Marx contre les GAFAM, le travail aliéné à l’heure du numérique
Stéphanie Roza, Paris, PUF, 2024
La gauche est désorientée. Les raisons en sont multiples, mais, selon Stéphanie Roza, la raison principale est qu’elle ne propose plus une vision claire du monde et du capitalisme contemporain. Pour Roza, si l’on veut défendre une perspective socialiste et émancipatrice, il faut développer une théorie critique de la société contemporaine. La tradition marxiste, en particulier le marxisme humaniste, dispose, selon elle, des outils théoriques pour construire une telle théorie.
La première partie de l’ouvrage présente le cadre théorique, lequel s’inspire des travaux de Georg Lukacs et Henri Lefebvre, les deux principaux penseurs du marxisme humaniste. Le projet de Georg Lukacs est de fonder ontologiquement la pensée marxiste. Il s’inspire du concept d’homme générique, central dans la pensée du jeune Marx. Le concept d’aliénation fait implicitement référence à une nature humaine. Pour Lukacs, la nature humaine est le produit d’un processus historique d’humanisation. Le travail est au fondement de la spécificité de l’espèce humaine. Seul l’être humain peut produire ses moyens de subsistance. Le travail constitue une activité essentiellement sociale et consciente. Il suppose la capacité de faire des choix, ce qui ouvre la possibilité d’une liberté qui ne peut s’exercer qu’en se soumettant à la nécessité des lois de la nature. C’est à partir de l’activité productive que se développent les institutions sociales plus complexes, la politique, le droit, l’art. La nature humaine n’est pas, de ce point de vue, une essence immuable, mais le résultat d’un processus historique concret d’autoréalisation. L’aliénation résulte de l’impossibilité de satisfaire les exigences d’autonomie individuelle et collective inscrites dans cette nature.
Les outils théoriques développés dans les deux tomes de L’Ontologie de l’être social (2011 et 2012), le dernier ouvrage de Lukacs, serviront à l’analyse des rapports socioéconomiques dans le monde contemporain. L’avènement du néolibéralisme a métamorphosé les conditions de travail par la réduction des coûts de production, la déréglementation et l’externalisation de la production. La dérèglementation du système bancaire a, quant à elle, entrainé la mondialisation de la finance et de la production. Selon l’autrice, ces changements, s’ils ont eu des effets bénéfiques, la réduction de la pauvreté, par exemple, ont aussi engendré une inégalité extrême et de nouvelles contraintes au travail. Le néolibéralisme vise à rationaliser tous les aspects de la production. Toutes les activités sont quantifiées et contrôlées pour éviter tout gaspillage, les cadences sont infernales. Cette nouvelle organisation du travail produit de nouvelles « pathologies du travail qui sont avant tout psychiques » (p. 177). Ces pathologies résultent des injonctions contradictoires du management néolibéral qui accorde plus d’autonomie aux travailleurs et travailleuses, mais les condamne à l’insécurité. Selon Roza, le néolibéralisme, par la recherche du profit maximal, instrumentalise le besoin d’autonomie et de réalisation de soi des travailleurs. Il manipule les aspirations de ceux-ci. La manipulation, selon Lukacs, est une forme d’aliénation engendrée sciemment dans l’intérêt du pouvoir.
Dans les années 1990, les outils informatiques deviennent incontournables ; cependant, ce sont les plateformes qui bouleversent le plus la production et les rapports sociaux. Les serveurs, grâce à des applications, mettent en relation des prestataires de services indépendants ainsi que des clients et clientes qui utilisent ces services. Pour Roza, Uber constitue un cas d’école. Les travailleuses et travailleurs ne sont plus des salariés, mais des auto-entrepreneurs ; ils ne seraient donc pas exploités au sens marxiste. Stéphanie Roza estime que le succès d’Uber repose en fait sur une manipulation à grande échelle des clients, des chauffeurs, de l’opinion publique et des décideurs politiques, manipulation qui passe à la fois par le discours et l’incitation financière pour faire croire en l’efficacité supérieure d’Uber. De même, la liberté des prestataires est illusoire. Ce sont des algorithmes qui gèrent les rapports entre prestataires et clients, l’intervention humaine est occultée. Les plateformes instrumentalisent le désir d’autonomie des travailleurs et travailleuses. L’idée de la fin du travail n’est qu’un fantasme ; le travail n’est pas disparu, il est occulté et sous-payé, il est déplacé. Une armée de tâcherons travaille dans l’ombre pour soutenir la machine et fournir des contenus, produisent de la valeur et « relèvent à ce titre de la catégorie de travail » (p. 163). Le microtravail permet aussi l’externalisation de tâches réalisées par des travailleurs indépendants peu qualifiés. L’autrice donne l’exemple du portail Mechanical Turk qui permet à Amazon d’externaliser à peu de frais des tâches à des « partenaires » peu qualifiés.
Roza s’inspire de la Critique de la vie quotidienne d’Henri Lefèbvre (1997) pour étudier la façon dont le capitalisme contemporain s’infiltre dans tous les aspects de la vie quotidienne. Elle reprend sa définition de la vie quotidienne comme l’ensemble des activités humaines qui ne sont pas spécialisées. Le développement du capitalisme et les luttes ouvrières ont permis d’améliorer les conditions de vie et de travail et de libérer un espace pour le loisir. La domination par la contrainte n’est plus suffisante. Alors s’amorce, selon l’autrice, la colonisation progressive de la vie quotidienne par le capitalisme. La publicité et les techniques de marketing de plus en plus sophistiquées seront l’instrument de la manipulation des besoins et des désirs à des fins économiques. L’arrivée des plateformes élargit le domaine de la manipulation de masse. Les algorithmes permettent de développer une technologie de la persuasion, une ingénierie comportementale, qui manipule les circuits de la récompense des usagères et usagers pour les retenir le plus longtemps possible en ligne afin de recueillir les données qui deviennent des marchandises vendues pour des publicités ciblées. La dépendance laisse des traces psychologiques destructrices. La logique économique des plateformes exige une manipulation des désirs et du besoin d’autonomie des individus et des collectivités. Elles génèrent un sentiment d’impuissance qui entrave la capacité d’agir collectivement contre l’emprise du capitalisme sur la vie elle-même.
La façon de se concevoir soi-même et de concevoir le monde, qui nous semble spontanée, n’échappe pas à l’emprise du capitalisme. L’uniformisation des sociétés et l’hyperconsommation constituent, selon l’autrice, « la matrice de la conscience contemporaine ». Le règne du marché est incontesté, tous les États s’y soumettent. La signification subjective de la consommation change. Le marketing expérientiel nous vend du sens plus que des biens, la marchandise devient émotionnelle, la recherche du bonheur individuel, un bonheur formaté pour les exigences du marché.
Cet environnement économique et social a des effets délétères sur la subjectivité et la personnalité humaine. Le système valorise l’autonomie, mais il provoque en fait un appauvrissement de notre expérience de soi et du monde. Le consommateur, ou la consommatrice, est invité à gérer sa vie de façon à optimiser ses compétences et son bien-être. Une foule d’applications et l’industrie du psy proposent toutes sortes de moyens pour gérer son anxiété ou sa sexualité. Mais cette attitude bienveillante envers les individus vise surtout à améliorer la productivité. L’aspiration à l’autonomie, à l’expression de sa créativité et de son individualité est détournée pour se conformer à la logique du marché. Selon Stéphanie Roza, l’aliénation marchande dépossède les citoyens et citoyennes de leur vie, de leur humanité. L’individu narcissique semble le mieux adapté au capitalisme tardif. Le capitalisme a ouvert d’immenses possibilités d’action individuelle et collective, mais son fonctionnement même en empêche la réalisation.
La société contemporaine n’est pas le cauchemar que certains dépeignent, mais elle provoque des souffrances à la fois matérielles et psychiques. L’autrice pense qu’on a sous-estimé l’importance du manque de démocratie comme source des pathologies contemporaines. Pour changer les choses, il est essentiel de démocratiser le travail pour se réapproprier le progrès technique, mais il faut aussi démocratiser la vie quotidienne. Roza laisse en suspens la question des moyens concrets pour créer des organisations qui refusent de manipuler les masses à leur profit et qui décident de prendre au sérieux l’émancipation humaine. Pourtant, il s’agit d’un défi que l’humanité devra relever un jour, si elle ne veut pas disparaitre.
Par Pierre Leduc, professeur de philosophie retraité du cégep de Jonquière





