Penser le néolibéralisme

Par Mis en ligne le 24 août 2010

À propos de Wendy Brown, Les Habits neufs de la poli­tique mon­diale (trad. Christine Vivier), et de François Denord, Néo-libé­ra­lisme ver­sion fran­çaise

Rien n’est plus urgent que de com­prendre les res­sorts de l’hégémonie acquise par les idées et les poli­tiques ins­pi­rées du néo­li­bé­ra­lisme dans les pays occi­den­taux. On sait que ceux qui refusent encore de faire de « l’économie de marché », alias le capi­ta­lisme, l’horizon défi­ni­tif de l’humanité, com­mettent, comme aurait dit Friedrich Hayek, « l’erreur de la raison » la plus dan­ge­reuse qui soit. Si on ne les met pas au bûcher, on les exile hors du « cercle de la raison » pour qu’ils ne puissent pas nuire à « l’ordre juste » du monde libre. Comme, à l’évidence, ces dérai­son­nables sont inca­pables de peser poli­ti­que­ment et semblent se com­plaire trop sou­vent dans un « anti­li­bé­ra­lisme » incan­ta­toire – ce qui n’est peut-être pas sans rap­port avec leur impuis­sance poli­tique rela­tive –, « tout va bien », du moins pour l’instant. L’on ne peut donc s’empêcher de penser qu’il y a bien ici une néces­sité à satis­faire si l’on sou­haite dévier le cours des choses : il faut de nou­velles armes théo­riques pour lutter contre le poids des évi­dences et la force des pou­voirs qui les incarnent. Le para­doxe de la situa­tion tient à ce que les ana­lyses qui ont pro­fon­dé­ment renou­velé l’approche du phé­no­mène néo­li­bé­ral ont été, pour partie, pro­duites il y a main­te­nant près d’une tren­taine d’années par Michel Foucault, sans que les mou­ve­ments sociaux et les intel­lec­tuels qui leur sont liés n’en aient encore tiré tous les ensei­gne­ments. Les choses sont peut-être en train de chan­ger.

On dis­po­sait déjà d’un cer­tain nombre d’ouvrages rela­tant la manière dont les néo­li­bé­raux ont après la seconde guerre mon­diale dif­fusé leurs idées dans les médias et au sein de l’Université, influencé les res­pon­sables des partis de droite, inti­midé les forces de gauche, para­lysé les mou­ve­ments sociaux. Ces tra­vaux, tels ceux de Keith Dixon ou de Serge Halimi, ont fait une grande place au tra­vail effi­cace des think tanks. Ils ont sur­tout montré com­ment le monde poli­tique et intel­lec­tuel anglo-amé­ri­cain a été pro­gres­si­ve­ment sub­mergé par cette grande vague néo­li­bé­rale. Il man­quait à cet ensemble un tra­vail consa­cré spé­ci­fi­que­ment à la France. C’est chose faite avec l’ouvrage his­to­rique de François Denord, qui consti­tue une mine impres­sion­nante de faits et de réfé­rences jusque-là lais­sés dans l’ombre. François Denord montre avec force et pré­ci­sion que cette « idéo­lo­gie poli­tique «, née dans l’entre-deux-guerres, n’a pas dis­paru lors même que triom­phaient le key­né­sia­nisme, le pla­nisme à la fran­çaise et le diri­gisme gaul­lien. Elle conti­nuait dis­crè­te­ment son éla­bo­ra­tion, elle unis­sait des groupes épars de patrons et d’universitaires, elle sour­dait ici ou là dans des revues, des rap­ports, des com­mis­sions offi­cielles. Loin d’avoir dis­paru, le libé­ra­lisme éco­no­mique fran­çais a consti­tué un cou­rant per­ma­nent et influent depuis la Libération jusqu’à sa consé­cra­tion offi­cielle, mar­quée par la prise de fonc­tion pré­si­den­tielle de Valéry Giscard d’Estaing, suivie de près par celle de Raymond Barre en tant que Premier ministre.

François Denord montre ainsi com­ment à partir des années 1930 s’est consti­tuée une tra­di­tion mili­tante à tra­vers l’activité édi­to­riale et l’influence poli­tique de petits cercles d’intellectuels et de patrons, réunis en par­ti­cu­lier autour des Éditions de la Librairie de Médicis. Il décrit dans le détail l’activité de tous ces foyers et réseaux qui, après guerre et jusqu’à nos jours, ont milité pour « le libre marché « et la défense des « valeurs de l’entreprise «, et ont sou­tenu, comme l’Institut de l’entreprise à partir de 1975, les apo­lo­gies les plus radi­cales de l’ultralibéralisme amé­ri­cain. Il appa­raît ainsi clai­re­ment que le tra­vail pour impo­ser un nou­veau « sens commun « remonte à loin et que les cam­pagnes d’opinion du Medef, des partis de droite et de la presque tota­lité des médias repro­duisent aujourd’hui en grand ce qui s’est fait hier en plus modeste.

La démons­tra­tion de François Denord impose de revoir l’histoire idéo­lo­gique et poli­tique fran­çaise sous un nou­veau jour et de consi­dé­rer toutes les hybri­da­tions, même les plus étranges, qui l’ont marqué : s’est-on suf­fi­sam­ment inter­rogé sur les rela­tions de confiance entre le géné­ral de Gaulle et Jacques Rueff ? Quel sens ont eu le plan Pinay-Rueff ou le fameux comité Armand-Rueff ins­tallé par de Gaulle et chargé de lever les obs­tacles à « l’expansion éco­no­mique « ? Mais, sur­tout, au regard des déve­lop­pe­ments his­to­riques ulté­rieurs, quel était pré­ci­sé­ment le des­sein de ceux qui ont si ardem­ment sou­haité la construc­tion d’un marché commun euro­péen ?

Le néolibéralisme versant français

Il y a bien, donc, un renou­veau libé­ral pro­pre­ment fran­çais, dont les ori­gines remontent à plu­sieurs décen­nies. Son succès n’est pas venu de l’étranger, ce n’est pas un simple pro­duit d’importation. Il ne faut ainsi pas se trom­per sur le propos du livre de François Denord, en dépit de l’ambiguïté de son titre (« Néolibéralisme ver­sion fran­çaise «). Ce cou­rant idéo­lo­gique n’est pas l’adaptation d’une ver­sion ori­gi­nale anglo-amé­ri­caine. C’est là une vul­gate trop répan­due, qui fait du néo­li­bé­ra­lisme, et peut-être du libé­ra­lisme tout court, une inven­tion anglo-saxonne étran­gère au génie fran­çais et catho­lique. Vieille his­toire aux relents contre-révo­lu­tion­naires. L’ouvrage de François Denord don­ne­rait plutôt à voir le ver­sant fran­çais de l’histoire du néo­li­bé­ra­lisme – ce qui n’est pas la même chose.

Il a eu ses auteurs, qui ne sont pas négli­geables, comme Louis Rougier, l’unique membre fran­çais du Cercle de Vienne. Il a eu son « moment fon­da­teur «, le col­loque Walter Lippmann, tenu à Paris à la fin d’août 1938, qui a donné nais­sance à l’éphémère Centre inter­na­tio­nal d’études pour la réno­va­tion du libé­ra­lisme (CIRL), pré­fi­gu­ra­tion de ce que devien­dra après 1947 la Société du Mont-Pèlerin sous l’égide de F. Hayek et de W. Röpke. Sur tous ces points, l’érudition de François Denord com­plète par­fai­te­ment les ren­sei­gne­ments four­nis par Michel Foucault qui, dans ses cours du col­lège de France, a mis en relief pour la pre­mière fois l’existence de ce cou­rant néo­li­bé­ral fran­çais.

Néolibéralisme ver­sion fran­çaise, on l’a dit, est pré­cieux par le tra­vail his­to­rique d’exhumation qu’il accom­plit, mais il pose, presque malgré lui, un pro­blème redou­table quant à la nature de son objet et à la manière de l’appréhender. Reprenant à Michel Foucault sa rigou­reuse défi­ni­tion du néo­li­bé­ra­lisme comme nouvel art de gou­ver­ner des sujets consi­dé­rés comme des cal­cu­la­teurs inté­res­sés, il tend pour­tant à confondre les posi­tions néo­li­bé­rales et la vul­gate lais­ser-fai­riste la plus banale. Il importe en effet de bien saisir ce qu’il y a de « néo « dans le néo­li­bé­ra­lisme, du moins si l’on est sou­cieux de ne pas tomber dans les erre­ments de trop nom­breux « anti­li­bé­raux « qui semblent croire qu’il n’y a rien de vrai­ment nou­veau à l’Ouest depuis Adam Smith. C’est là sans doute l’une des causes du grand désar­roi intel­lec­tuel d’une gauche fon­da­men­ta­le­ment désar­mée sur le plan théo­rique.

Sauf à en mul­ti­plier les variantes (« social «, « conser­va­teur «, « ges­tion­naire «, etc.), sauf à le conce­voir comme une éco­no­mie mixte pana­chant une dose de ges­tion admi­nis­trée de l’économie avec une dose de liberté éco­no­mique, il convient de tenir le plus grand compte de l’originalité du néo­li­bé­ra­lisme au regard de l’idéologie du lais­ser-faire : le pre­mier ne repose pas sur une onto­lo­gie des lois « natu­relles « du marché, il vise bien plutôt à construire un ordre de marché par un inter­ven­tion­nisme d’une nou­velle sorte. Si l’on veut bien croire que le néo­li­bé­ra­lisme a par­ti­cipé au choeur des « évan­gé­listes du marché «, il n’en a pas moins tou­jours conservé sa propre par­ti­tion doc­tri­nale. Si cette iden­tité échappe trop vite à l’historien, c’est sans doute que les outils qu’il manie ne lui per­mettent pas de tenir ce point jusqu’au bout. François Denord tient que « la mise en contexte de luttes poli­tiques et d’individus […] permet de saisir ce que le néo­li­bé­ra­lisme recèle de nou­veau « (p. 4). Voilà qui, d’un point de vue métho­do­lo­gique, a de quoi sus­ci­ter un cer­tain scep­ti­cisme. En l’espèce, l’analyse par les posi­tions rela­tives occu­pées dans des champs qu’il emprunte à la socio­lo­gie de Pierre Bourdieu conduit plutôt à obs­cur­cir la nature de la doc­trine néo­li­bé­rale qu’à l’éclairer. Une approche généa­lo­gique aurait sans doute été plus propre à mettre évi­dence ce qui en elle est vrai­ment « néo «. Il s’agit en effet de savoir qu’en son com­men­ce­ment, les prin­ci­paux théo­ri­ciens du néo­li­bé­ra­lisme entendent mar­quer une rup­ture avec les illu­sions du lais­ser-faire des « der­niers libé­raux « en assu­mant le carac­tère juri­di­que­ment et poli­ti­que­ment construit de l’ordre de marché.

C’est pré­ci­sé­ment le tra­vail qu’avait entre­pris de faire Michel Foucault et dont témoigne le recueil magis­tral de ses cours de l’année 1978-1979, inti­tulé Naissance de la bio­po­li­tique. Ce cours est à l’origine du déve­lop­pe­ment dans de nom­breux pays d’un cou­rant de recherches qui portent sur la « gou­ver­ne­men­ta­lité «, concept que Foucault consi­dé­rait comme cen­tral pour com­prendre les nou­velles façons de gou­ver­ner les hommes. Le néo­li­bé­ra­lisme, qui trouve ses racines loin­taines dans les pro­blé­ma­tiques ben­tha­miennes du contrôle et du calcul, est avant tout une réflexion sur les tech­niques de gou­ver­ne­ment à employer lorsque le sujet de réfé­rence est consti­tué comme cet être maxi­mi­sa­teur de son uti­lité. Le projet poli­tique néo­li­bé­ral dépasse de très loin le seul cadre de la poli­tique éco­no­mique. Elle ne se réduit pas à la réac­ti­va­tion du vieux libé­ra­lisme éco­no­mique, encore moins à un retrait de l’État ou à une dimi­nu­tion de son inter­ven­tion­nisme. Elle est conduite par une logique nor­ma­tive qui concerne tous les champs de l’action publique et tous les domaines de la vie sociale et indi­vi­duelle. Fondée sur l’anthropologie totale de l’homme éco­no­mique, elle met en oeuvre des res­sorts sociaux et sub­jec­tifs spé­ci­fiques, la concur­rence, la « res­pon­sa­bi­lité «, l’esprit d’entreprise, et vise à pro­duire un sujet nou­veau, l’homme néo­li­bé­ral. Il s’agit en somme de pro­duire un cer­tain type d’homme qui serait apte à se lais­ser gou­ver­ner par son propre inté­rêt. L’objet du pou­voir n’est donc pas donné, il se réa­lise dans les dis­po­si­tifs que le gou­ver­ne­ment crée, entre­tient, sti­mule.

Dé-démocratisation et art de gouvernement néolibéral

C’est à partir de cette ana­lyse fou­cal­dienne que la poli­to­logue amé­ri­caine Wendy Brown éta­blit un diag­nos­tic déca­pant de la crise de la démo­cra­tie dans les pays occi­den­taux, ou plus exac­te­ment du pro­ces­sus de dé-démo­cra­ti­sa­tion dans lequel ces pays sont enga­gés, à com­men­cer par les États-Unis. Dans son essai « Le néo­li­bé­ra­lisme et la fin de la démo­cra­tie « (dont nous avions pu lire de larges extraits dans la livrai­son spé­ciale de la revue Vacarmeconsa­crée à Michel Foucault en 2004), Wendy Brown rap­pelle que les poli­tiques néo­li­bé­rales « actives « visent le gou­ver­ne­ment d’un sujet « cal­cu­la­teur «, « res­pon­sable «, « entre­pre­neur de sa vie «, qui applique une ratio­na­lité éco­no­mique uni­ver­selle dans tous les domaines de l’existence et dans toutes les sphères : la santé, l’éducation, la jus­tice, la poli­tique. La défi­ni­tion qu’elle en donne a le mérite de la clarté : « le néo­li­bé­ra­lisme est un projet construc­ti­viste : pour lui, la stricte appli­ca­tion de la ratio­na­lité éco­no­mique à tous les domaines de la société n’est pas une donnée onto­lo­gique ; il oeuvre donc […] au déve­lop­pe­ment de cette ratio­na­lité« (p. 51). La ratio­na­lité néo­li­bé­rale ne se défi­nit pas d’abord par la pres­sion du monde éco­no­mique sur la sphère privée, ni même par l’intrusion des inté­rêts mar­chands dans le sec­teur public. Elle ne se réduit pas à la mise en oeuvre sys­té­ma­tique d’une poli­tique tou­jours favo­rable aux plus riches qui détruit les ins­ti­tu­tions et les dis­po­si­tifs de soli­da­rité et de redis­tri­bu­tion ins­tau­rés au len­de­main de la seconde guerre mon­diale. Ces aspects sont loin d’être négli­geables, mais ils sont subor­don­nés à une visée plus fon­da­men­tale. La poli­tique néo­li­bé­rale entend mettre en oeuvre une uni­ver­sa­li­sa­tion pra­tique du rai­son­ne­ment éco­no­mique, avec pour réfé­rence nor­ma­tive le sujet ration­nel cal­cu­la­teur.

C’est pour­quoi on ne peut faire du néo­li­bé­ra­lisme la simple conti­nuité du libé­ra­lisme d’Adam Smith. Il ne s’agit pas seule­ment de faire une place plus grande à un marché sup­posé natu­rel en rédui­sant l’espace occupé par l’État et régi par des arti­fices légaux ; il s’agit de pro­duire acti­ve­ment une réa­lité ins­ti­tu­tion­nelle et des rap­ports sociaux entiè­re­ment ordon­nés selon les prin­cipes du calcul éco­no­mique de type mar­chand.

On pour­rait évi­dem­ment arguer du fait que le néo­li­bé­ra­lisme n’est pas fait d’une pièce et que cer­tains des cou­rants de pensée que l’on range sous cette appel­la­tion sont farou­che­ment enne­mis de toute inter­ven­tion éta­tique quelle qu’elle soit. Michel Foucault n’ignorait pas cette plu­ra­lité théo­rique. Il avait d’ailleurs com­mencé à éta­blir une pre­mière car­to­gra­phie des cou­rants, dis­tin­guant deux grands pôles : l’ordolibéralisme alle­mand et l’École de Chicago. Michel Foucault consi­dère ce « retour au libé­ra­lisme « non pas comme une simple résur­gence des croyances dans le natu­ra­lisme mar­chand, ni même comme une idéo­lo­gie qui aurait influencé les res­pon­sables poli­tiques, mais comme une pra­tique nou­velle de gou­ver­ne­ment qui cherche à s’appuyer en toutes cir­cons­tances sur la recherche de l’intérêt per­son­nel et le calcul maxi­mi­sa­teur.

C’est ce point de départ fou­cal­dien qui donne son ori­gi­na­lité à la réflexion de Wendy Brown, comme le sou­ligne la pré­cieuse pré­face de Laurent Jeanpierre. Elle entend mon­trer que ce projet poli­tique sup­plante la nor­ma­ti­vité poli­tique et morale jusqu’alors domi­nante dans « les démo­cra­ties libé­rales«, qu’il opère un tra­vail consi­dé­rable de des­truc­tion des formes nor­ma­tives qui l’ont pré­cédé. Il signe la mort du sujet démo­cra­tique qui consti­tuait la réfé­rence idéale de la démo­cra­tie libé­rale. Disparaît peu à peu la figure du citoyen qui, avec d’autres citoyens égaux en droit, affir­mait une cer­taine volonté com­mune, déter­mi­nait des choix col­lec­tifs par le vote, défi­nis­sait un bien public, rem­placé par le sujet indi­vi­duel, cal­cu­la­teur, consom­ma­teur et entre­pre­neur, qui pour­suit des fina­li­tés exclu­si­ve­ment pri­vées dans le cadre de règles géné­rales orga­ni­sant la com­pé­ti­tion entre tous les indi­vi­dus.

La ten­sion qui exis­tait entre le mar­chand et le citoyen, entre l’intérêt éco­no­mique et la bien­veillance pour autrui, tend à s’effacer. La figure de l’homme se réuni­fie dans la construc­tion du sujet éco­no­mique, invité désor­mais à se penser comme une entre­prise à l’affût des oppor­tu­ni­tés de profit dans un contexte de concur­rence totale et per­ma­nente. La vie poli­tique et la morale, le lien édu­ca­tif, les rap­ports quo­ti­diens, la concep­tion même que l’individu se fait de lui-même sont pro­fon­dé­ment affec­tés par cette géné­ra­li­sa­tion de la forme entre­pre­neu­riale. Les cri­tères d’efficacité et de ren­ta­bi­lité, les tech­niques d’évaluation, s’imposent par­tout comme autant d’évidences indis­cu­tables. Le sujet moral et poli­tique se réduit à un cal­cu­la­teur enjoint de choi­siren fonc­tion de son inté­rêt propre. La pra­tique poli­tique, telle qu’on peut l’observer aux États-Unis et, de plus en plus, en Europe, illustre cette muta­tion : le « citoyen « est invité à se pro­non­cer comme s’il n’était qu’un consom­ma­teur qui n’entend pas donner plus qu’il ne reçoit, qui « en veut pour son argent «.

À suivre Wendy Brown, les consé­quences de cette muta­tion sont redou­tables. Il en va des liber­tés indi­vi­duelles et col­lec­tives que les démo­cra­ties libé­rales garan­tis­saient au moins mini­ma­le­ment par la divi­sion des dif­fé­rents pou­voirs et la plu­ra­lité des prin­cipes qui les régis­saient. Le néo­li­bé­ra­lisme appa­raît ainsi comme une stra­té­gie d’intégration qui, subor­don­nant tout à la seule raison éco­no­mique, empêche de faire jouer les dif­fé­rences de prin­cipes et de légi­ti­mi­tés comme fac­teurs de limi­ta­tion du pou­voir. Le néo­li­bé­ra­lisme, comme l’explique Wendy Brown, « fait passer les ratio­na­li­tés et les juri­dic­tions morales, éco­no­miques et poli­tiques de l’indépendance rela­tive dont elles jouis­saient dans les sys­tèmes de démo­cra­tie libé­rale, à leur inté­gra­tion dis­cur­sive et pra­tique. La gou­ver­ne­men­ta­lité néo­li­bé­rale mine l’autonomie rela­tive de cer­taines ins­ti­tu­tions (la loi, les élec­tions, la police, la sphère publique) les unes par rap­port aux autres, et l’autonomie de cha­cune d’entre elles par rap­port au marché. Or c’est grâce à cette indé­pen­dance qu’ont été jusqu’à pré­sent pré­ser­vés un inter­valle et une ten­sion entre l’économie poli­tique capi­ta­liste et le sys­tème poli­tique démo­crate libé­ral « (p. 59-60).

On dira que la chose n’est pas si nou­velle. Comme Foucault l’avait bien vu, ce gou­ver­ne­ment des conduites par les inté­rêts avait été anti­cipé par Jeremy Bentham à la fin du XVIIIe siècle. Néanmoins, cette inté­gra­tion de toutes les sphères poli­tiques et sociales dans et par la logique de l’intérêt ne s’est pas réa­li­sée avant la fin du XXe siècle. Entre temps, la démo­cra­tie libé­rale est restée un monde clivé entre inté­rêt indi­vi­duel et inté­rêt géné­ral, entre vie ter­restre et vie céleste, entre monde pro­fane de la société civile et monde sacré de la bureau­cra­tie d’État.

Marx fai­sait de ce cli­vage le fon­de­ment de sa cri­tique dans cer­tains de ses textes les plus fameux, en par­ti­cu­lier Sur la ques­tion juive, qui sou­li­gnait le carac­tère mys­ti­fi­ca­teur et formel de la pré­ten­tion de l’État à repré­sen­ter l’universel. Mais ce « men­songe « n’était pas sans effet sur les liber­tés poli­tiques et sur les res­sorts de l’opposition au capi­ta­lisme. Or, à tirer un trait d’égalité entre le libé­ra­lisme d’antan et le néo­li­bé­ra­lisme d’aujourd’hui, on repro­duit cette même erreur. Ce « men­songe «, à cer­tains égards bien « réel «, per­met­tait en effet aussi de pré­ser­ver la vita­lité et la légi­ti­mité de cri­tères moraux et poli­tiques dis­tincts de la pure logique de l’intérêt indi­vi­duel. Cette phase est désor­mais révo­lue. L’époque néo­li­bé­rale se défi­nit pré­ci­sé­ment par la dis­so­lu­tion de cette oppo­si­tion. Comme le montre le « cau­che­mar amé­ri­cain «, pour reprendre le titre du second essai de Wendy Brown, tout est devenu matière à « busi­ness «, la pro­tec­tion sociale comme la guerre. Les cri­tères moraux eux-mêmes, qui sépa­raient la vertu du vice, la conduite droite du délit, sont déva­lués ; toute déci­sion et même toute loi sont deve­nues tac­tiques, opé­ra­toires, sou­mises à une règle d’efficacité immé­diate dans un jeu de rap­ports de force et de maxi­mi­sa­tion de résul­tats.

La démo­cra­tie ne peut y sur­vivre : elle contient des élé­ments trop « coû­teux « du point de vue des nou­velles normes poli­tiques et éco­no­miques. Liberté d’expression, édu­ca­tion huma­niste, soli­da­rité sociale, fonc­tion publique dévouée à un idéal d’intérêt géné­ral, tout se dés­in­tègre len­te­ment dans un calcul coûts-béné­fices. En ce sens, le néo­li­bé­ra­lisme pré­sente une double face, source d’un vaste brouillage : c’est un projet hau­te­ment poli­tique qui conduit à dépo­li­ti­ser les rap­ports sociaux, en les rabat­tant sys­té­ma­ti­que­ment sur la seule logique du calcul privé. Marx avait lui-même anti­cipé la pos­si­bi­lité de cette dis­so­lu­tion de tous les cri­tères moraux et poli­tiques dans les « eaux gla­cées du calcul égoïste «.

Si l’efficacité doit tout satu­rer, il n’y a pas de place pour tout le monde, et tout est permis. La mora­lité en poli­tique, dans la vie pro­fes­sion­nelle comme dans la vie ordi­naire, s’efface devant le règne du cynisme géné­ra­lisé, de la mani­pu­la­tion per­verse, de l’opportunisme et du nar­cis­sisme. Wendy Brown montre com­bien le men­songe ira­kien de Bush et de Blair s’inscrit bien dans « l’air du temps « : seul le but que l’on s’est fixé importe. Les nou­velles géné­ra­tions de poli­ti­ciens de droite et de gauche, en Europe et en France notam­ment, en sont la plus par­faite illus­tra­tion. C’est sans doute là ce qu’il y a de plus impor­tant à rete­nir : le néo­li­bé­ra­lisme modi­fie les cri­tères qui fondent le juge­ment. Plus qu’une nou­velle poli­tique éco­no­mique, c’est une nou­velle nor­ma­ti­vité poli­tique et morale qui s’impose : une nor­ma­ti­vité poli­tique et morale apo­li­tique et amo­rale.

Le néo­li­bé­ra­lisme redis­tri­bue peu à peu les posi­tion­ne­ments poli­tiques, à droite comme à gauche. Le pro­ces­sus de dé-démo­cra­ti­sa­tion qu’il entraîne dépasse la volonté d’un Friedrich Hayek d’interdire les poli­tiques sociales et redis­tri­bu­trices. Hayek, tout à sa croi­sade anti­so­cia­liste, n’a tout sim­ple­ment pas vu que la pro­mo­tion exclu­sive des fina­li­tés pri­vées au détri­ment de tout but commun allait remettre en cause la démo­cra­tie au sens le plus étroi­te­ment « libé­ral « du terme. De ce point de vue, le néo­li­bé­ra­lisme ne peut que trou­bler les libé­raux atta­chés aux liber­tés civiles et poli­tiques. Ce dépé­ris­se­ment de la démo­cra­tie libé­rale condi­tionne éga­le­ment toute la gauche poli­tique. La cri­tique sociale et poli­tique en est désta­bi­li­sée. Elle doit non seule­ment faire son deuil du socia­lisme tel qu’il a été ima­giné, mais aussi des formes poli­tiques et morales du libé­ra­lisme ancien. Quand elle ne se soumet pas avec rési­gna­tion à la nou­velle ratio­na­lité, rési­gna­tion qui est la pente la plus géné­rale, elle doit mener la défense des anciennes ins­ti­tu­tions de la démo­cra­tie libé­rale (défense de « l’intérêt géné­ral «, des liber­tés indi­vi­duelles et poli­tiques, de la laï­cité) dont elle a long­temps sou­li­gné le carac­tère incom­plet, inéga­li­taire, hypo­crite. Il lui fau­drait défi­nir un contre-projet fondé sur une autre ratio­na­lité morale et poli­tique, donc sur une autre idée de l’humain, ce dont elle s’est avérée jusqu’à pré­sent inca­pable.

Néolibéralisme et néoconservatisme

De ce point de vue, l’analyse des rap­ports entre néo­li­bé­ra­lisme et néo­con­ser­va­tisme appa­raît essen­tielle pour le redé­ploie­ment d’une cri­tique de gauche. L’une et l’autre de ces ratio­na­li­tés poli­tiques doivent être pen­sées ensemble, ainsi que le rap­pelle Wendy Brown. On pour­rait croire que, si la droite occupe presque tout le ter­rain idéo­lo­gique, cela tient à la capa­cité qu’elle a de se dédou­bler, de jouer en quelque sorte double jeu. En réac­tion à la dis­so­lu­tion du sujet moral et poli­tique dans la logique entre­pre­neu­riale et consu­mé­riste, le néo­con­ser­va­tisme consti­tue­rait une nou­velle forme poli­tique qui entend réin­jec­ter de la morale et de l’autorité, selon des canons nor­ma­tifs d’ancienne fac­ture, et répondre ainsi aux attentes de sécu­ri­sa­tion de la popu­la­tion, en par­ti­cu­lier des classes popu­laires vic­times de l’effondrement des liens col­lec­tifs et de l’érosion des méca­nismes de soli­da­rité. La droite ferait une poli­tique de riches tout en conso­lant les pauvres par une rhé­to­rique « ver­tueuse « et « patrio­tique «, et en les ras­su­rant par un volon­ta­risme auto­ri­taire sur le mode de la « tolé­rance zéro « envers le crime et la déviance. Selon cette ligne d’analyse, on pour­rait penser que ce « cau­che­mar amé­ri­cain « a désor­mais gagné le monde entier, l’élection en France de Nicolas Sarkozy illus­trant à mer­veille cette double logique ter­ri­ble­ment effi­cace du pom­pier pyro­mane.

Les choses, selon Wendy Brown, ne sont sans doute pas si simples. Elle entend sou­li­gner l’hétérogénéité du néo­li­bé­ra­lisme et plus encore du néo­con­ser­va­tisme, et, sur­tout, leur incom­pa­ti­bi­lité au moins par­tielle. Les ten­sions entre le pôle du « devoir moral « et le pôle du « libre choix « ne sont pas négli­geables, et maints « mora­listes « conser­va­teurs s’effraient de l’extension du règne du consu­mé­risme et des rup­tures de plus en plus mas­sives des liens sociaux engen­drées par le capi­ta­lisme débridé. Les repré­sen­ta­tions du monde que pro­jettent le néo­li­bé­ra­lisme et le néo­con­ser­va­tisme ne sont pas non plus en par­faite har­mo­nie, écar­te­lées entre la défense des iden­ti­tés natio­nales et la construc­tion d’un ordre mar­chand pla­né­taire.

Il n’empêche que des zones d’accord et des conti­nui­tés existent et qu’elles l’emportent sur les ten­sions. La morale, plus ou moins tein­tée, selon les cas, de reli­gion, de tra­di­tion et de natio­na­lisme, prend l’allure d’une mani­pu­la­tion cynique des citoyens-clients, qui s’accorde bien avec la ges­tion de type mana­gé­rial de l’opinion. Il n’est pas un fait du passé ou du pré­sent, aussi sacré soit-il, et sur­tout s’il est sacré, qui ne puisse être ins­tru­men­ta­lisé à des fins de domi­na­tion. La guerre, qu’elle ait eu lieu, qu’elle soit en cours ou qu’elle soit pro­gram­mée, rede­vient un levier d’agrégation et de mobi­li­sa­tion des indi­vi­dus dis­per­sés. La dis­ci­pline sociale de la « valeur-tra­vail « et le gou­ver­ne­ment fort sont des com­po­santes essen­tielles du néo­li­bé­ra­lisme comme mode de gou­ver­ne­ment des indi­vi­dus. C’est ici sans doute qu’apparaît toute la fécon­dité de l’approche fou­cal­dienne : une pos­sible zone de concor­dance entre néo­li­bé­ra­lisme et néo­con­ser­va­tisme trouve sa raison dans une com­mune réfé­rence à « l’individu res­pon­sable de lui-même «, qui se doit de réus­sir sans rien attendre des autres. C’est au nom de cette « res­pon­sa­bi­li­sa­tion « des conduites, de cette « pri­va­ti­sa­tion « des pro­blèmes sociaux que les diri­geants occi­den­taux entre­prennent de déman­te­ler les sys­tèmes de retraite, d’éducation publique et de santé en pre­nant pour modèle, d’un côté, « l’individu entre­pre­neur de soi« et, de l’autre, le bon père de famille tra­vailleur, cou­ra­geux et pré­voyant. C’est pour­quoi Wendy Brown pré­fère à la thèse de la dupli­cité fonc­tion­na­liste celle de l’articulation pro­blé­ma­tique du néo­li­bé­ra­lisme et du néo­con­ser­va­tisme. Le nou­veau sujet néo­li­bé­ral n’est plus atta­ché aux valeurs et pra­tiques de la démo­cra­tie libé­rale, il a aban­donné son statut de citoyen, il « est moins récal­ci­trant par rap­port à son propre assu­jet­tis­se­ment, tout en par­ti­ci­pant davan­tage à sa propre subor­di­na­tion« (p. 114). L’actuelle dé-démo­cra­ti­sa­tion que par­achèvent les poli­ti­ciens de la droite « décom­plexée « a été pré­pa­rée par le néo­li­bé­ra­lisme tel qu’il a été mis en oeuvre aussi bien par la droite que par la gauche depuis près de trente ans, et ceci du fait de la pro­fonde déva­lo­ri­sa­tion des prin­cipes démo­cra­tiques qu’a engen­drée cet éta­tisme entre­pre­neu­rial. L’essai de Wendy Brown, « Le cau­che­mar amé­ri­cain «, qui consti­tue la seconde partie de l’ouvrage, ne pré­tend pas épui­ser la ques­tion com­pli­quée des points de jonc­tion entre les deux formes poli­tiques. Il n’en des­sine pas moins un pro­gramme de réflexion qui pour­rait dépas­ser le contexte amé­ri­cain, à condi­tion tou­te­fois de res­pec­ter les spé­ci­fi­ci­tés natio­nales. S’il est un « néo­con­ser­va­tisme à la fran­çaise « en train de poindre, il emprunte moins à la Bible qu’à une rhé­to­rique de la France éter­nelle, una­nime et civi­li­sa­trice.

Reste à se deman­der, comme le fait Wendy Brown à la fin de son essai, quel type de poli­tique de gauche, quel renou­veau démo­cra­tique pour­rait bien être opposé à ce pro­ces­sus géné­ral de décom­po­si­tion des formes morales et poli­tiques afin de nous sortir du cau­che­mar dans lequel nous sommes plon­gés : « Sommes-nous réel­le­ment des démo­crates – croyons-nous encore au pou­voir du peuple et le vou­lons-nous véri­ta­ble­ment ? «, se demande-t-elle (p. 129). Cette ques­tion, qui porte sur l’existence ou l’inexistence d’un désir démo­cra­tique, ren­voie au type de sujet que nous sommes deve­nus. En ce sens, le cau­che­mar, c’est peut-être le nôtre, celui dont nous devons nous réveiller.

Note

Christian Laval est socio­logue, cher­cheur asso­cié à l’institut de recherche de la FSU et au labo­ra­toire Sophiapol (uni­ver­sité de Paris X-Nanterre). Il a entre autres publié L’École n’est pas une entre­prise : Le néo­li­bé­ra­lisme à l’assaut de l’enseignement public et L’Ambition socio­lo­gique.

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