Notes de lecture

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Mis en ligne le 30 août 2010

par Christophe FOUREL

Comment le capi­ta­lisme nous infantilise

Benjamin Barber

Éditeur : Fayard

524 pages / 23 € sur

Résumé :Un récit de la dérive capi­ta­liste et une ana­lyse des points de ten­sion entre consom­ma­teur et citoyen.

Benjamin Barber est un essayiste brillant et sou­vent per­ti­nent. Depuis le succès de son livre « Djihad versus McWorld » (paru en France en 1996), ce pro­fes­seur de sciences poli­tiques a l’université du Maryland, spé­cia­liste de la société civile, fran­co­phone et fran­co­phile de sur­croît, s’emploie à mon­trer que la démo­cra­tie est aujourd’hui gran­de­ment mena­cée. Son nou­veau livre est une pierre de plus à l’édifice de sa démons­tra­tion. Sa thèse est simple et plutôt convain­cante : la phase actuelle du capi­ta­lisme, qu’il appelle le « capi­ta­lisme consu­mé­riste », fait courir un réel danger au sys­tème capi­ta­liste lui-même, car elle conduit à ce qu’en chacun de nous-même le consom­ma­teur s’oppose tou­jours plus au citoyen. Par voie de consé­quence, cette évo­lu­tion met­trait, selon lui, la démo­cra­tie en situa­tion dangereuse.

Les auda­cieux s’enrichissent…

Cette thèse a du succès depuis plu­sieurs années outre-atlan­tique. Elle est aussi bien défen­due par Lester Brown que par Robert Reich. Benjamin Barber en expli­cite avec moult exemples (presque trop, par­fois) le méca­nisme per­ni­cieux. Au temps où Max Weber en fai­sait l’analyse, le capi­ta­lisme avait pris son essor en s’appuyant sur « l’éthique pro­tes­tante ». Selon le socio­logue alle­mand, dont Barber reprend et pro­longe la pensée, le goût de l’effort, le salut par le tra­vail (et les bonnes œuvres), le souci du long terme… ont permis l’expansion de ce sys­tème éco­no­mique car ce ter­reau a favo­risé non seule­ment la pour­suite de l’accumulation du capi­tal mais éga­le­ment une cer­taine ratio­na­li­sa­tion et une matu­ra­tion de ce modèle de pro­duc­tion. « Né d’une extra­or­di­naire syner­gie entre égoïsme et altruisme, entre profit et pro­duc­ti­vité, il a (…) permis à des auda­cieux, éner­gique et entre­pre­nants, de s’enrichir en ser­vant la crois­sance et le bien être de pays en route vers la prospérité ».

Seulement voilà, après des décen­nies d’expansion et d’épanouissement, le modèle a com­mencé à mon­trer de sérieux signes de fai­blesse, notam­ment à partir du début des années soixante-dix. Et ce, en raison même de son propre succès. La capa­cité de pro­duc­tion a fini par sur­pas­ser les besoins qu’il ser­vait, et « sa capa­cité de dis­tri­bu­tion a été blo­quée par la montée des inéga­li­tés mon­diales qu’il a cris­tal­li­sées ». Le capi­ta­lisme s’est donc mis à la recherche d’un nou­veau souffle. Il a fini par le trou­ver mais en renon­çant aux prin­cipes qui avaient fait sa réus­site d’origine. Selon Barber, son succès dépend désor­mais du consu­mé­risme plus que de la pro­duc­ti­vité, « il a engen­dré un éthos de l’infantilisation qui valo­rise ce que l’éthique pro­tes­tante condamnait ».

… et infan­ti­lisent le consommateur

Cette « infan­ti­li­sa­tion » des consom­ma­teurs, nou­veau car­bu­rant du capi­ta­lisme, se tra­duit d’abord en élar­gis­sant le marché aux enfants de plus en plus jeunes pour les trans­for­mer en consom­ma­teurs de plus en plus tôt. Ensuite, en « ino­cu­lant » aux consom­ma­teurs plus âgés des goûts et des com­por­te­ments de jeunes. Barber démontre avec brio com­ment cette infan­ti­li­sa­tion des consom­ma­teurs-citoyens pousse les entre­prises à four­nir des pro­duits tou­jours plus faciles, tou­jours plus ludiques et qui pri­vi­lé­gient le rapide par rap­port au lent, le simple plutôt que le complexe…etc. Et l’affaiblissement de la conscience citoyenne en découle : on pri­vi­lé­giera la com­mande de livres en ligne, parce que c’est moins cher et plus pra­tique alors que le cer­veau du citoyen défen­drait plutôt l’achat dans des petites librai­ries indé­pen­dantes… Ce fai­sant, le capi­ta­lisme semble être en train de s’auto-consummer « en lais­sant la démo­cra­tie en situa­tion dan­ge­reuse et le destin des citoyens fort incer­tain ». Car, ajoute Barber, « même s’il affecte de valo­ri­ser et d’étendre la liberté, il crée une ambi­guïté sur le sens de ce mot, à une époque où l’achat passe pour une preuve de liberté plus convain­cante que le vote, et où ce que chacun fait seul au centre com­mer­cial pèse bien plus lourd sur l’avenir commun que ce que nous fai­sons ensemble dans la vie publique ».

C’est à cette ten­dance per­ni­cieuse que Barber veut nous invi­ter à résis­ter. Pour lui, seuls le déve­lop­pe­ment de la consom­ma­tion citoyenne et celui de l’entreprise res­pon­sable peuvent nous sortir d’une machi­ne­rie qui rend chacun d’entre nous tou­jours plus schi­zo­phrène. Benjamin Barber, par cet ouvrage, tente ainsi de nous convaincre d’agir pour éviter que le capi­ta­lisme ne s’auto-détruise. Il vole au secours d’un sys­tème qu’il dénonce pour­tant. C’est ici la limite de son rai­son­ne­ment et de son argu­men­ta­tion. Sans doute parce que son ana­lyse a ten­dance à amal­ga­mer sys­tème capi­ta­liste et éco­no­mie de marché. Or, la satis­fac­tion des besoins peut, dans bien des cas, se faire en ayant recours à d’autres modes de gou­ver­nance de la pro­duc­tion de biens et de ser­vices que le seul mode d’organisation capi­ta­liste. Ces autres logiques, plus démo­cra­tiques au sein du pro­ces­sus de pro­duc­tion, per­mettent sou­vent de mieux récon­ci­lier le consom­ma­teur, le sala­rié (pro­duc­teur) et le citoyen en chacun de nous. De ce côté-ci de l’Atlantique, ces logiques ont pour noms « éco­no­mie sociale », « éco­no­mie soli­daire », « tiers sec­teur »… et elles méritent d’être encouragées.

Crédit photo : flickr/​Antony Salvi

rédac­teur : Christophe FOUREL,

Titre du livre : Comment le capi­ta­lisme nous infantilise

Auteur : Benjamin Barber

Éditeur : Fayard

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