses autres qui se com­binent, dans un nuage d’actions et réac­tions où tout a son impor­tance.

Dès lors, ce serait un triom­pha­lisme trom­peur que de pré­tendre – en par­ti­cu­lier si l’on ne se concen­trait que sur les expé­riences cou­ron­nées de succès… – que tout est dû aux forums, et même de dire que les forums ont contri­bué de façon déci­sive à ce qui est arrivé.

Ensemble de fac­teurs et de cir­cons­tances

Prenons l’élection de Lula en 2003 au Brésil. Bien sûr, la tenue du FSM en 2001 à Porto Alegre a beau­coup contri­bué à ce résul­tat. En effet, cette pre­mière édi­tion du forum a eu lieu à un moment de reflux des mou­ve­ments sociaux, après trois frus­trants échecs dans la ten­ta­tive de prendre la pré­si­dence de la République. Ce forum a ouvert une fenêtre d’opportunité pour que les mili­tants bré­si­liens de gauche se ren­contrent, et donc allumé – en cla­mant qu’un « autre monde est pos­sible » – une lueur d’espoir. Leur nou­velle ten­ta­tive, deux ans après, fut alors vic­to­rieuse. Mais il est bien évident qu’une telle vic­toire n’est pas uni­que­ment due à ce sti­mu­lus dont ont béné­fi­cié les par­ti­ci­pants du FSM 2001 bien qu’il ait pu être ren­forcé en 2002. Pour que Lula gagne, il y a eu des chan­ge­ments déci­sifs dans sa stra­té­gie élec­to­rale, qui étaient d’ailleurs moins liés à un regain d’espoir qu’à du réa­lisme poli­tique…

La rela­ti­vi­sa­tion de l’influence des forums dans ce type de résul­tat poli­tique doit être encore accen­tuée si l’on exa­mine l’élection d’Evo Morales en Bolivie en 2005. Quelle influence, en effet, peuvent bien avoir eu sur ces résul­tats élec­to­raux 1 les dis­cus­sions et pro­jets des mili­tants boli­viens pré­sents dans ces forums, aussi nom­breux soient-ils (le FSM de 2005 a été le plus impor­tant avec 150 000 par­ti­ci­pants) ?

De plus, si nous nous foca­li­sons sur le cas spé­ci­fique des résul­tats élec­to­raux, la contri­bu­tion des forums est éga­le­ment limi­tée par le fait que les partis poli­tiques en tant que tels n’y par­ti­cipent pas. L’espace des forums sert à l’articulation de la société civile. Bref, non seule­ment la contri­bu­tion des forums sociaux aux succès élec­to­raux n’est qu’un fac­teur parmi tant d’autres, mais elle n’est qu’indirecte.

La même prise de dis­tance est néces­saire pour décrire et éva­luer l’apport des forums aux dif­fé­rentes vic­toires rem­por­tées par la gauche. C’est par exemple le cas de la vic­toire rem­por­tée en 2005, avec la sus­pen­sion des négo­cia­tions gou­ver­ne­men­tales autours de l’ALCA, un accord com­mer­cial per­vers que les États-Unis ten­taient d’imposer à tous les pays du conti­nent et qui, en 2001 et 2002, était déjà dans sa phase finale. Je ne me rap­pelle plus dans lequel des deux forums (celui de 2001 ou 2002 ?), a com­mencé à se mettre en place contre l’accord une grande alliance avec de très nom­breuses orga­ni­sa­tions latino-amé­ri­caines. Cette résis­tance a fina­le­ment été cou­ron­née de succès, grâce évi­dem­ment à un ensemble de dif­fé­rents fac­teurs et cir­cons­tances.

C’est aussi toute une série de fac­teurs et cir­cons­tances qui a conduit l’actuel gou­ver­ne­ment véné­zué­lien à lancer la pro­po­si­tion de la Alianza Bolivariana para los Pueblos de Nuestra América (ALBA, « Alliance boli­va­rienne pour les peuples de notre Amérique ») et le « Traité de com­merce des peuples » (TCP), signé fin 2004 par oppo­si­tion à l’ALCA, cher­chant à unir éco­no­mi­que­ment les pays qui résistent à la domi­na­tion des États-Unis (2).

Histoires dis­tinctes, réa­li­tés variées

Pour décrire et éva­luer la contri­bu­tion des forums sociaux à la gauche en Amérique latine, il faut éga­le­ment consi­dé­rer l’extrême diver­sité des situa­tions sociales, éco­no­miques, poli­tiques et cultu­relles de ce conti­nent.

Au sud de l’Amérique latine, par exemple, se trouvent des pays – Chili, Argentine, Uruguay – qui se sont beau­coup éloi­gnés des autres pays du conti­nent durant la pre­mière moitié du 20e siècle.

Avec leur popu­la­tion majo­ri­tai­re­ment consti­tuée de des­cen­dants d’immigrés euro­péens, leurs éco­no­mies, reve­nus, niveaux de vie et d’éducation, ainsi que l’étendue de leur indus­tria­li­sa­tion et la qua­lité de leurs infra­struc­tures urbaines (3), ces pays res­sem­blaient bien plus à l’Europe. Et bien que, dans la seconde moitié de ce siècle, ils n’aient pu pour­suivre leur déve­lop­pe­ment, leurs régimes démo­cra­tiques ont résisté plus long­temps aux solu­tions auto­ri­taires que dans le reste du conti­nent.

Le prin­ci­pal trait que par­tagent au contraire presque tous les pays du reste du conti­nent est l’immense fossé exis­tant entre riches et pauvres. D’autre part, l’exode rural, inten­si­fié au cours des 50 der­nières années (sous l’effet notam­ment du déve­lop­pe­ment d’un capi­ta­lisme d’exportation de pro­duits agri­coles) au point d’être devenu aujourd’hui une expul­sion mas­sive des popu­la­tions rurales des terres agri­coles, a débou­ché sur la consti­tu­tion de méga­poles (la capi­tale du Mexique et Sao Paulo au Brésil figurent parmi les plus grandes villes du monde), dans les­quelles la majo­rité des habi­tants vivent dans des habi­tats pré­caires, avec peu d’infrastructures de ser­vice, de trans­ports, et d’hygiène (voirie, eau et tout-à-l’égout).

Politiquement, la récur­rence des régimes dic­ta­to­riaux a été un frein à la fois pour la réso­lu­tion des pro­blèmes sociaux et pour le déve­lop­pe­ment des mou­ve­ments sociaux. Et le pro­ces­sus de mon­dia­li­sa­tion obéis­sant aux inté­rêts du capi­tal – pro­ces­sus auquel par­ti­cipent éga­le­ment des mul­ti­na­tio­nales basées dans ces mêmes pays – accen­tue la concen­tra­tion des richesses. Néanmoins, ces plaies éco­no­miques et poli­tiques com­munes ne rendent pas cet ensemble homo­gène. En effet, de grandes dif­fé­rences existent entre les pays, que ce soit au niveau de la situa­tion sociale, de leur expé­rience his­to­rique ou des carac­té­ris­tiques de leurs peuples. Par exemple, la pré­sence indi­gène est très variée en Amérique latine. Alors qu’elle est encore pré­do­mi­nante dans cer­tains pays, dans d’autres elle été pra­ti­que­ment éra­di­quée durant les pre­miers siècles de la colo­ni­sa­tion. D’autre part, leurs niveaux de civi­li­sa­tion étaient assez dif­fé­rents. Si les peuples andins avaient construit des civi­li­sa­tions avan­cées lorsque les colons euro­péens ont envahi leurs terres pour s’emparer de leurs richesses, il y avait encore au Brésil de nom­breuses cultures « pri­mi­tives ».

De même, la pré­sence des des­cen­dants des esclaves afri­cains amenés tout au long de la période colo­niale (et même après l’indépendance) varie beau­coup d’un pays à l’autre. En Haïti, ils repré­sentent la quasi-tota­lité de la popu­la­tion, mais leur nombre peut être très mar­gi­nal dans d’autres pays.

D’autres lignes de frac­ture existent, dues à d’autres fac­teurs. C’est le cas du Brésil, dans sa rela­tion au reste de l’Amérique latine. Le ter­ri­toire de ce pays a été colo­nisé par les Portugais alors que tout le reste du conti­nent le fut par les Espagnols, deux langues dis­tinctes ayant été impo­sées. Et si la conscience d’être latino-amé­ri­cain est forte dans la partie his­pa­no­phone, les rela­tions éco­no­miques avec le Brésil n’ont com­mencé à se déve­lop­per qu’au cours de la deuxième décen­nie du siècle passé (4).

Des gauches diverses

Tous ces fac­teurs conduisent à des dif­fé­rences dans l’action des gauches.

On peut croire à une unité de façade lorsqu’on observe l’influence qu’elles ont subi au moment de la prise du pou­voir à Cuba par Fidel Castro et ses cama­rades, tout autant que si on observe que de nom­breux mili­tants latino-amé­ri­cains ont reçu des for­ma­tions à Cuba dans les années ayant suivi la vic­toire de Fidel. Mais dans le même temps, en sens inverse, il y a eu une stra­té­gie très dure et bien coor­don­née, de répres­sion poli­cière par les auto­ri­tés de dif­fé­rents pays du Cône Sud (une stra­té­gie nommée Opération Condor) qui a abouti à l’installation de nou­velles dic­ta­tures en Argentine, Uruguay et Chili tandis que d’autres, comme celles du Paraguay ou du Brésil, se main­te­naient avec de nou­veaux alliés.

Tous ces exemples montrent bien que nous nous trou­vons face à un espace poli­tique tout à fait unique, avec des dif­fé­rences très pro­non­cées. Pour se convaincre de l’impact de ces sin­gu­la­ri­tés, on peut men­tion­ner le triste échec des ini­tia­tives de Che Guevara pour expor­ter au reste du conti­nent l’expérience de la gué­rilla cubaine sans prendre en consi­dé­ra­tion ces énormes dif­fé­rences.

Dans la sphère poli­tique latino-amé­ri­caine, il est éga­le­ment évident que les gauches affrontent des enne­mis com­muns, à com­men­cer par la domi­na­tion idéo­lo­gique et éco­no­mique des États-Unis sur toute l’Amérique du Sud et cen­trale et, de façon plus géné­rale, par la mon­dia­li­sa­tion au ser­vice du capi­tal accu­mulé dans le reste du monde indus­tria­lisé, dont nous connais­sons tous la force. Et pour­tant même là appa­raissent des dif­fé­rences impor­tantes, déter­mi­nées par exemple par leur proxi­mité géo­gra­phique avec les États-Unis : c’est notam­ment le cas du Mexique, asso­cié de façon plus pous­sée dans le cadre de l’ALENA avec les États-Unis et le Canada, mais aussi de l’Amérique cen­trale et des Caraïbes. Néanmoins, et pour nuan­cer ce constat, il convient d’ajouter que le Chili s’est récem­ment asso­cié à cet accord malgré son éloi­gne­ment géo­gra­phique avéré…

Il n’est même plus utile, en ce qui concerne la sphère poli­tique, de men­tion­ner les très nom­breuses dif­fé­rences entre les orien­ta­tions des nou­veaux gou­ver­ne­ments de gauche, et les cir­cons­tances dans les­quelles ils ont été élus. Le fait que, ces der­nières années, de nom­breux président(e) s de gauche soient arri­vés au pou­voir porte beau­coup à penser qu’il s’agit d’une vague unique et irré­sis­tible ayant lieu en Amérique latine. Or, rien n’est moins sûr. Les bases poli­tiques res­pec­tives sont très dif­fé­rentes d’un pays à l’autre, que ce soit qua­li­ta­ti­ve­ment (5) ou quan­ti­ta­ti­ve­ment. Au Chili, la gauche a été défaite aux der­nières élec­tions. Dans d’autres pays, la gauche gou­verne dans des coa­li­tions ou des alliances expli­cites avec le centre, voire avec la droite – comme au Brésil. Et enfin, il est des pays comme la Colombie où l’extrême droite sera très pro­ba­ble­ment main­te­nue au pou­voir par le peuple aux pro­chaines élec­tions.

La gauche a eu de nom­breuses et dif­fé­rentes tra­jec­toires sur le conti­nent, et aujourd’hui il est évident qu’elle agit de dif­fé­rentes façons selon le pays. Certains ont fait le choix de la lutte armée, comme c’est le cas de la Colombie (6) ou des zapa­tistes au Mexique (7). Et à l’opposé, il y a ceux qui ont fait un choix très ins­ti­tu­tion­nel : c’est notam­ment le cas de l’Uruguay, avec la créa­tion du « Frente Amplio » (Front large) dont le nou­veau pré­sident, José « Pepe » Mujica, fut lui-même un impor­tant et célèbre diri­geant de l’organisation de gué­rilla, les « Tupamaros » (8).

Pour toutes ces rai­sons, la contri­bu­tion des forums sociaux pour l’action de la gauche est éga­le­ment une contri­bu­tion extrê­me­ment dif­fé­ren­ciée, dans le temps et dans l’espace. Mais quel est l’intérêt d’identifier telle contri­bu­tion très pré­cise dans tel contexte par­ti­cu­lier ? Ne faut-il pas mieux tenter d’en déga­ger alors quelques géné­ra­li­tés ? Je dirai que cet inté­rêt serait limité puisque les leçons que nous tire­rions de telle ou telle expé­rience très spé­ci­fique seraient dif­fi­ci­le­ment appli­cables dans d’autres contextes. Il vaut mieux alors iden­ti­fier les points com­muns entre cha­cune de ces expé­riences.

D’autre part, je crois qu’il fau­drait davan­tage parler du futur que du passé, c’est-à-dire davan­tage de ce que les forums peuvent appor­ter à la lutte de la gauche en Amérique latine, que de ce qu’ils lui ont déjà apporté. Certes, cette contri­bu­tion est peut-être encore très mince ; mais elle peut deve­nir très impor­tante, voire déci­sive. Cette contri­bu­tion serait en fait la même que ce que les forums sociaux peuvent appor­ter à la gauche dans le reste du monde : en par­ti­cu­lier, l’aider à construire une nou­velle culture poli­tique ou une nou­velle façon de faire de la poli­tique.

Le type de contri­bu­tion

Il sem­ble­rait que les pro­blèmes que doit affron­ter la gauche pour être plus effi­cace sont les mêmes dans tous les pays. Les luttes poli­tiques menées par la société pour un monde de paix, de jus­tice, d’égalité et de res­pect pour la nature (objec­tifs de la gauche) ont connu, durant cette pre­mière décen­nie du 21e siècle, cer­tains chan­ge­ments dans leur façon même de se déve­lop­per.

Ces chan­ge­ments inter­viennent au bon moment. D’une part, les frus­tra­tions engen­drées à la fin du 20e siècle (dans le cadre de la chute du mur de Berlin) pour nombre de ceux qui par­ti­ci­paient à ces luttes ont pro­vo­qué parmi eux une prise de conscience de la néces­sité de telles muta­tions. D’autre part, les crises actuelles du sys­tème capi­ta­liste montrent de façon chaque fois plus criante et au plus grand nombre sa face la plus obs­cène et ses méca­nismes les plus per­vers. Dès lors une autre forme de prise de conscience gran­dit au sein de la société toute entière qu’il est néces­saire de dépas­ser ce sys­tème afin qu’un autre monde soit pos­sible.

Si la gauche se montre capable d’ouvrir de nou­velles voies pour son action, alors il va s’ouvrir à elle un hori­zon de grandes vic­toires. Mais pour cela, des chan­ge­ments très pro­fonds sont néces­saires afin que nous réus­sis­sions à chan­ger les méthodes que nous avons apprises et mises en œuvre durant plus d’un siècle 9. C’est pour cela aussi que l’on ne peut pas espé­rer des résul­tats à court terme et que l’on parle d’une culture poli­tique à construire, dont l’échéance est néces­sai­re­ment loin­taine.

En quoi consiste concrè­te­ment cette nou­velle culture poli­tique ? Disons qu’elle est basée sur trois piliers, qui se confortent mutuel­le­ment :

1. Décider de construire l’union de la gauche comme un objec­tif incon­tour­nable, avec toutes les consé­quences que cette déci­sion aura sur nos com­por­te­ments et modes d’action.

2. Accepter la société civile comme nouvel acteur poli­tique, auto­nome face aux autres acteurs (partis, gou­ver­ne­ments) qui jusque-là avaient l’exclusivité sur l’action poli­tique.

3. Obéir à un prin­cipe trop sou­vent oublié : il faut réflé­chir pour agir, et il faut réflé­chir col­lec­ti­ve­ment plutôt qu’isolément. Stimuler l’adoption de ces trois prin­cipes dans l’action poli­tique, qui cor­res­pondent à une nou­velle façon de faire la poli­tique, est en réa­lité la contri­bu­tion la plus impor­tante que les forums sociaux, dans le pro­ces­sus du FSM, peuvent donner à l’action poli­tique de la gauche pour que « l’autre monde soit pos­sible » (10).

Construction de l’union

La dyna­mique de la divi­sion – tou­jours conçue par les domi­nants afin de garder leur pou­voir – a his­to­ri­que­ment accom­pa­gné la gauche, dans toutes les régions du monde. Telle une malé­dic­tion. La force et l’efficacité de la gauche dépendent de sa capa­cité à se libé­rer de cette dyna­mique néfaste dont elle est sou­vent vic­time.

L’Amérique latine n’est pas une excep­tion. On y trouve par ailleurs des pra­tiques com­munes qu’il faut « désap­prendre » car elles sont des­truc­trices, basées sur la culture de la concur­rence. Cette culture est le prin­ci­pal moteur du sys­tème capi­ta­liste domi­nant, celui-là même qu’on cherche à dépas­ser. C’est pour cette raison qu’elle est incul­quée dans tous les esprits, y com­pris à gauche.

Mais en Amérique latine les gauches connaissent une période de crois­sance. On ne peut pas se per­mettre de perdre les occa­sions qui en découlent de pro­mo­tion de poli­tiques publiques dif­fé­rentes, de nou­velles conquêtes éman­ci­pa­trices, de plus de citoyen­neté active. L’organisation et la mobi­li­sa­tion des indi­gènes du conti­nent, comme des grandes masses pro­lé­taires, ne peuvent pas être les vic­times de la concur­rence entre les orga­ni­sa­tions de gauche. Il est donc urgent d’expérimenter de nou­velles pra­tiques poli­tiques, basées sur la culture de la coopé­ra­tion, étant donné que c’est dans celle-ci que peut se construire l’union.

Pour autant, l’union ne peut pas se résu­mer à l’« unité », elle est bien plus que cela. La notion d’« unité » porte en elle l’idée de dis­ci­pline, d’obéissance à des orien­ta­tions, et ce, qu’elles soient adop­tées de façon démo­cra­tique ou impo­sées par le haut. Non, l’« union » dont nous avons besoin est quelque chose de bien plus pro­fond, plus durable, et donc au-delà des accords tac­tiques ou stra­té­giques. Elle exige une autre façon de se penser et de se construire, à com­men­cer par une com­pé­tence que peu de gens ont acquise : la capa­cité d’écouter.

Écouter est de fait quelque chose qu’il faut apprendre, formés comme nous le sommes à une culture com­pé­ti­tive et auto­ri­taire, héri­tée du colo­nia­lisme avec son ins­tinct de domi­na­tion. Nos beaux prin­cipes démo­cra­tiques, déci­der à la majo­rité, portent en eux des vices insoup­çon­nés : ils nous conduisent à pré­sen­ter nos argu­ments pour convaincre ceux qui vont voter sans écou­ter avec atten­tion les argu­ments de ceux à qui nous nous oppo­sons.

Les forums sociaux mon­diaux nous offrent une oppor­tu­nité de nous exer­cer à cette nou­velle façon de dis­cu­ter. Ses ins­tances orga­ni­sa­tion­nelles ont adopté la règle de la déci­sion par consen­sus. Cette règle nous oblige à admettre la part de vérité qui se trouve dans le dis­cours de l’autre afin de l’associer à notre part de vérité et en construire une troi­sième, accep­table par tous.

Une consé­quence natu­relle de la pra­tique de l’écoute est l’apprentissage du res­pect de la diver­sité, ce res­pect étant une dimen­sion consti­tu­tive et inévi­table de l’écoute véri­table. Ainsi le res­pect de la diver­sité devient une condi­tion sine qua non pour avan­cer dans le chemin qui mène à l’union. Mais grâce à cela on va encore plus loin. Décider par consen­sus implique que tous soient au même niveau. Dans cette recherche, l’argument d’autorité doit dis­pa­raître pour céder la place à l’argument de vérité.

Par consé­quent, dans les ren­contres orga­ni­sées dans le cadre du FSM per­sonne ne peut être plus impor­tant que les autres. C’est pour cela que le FSM n’a ni diri­geants, ni porte-parole. De la même manière, aucune acti­vité y ayant lieu ne peut être supé­rieure aux autres : puisque toutes sont pro­po­sées par les par­ti­ci­pants, il n’y a pas de hié­rar­chie entre elles dans le pro­gramme. Enfin, dans ce chemin vers l’union, fait d’allers et retours, de hauts et de bas, on apprend à s’ouvrir pour coopé­rer et s’aider les uns les autres.

Ces règles sont donc bien évi­dem­ment à l’opposé d’une orga­ni­sa­tion pyra­mi­dale. Celle-ci est un ter­reau fer­tile pour l’émergence d’autoritarismes et abus de pou­voir ; or nous y sommes habi­tués par le fait des gou­ver­ne­ments, syn­di­cats et même mou­ve­ments sociaux dis­ci­pli­nés. Ici, au contraire, il n’y a pas de ver­ti­ca­lité mais bien une hori­zon­ta­lité der­rière laquelle se tissent des réseaux dans les­quels chacun tient sa part de res­pon­sa­bi­lité et peut déci­der de ce qu’il/elle va faire par convic­tion, plutôt que par obéis­sance à des ordres – ce qui est géné­ra­le­ment le cas lorsqu’on ne cherche que l’« unité ».

Dans ce fonc­tion­ne­ment en réseaux, d’autre part, il n’y a pas de pou­voirs concen­trés au sein d’un sys­tème hié­rar­chique mais des fonc­tions exer­cées au ser­vice de tous. Et dans les « places publiques », ouvertes pour que se réa­lisent les forums sociaux – pour reprendre l’expression qu’utilisent cer­tains d’entre-nous pour tra­duire maté­riel­le­ment le carac­tère d’« espace » plutôt que celui de « mou­ve­ment » que revêt le FSM – il n’y a par consé­quent pas d’espace pour les luttes de pou­voir. De la même façon, parce qu’il n’y a pas de docu­ment final unique tra­dui­sant des posi­tions majo­ri­taires, les luttes pour défi­nir leur contenu n’ont abso­lu­ment pas lieu d’être (11) – et n’ont pas lieu.

La métho­do­lo­gie uti­li­sée dans les ren­contres du pro­ces­sus FSM est ainsi un ensemble d’orientations créant les condi­tions pour construire l’union comme objec­tif prin­ci­pal, aux­quels tous les autres doivent être subor­don­nés. Le prin­ci­pal cri­tère de déci­sion sur la façon de déci­der est l’impact qu’aura sur l’union le mode de déci­sion. La divi­sion est le risque qu’il faut tou­jours éviter.

L’acceptation de la société civile comme acteur poli­tique auto­nome

La seconde pos­ture de la nou­velle culture poli­tique à construire consiste à dépas­ser la per­cep­tion selon laquelle l’action poli­tique ne peut être déve­lop­pée que par les gou­ver­ne­ments et les partis poli­tiques : il faut au contraire ouvrir l’espace à la pré­sence poli­tique de la société civile.

Ce chan­ge­ment dans la méthode d’action poli­tique semble par­ti­cu­liè­re­ment dif­fi­cile en Amérique latine, pour dif­fé­rentes rai­sons.

D’une part, il faut men­tion­ner la frag­men­ta­tion de la société civile et par consé­quent sa fra­gi­lité, bien que celle-ci soit moins pous­sée en Amérique latine que dans d’autres conti­nents comme l’Afrique. Le seul sec­teur ayant sen­si­ble­ment avancé dans son rap­port à l’organisation et à l’action est celui des syn­di­cats. Or, le chan­ge­ment cultu­rel qui est néces­saire passe par une expé­ri­men­ta­tion réelle de la force que peut avoir la société lorsqu’elle se mobi­lise de façon auto­nome. Certaines expé­riences vont en ce sens et ren­forcent la confiance popu­laire dans sa propre capa­cité, à l’image de la des­ti­tu­tion de plu­sieurs pré­si­dents suite à la pres­sion de la rue et sans néces­sai­re­ment obéir à des ordres par­ti­sans. Pourtant, on est encore loin de savoir tout ce que la société peut faire de façon auto­nome avec ses mil­lions de citoyens orga­ni­sés, sous diverses formes (en tant que tra­vailleurs, consom­ma­teurs ou élec­teurs) comme c’est déjà le cas dans les pays indus­tria­li­sés.

D’autre part, les partis poli­tiques ont été extrê­me­ment valo­ri­sés durant le pro­ces­sus de redé­mo­cra­ti­sa­tion (très récent dans de nom­breux pays) : leur réor­ga­ni­sa­tion est alors appa­rue comme le seul témoi­gnage d’une volonté de chan­ge­ment poli­tique. Logiquement, les grandes vic­toires élec­to­rales ont ensuite sus­cité des vagues d’enthousiasme… La situa­tion est donc sen­si­ble­ment dif­fé­rente de ce qui se passe en Europe notam­ment, où les partis poli­tiques subissent au contraire une grande crise de repré­sen­ta­ti­vité et d’efficacité, pous­sant par là même la société à agir par ses propres moyens. En Amérique latine, les partis poli­tiques sont encore consi­dé­rés comme jouant un rôle cen­tral dans la vie poli­tique.

Contrairement à la frag­men­ta­tion de la société civile que l’on peut consi­dé­rer comme une grande fai­blesse, l’organisation en réseaux, et le res­pect de la diver­sité au sein des forums sociaux, créent les condi­tions pour en faire les grands acteurs dont nous avons besoin. Et c’est en ce sens qu’émergent de nom­breuses mobi­li­sa­tions – dont les plus emblé­ma­tiques sont la mani­fes­ta­tion contre le sommet de l’OMC à Seattle en 1999 (avant même le pre­mier FSM), et celle de 2003 pour la paix et contre l’invasion de l’Irak, orga­ni­sées toutes deux par des réseaux hori­zon­taux.

« S’arrêter pour réflé­chir », ensemble

Ce dont se sou­viennent le plus tous ceux qui ont par­ti­cipé aux FSM – et même si c’est pour le cri­ti­quer… – c’est qu’ils créent une for­mi­dable oppor­tu­nité de réa­li­ser l’impératif sui­vant : com­bi­ner action et réflexion. En effet, cela peut paraître évident mais trop nom­breux sont les mou­ve­ments pris dans l’un de ces deux écueils : action sans réflexion (ce qui relève de l’irresponsabilité) ou bien au contraire réflexion sans action (ce qui n’est dès lors qu’un exer­cice intel­lec­tuel). Or un mou­ve­ment social qui n’ouvre pas d’espace à la réflexion sur ce qu’il fait se condamne lui-même irré­mé­dia­ble­ment à dis­pa­raître.

Le FSM a offert une oppor­tu­nité sup­plé­men­taire pour aller plus loin : que chaque indi­vidu et chaque orga­ni­sa­tion ne mènent pas cette réflexion iso­lé­ment, mais plutôt, et autant que pos­sible, col­lec­ti­ve­ment. Par l’échange d’analyses et de retours cri­tiques, chaque évé­ne­ment est une occa­sion de ren­for­cer les liens et l’unité. Ainsi, la façon dont cette réflexion col­lec­tive est orga­ni­sée com­plète le cycle formé par les trois piliers de la nou­velle culture poli­tique évo­qués pré­cé­dem­ment, pour arri­ver à la recherche de l’union. De fait, l’horizontalité, le res­pect de la diver­sité, les acti­vi­tés pro­po­sées par les par­ti­ci­pants eux-mêmes, la prise de déci­sions par consen­sus et les rela­tions en réseau, par la réflexion col­lec­tive induite, sont autant de fac­teurs qui per­mettent à la fois une recon­nais­sance mutuelle et le dépas­se­ment des pré­ju­gés et des mal­en­ten­dus qui divisent ceux qui pour­raient s’unir pour être plus forts. Grâce au pro­ces­sus et à la dyna­mique des FSM, des alliances jusqu’alors impen­sables peuvent main­te­nant avoir lieu. Dans cette optique, non seule­ment les ren­contres du FSM sont autant d’opportunités pour réflé­chir ensemble mais elles sont aussi à chaque fois des ins­tru­ments pour l’union. Et, puisque ce sont des espaces de la société civile, elles créent de bonnes condi­tions pour que les dif­fé­rentes orga­ni­sa­tions puissent s’organiser autour d’actions com­munes et dépas­ser leur frag­men­ta­tion, tout en res­pec­tant leur diver­sité. Néanmoins, la gauche latino-amé­ri­caine a des dif­fi­cul­tés à accep­ter la néces­sité de se donner du temps pour réflé­chir. Cela est dû en grande partie à la gra­vité de la situa­tion que connaît ce conti­nent en termes de jus­tice sociale, et donc à l’urgence d’y remé­dier, ce qui est une source d’angoisse et péna­lise la qua­lité de la réflexi­vité. Dans ce contexte, les fenêtres d’opportunité que sont les élec­tions amènent beau­coup de mili­tants à penser qu’il faut urgem­ment s’associer aux partis et gou­ver­ne­ments qui recherchent le chan­ge­ment. Sans trop réflé­chir ni trop attendre qu’enfin la société civile s’y asso­cie de façon auto­nome.

En conclu­sion

Les forums sociaux peuvent appor­ter beau­coup à la gauche en Amérique latine, si on leur permet de contri­buer à la construc­tion d’une nou­velle culture poli­tique sur le conti­nent. Et ce pour­rait être un élé­ment déci­sif pour atteindre l’avenir que nous vou­lons, en Amérique latine et dans le monde. Toutefois, outre les dif­fi­cul­tés que j’ai indi­quées, nous sommes encore dans la phase de réa­li­sa­tion de ce for­mi­dable pro­ces­sus – voire encore à son début.

Chico Whitaker

Représentant de l’épiscopat bré­si­lien au Forum social mon­dial dont il est un des fon­da­teurs

Notes

1. L’un des cinq pré­si­dents pré­sents au forum de 2009 à Belém, au Brésil (il me semble que c’était Evo Morales en per­sonne) avait dit qu’il devait son élec­tion à la mobi­li­sa­tion sus­ci­tée par les forums. Mais il est évident que d’autres fac­teurs socio-his­to­riques ont été plus déci­sifs que l’influence du forum au Brésil. De tels résul­tats élec­to­raux – de même que les ini­tia­tives de gauche qui sont alors deve­nues pos­sibles – dépendent de cir­cons­tances qui vont bien au-delà de ce que peuvent faire les forums. Leur impor­tance doit tou­jours être nuan­cée au regard d’autres fac­teurs.

2. À noter au pas­sage qu’il est signi­fi­ca­tif, en consi­dé­rant cet ensemble de fac­teurs, qu’en 1992 le Mexique don­nait son adhé­sion au Traité de libre com­merce d’Amérique du Nord (le TLCAN, ou ALENA ou NAFTA selon la langue) qui conte­nait déjà cer­taines des pires clauses de l’ALCA. Ce traité, signé en 1988 par les États-Unis et le Canada, est entré plei­ne­ment en vigueur en 1994. Ces dyna­miques doivent donc aussi êtres lues sur le long terme.

3. La capi­tale de l’Argentine, Buenos Aires, dis­po­sait déjà d’un métro avant les années 1920.

4. Même la gauche bré­si­lienne n’a « décou­vert » ses sœurs latino-amé­ri­caines qu’à la suite d’évènements poli­tiques récents. Ceux-ci, par la trans­for­ma­tion de la vieille démo­cra­tie chi­lienne (avant le putsch fas­ciste ayant ren­versé Allende), avaient fait du pays une terre d’asile pour les mili­tants bré­si­liens per­sé­cu­tés, alors que dans le même temps, Argentine et Paraguay voyaient s’installer des dic­ta­tures mili­taires.

5. Pour s’en convaincre, il suffit de com­pa­rer par exemple l’Argentine, le Paraguay, la Bolivie et l’Équateur.

6. Néanmoins, nom­breuses sont les voix affir­mant que les gué­rillas colom­biennes ne sont aujourd’hui plus que rési­duel­le­ment de gauche.

7. Entre-temps, la voie armée ne fait plus l’objet d’un consen­sus parmi les zapa­tistes et est réin­ter­ro­gée, ouvrant par là-même des hori­zons pour de nou­velles formes d’action poli­tique.

8. Les Tupamaros ont été une orga­ni­sa­tion de gué­rilla urbaine très célèbre et admi­rée dans les milieux de la gauche en Amérique latine, dans les années 1960 et 1970.

9. Durant les pre­mières années du pro­ces­sus com­mencé en 2001pour construire une nou­velle culture poli­tique, un mili­tant poli­tique fran­çais, très expé­ri­menté [NDT : l’auteur ne pré­cise pas de nom], lors d’un petit forum social local dans ce pays, remar­qua que les forums sociaux nous obli­geaient à rele­ver le défi d’« apprendre à désap­prendre » – comme je l’ai déjà cité dans un livre écrit en 2005 sur le FSM. La tâche est donc double : nous libé­rer de ce que nous pen­sions jusqu’à main­te­nant être la meilleure façon d’agir poli­ti­que­ment et apprendre d’autres points, par­fois anta­go­niques.

10. En d’autres temps nous pou­vions rêver de faire émer­ger un, deux, cent Vietnams, à l’image de ce que pro­po­sait le Che. Mais aujourd’hui, avec la conscience de ce que nous sommes, nous devons être plus humbles et moins héroïques : il nous faut faire émer­ger un, deux, des cen­taines de lieux de ren­contre pour la construc­tion d’une nou­velle culture poli­tique… Ainsi est faite la vie !

11. L’absence de luttes intes­tines dans les forums a un autre effet, qui est l’une des marques de la nou­velle culture poli­tique en expé­ri­men­ta­tion. L’ambiance y est plus joyeuse et c’est avec plus de confiance mutuelle que les par­ti­ci­pants dis­cutent. Il n’y a pas de perte de temps ou d’énergie comme c’est le cas dans les ren­contres poli­tiques en géné­ral, avec leurs ten­sions, affa­bu­la­tions, vic­toires à com­mé­mo­rer et autres frus­tra­tions de mino­ri­tés mises en déroute. Enfin, il n’y a pas de sem­blables mino­ri­tés qui tendent à s’auto-exclure ou à ne pas s’impliquer dans l’action déci­dée, voire à la boy­cot­ter, avec un effet de des­truc­tion de l’union qui fra­gi­lise l’ensemble.

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