La haine de la démocratie de Jacques Rancière

Par Mis en ligne le 04 septembre 2010

Elève au milieu des années 60 de Louis Althusser à l’ENS de la rue d’Ulm, auteur de plus d’une ving­taine d’ouvrages, pro­fes­seur émé­rite à l’université paris VIII, Jacques Rancière, né en 1940, est sans doute l’un des plus grands phi­lo­sophes fran­çais contem­po­rains. Il apporte une contri­bu­tion ori­gi­nale à l’analyse des concepts poli­tiques et esthé­tiques. « Inspiré », entre autre, du mar­xisme son tra­vail consiste éga­le­ment à décons­truire des concepts tra­di­tion­nels tels que pou­voir, sou­ve­rai­neté, éga­lité, liberté, etc. Bien que la pensée ran­cié­rienne au sujet notam­ment de la démo­cra­tie mette en cause la double oli­gar­chie – éta­tique et éco­no­mique – dans laquelle on vit, elle semble trou­ver écho chez cer­tains « oli­garques ». Ainsi un article pour le moins sur­pre­nant paru dans Paris-Match[1] inti­tulé « Jacques Rancière le phi­lo­sophe qui ins­pire Ségolène Royal » pré­tend mon­trer où la can­di­date mal­heu­reuse du PS a « pris ses idées ». Elle les pui­se­rait dans son essai de phi­lo­so­phie poli­tique titré La haine de la démocratie[2] dont il est dans ce tra­vail ques­tion.

Dans cet ouvrage, à tra­vers une visite his­to­rique de la pensée poli­tique de Platon aux socio­logues post­mo­dernes, l’auteur ana­lyse les cri­tiques contem­po­raines de la démo­cra­tie qui en font la seule cause des symp­tômes de notre société. Symptômes carac­té­ri­sés par le règne des désirs illi­mi­tés de l’individu de la société de masse moderne. Mais à vrai dire ce qui est à la base de la cri­tique est une haine « ances­trale » de la démo­cra­tie. Cette cri­tique de la démo­cra­tie a connu deux grandes formes his­to­riques :

– Les légis­la­teurs aris­to­crates et savants ayant voulu com­posé avec la démo­cra­tie consi­dé­rée comme fait incon­tour­nable ont des­siné des méca­nismes ins­ti­tu­tion­nels en vue de « tirer du fait démo­cra­tique le meilleur qu’on pou­vait en tirer » tout en pré­ser­vant deux « biens consi­dé­rés comme syno­nymes : le gou­ver­ne­ment des meilleurs et la défense de l’ordre pro­prié­taire ».

– Le jeune Marx mon­trant que ce qui est au fon­de­ment de la consti­tu­tion répu­bli­caine est le règne de la pro­priété. Les lois et les ins­ti­tu­tions de la démo­cra­tie sont les appa­rences par les­quelles s’exerce le pou­voir de la classe bour­geoise.

La haine dont il est ques­tion ici n’est pas une haine récla­mant une démo­cra­tie plus réelle mais la dénon­cia­tion d’un « excès » démo­cra­tique. La cri­tique n’est pas adres­sée à la manière de Marx contre les ins­ti­tu­tions mais le peuple et ses mœurs. Donc il ne s’agit pas d’une cor­rup­tion de la démo­cra­tie mais de la civi­li­sa­tion. Pour ces phi­lo­sophes contem­po­rains, « por­teurs de la haine démo­cra­tique », la seule bonne démo­cra­tie est celle qui réprime la catas­trophe de la civi­li­sa­tion démo­cra­tique.

Par ailleurs la démo­cra­tie implique « l’accroissement irré­sis­tible des demandes qui fait pres­sion sur les gou­ver­ne­ments. » ce qui entraine le déclin de l’autorité, les indi­vi­dus et les groupes deviennent rétifs à la dis­ci­pline et au sacri­fice requis par l’intérêt commun[3]. De même que la tyran­nie la « vie démo­cra­tique » est l’ennemi de la démo­cra­tie. Pour résoudre ce pro­blème une solu­tion consiste à orien­ter les éner­gies fié­vreuses s’activant sur la scène publique vers d’autres buts. L’inconvénient est qu’orientant les indi­vi­dus vers la recherche du bon­heur (indi­vi­duel) aug­mente d’un coté les aspi­ra­tions et les demandes et crée une insou­ciance de l’affaire publique de l’autre.On a donc affaire à un double excès de la vie col­lec­tive (double bind).

Une cri­tique mar­xiste de la démo­cra­tie et ses « droits de l’homme » pou­vait se résu­mer ainsi : les droits de l’homme sont « les droits des indi­vi­dus égoïstes de la société bour­geoise ». Autrement dit l’Etat des droits de l’homme est l’instrument des déten­teurs des moyens de pro­duc­tion. Mais la cri­tique contem­po­raine par une série infirme de glis­se­ment arrive à trans­for­mer cette cri­tique mar­xiste en rem­pla­çant indi­vi­dus égoïstes par « consom­ma­teurs avides » et bour­geoi­sie par « l’homme démo­cra­tique ». Ce fai­sant le règne d’exploitation qu’a cri­ti­qué Marx se trans­forme en règne d’égalité.

Cependant la cri­tique por­tant sur la démo­cra­tie n’est pas une simple cri­tique de la démo­cra­tie mais de la poli­tique même. Selon Platon les lois démo­cra­tiques sont comme une ordon­nance médi­cale qu’un pra­ti­cien en voyage aurait laissé une fois pour toutes à son patient quelque soit sa mala­die. La démo­cra­tie est un style de vie s’opposant à tout gou­ver­ne­ment ordonné de la com­mu­nauté. C’est un régime poli­tique qui n’en est pas un. Car il n’a pas une consti­tu­tion mais toutes. Aussi éton­nant que cela puisse paraitre la cri­tique pla­to­ni­cienne des petites bour­gades grecques s’accorde par­fai­te­ment à la cri­tique contem­po­raine de la démo­cra­tie. Or ce sont les mêmes qui avancent l’argument que la démo­cra­tie cor­res­pond à un autre âge qui ne peut conve­nir au nôtre. Alors com­ment com­prendre « que la des­crip­tion du vil­lage démo­cra­tique éla­bo­rée il y a 1500 ans par un ennemi de la démo­cra­tie puisse valoir pour l’exact por­trait de l’homme démo­cra­tique au temps de la consom­ma­tion de masse et du réseau pla­né­taire ? » La forme de la société grecque est pré­sen­tée comme n’ayant rien à voir avec la nôtre pour­tant on nous montre que la société à laquelle la démo­cra­tie était appro­priée a des traits iden­tiques à la notre.

L’hypothèse expli­ca­tive de Rancière de ce para­doxe est que le por­trait tou­jours appro­prié de l’homme démo­cra­tique est le pro­duit d’une opé­ra­tion à la fois inau­gu­rale et indé­fi­ni­ment renou­ve­lée visant à conju­rer une impro­priété qui touche au « prin­cipe même de la poli­tique ». La démo­cra­tie n’est pas le contraire du bon gou­ver­ne­ment mais le « prin­cipe même de la poli­tique ». Soit la démo­cra­tie est trou­blante soit elle révèle un trouble. Le prin­cipe de l’arché comme l’a rap­pelé H. Arendt est le com­man­de­ment de ce qui vient en pre­mier. Certaines dis­po­si­tions rendent donc les uns plus aptes à gou­ver­ner et les autres à être gou­ver­nés.

La démo­cra­tie va à l’encontre de tout cela. Elle sape la concep­tion pla­to­ni­cienne qui veut que ceux qui sont nés avant ou mieux nés com­mandent natu­rel­le­ment. L’auteur de la République s’est consa­cré à recen­ser les titres de gou­ver­ne­ments qu’il énu­mère au chiffre de sept dont quatre touchent à la nais­sance et deux à la nature avec un der­nier titre qui pose pro­blème car il n’en est pas un, mais c’est le plus juste : « le titre d’autorité aimé des dieux ». Ce titre est le fait du hasard, du tirage au sort qui est la pro­cé­dure démo­cra­tique par laquelle un peuple d’égaux décide de la dis­tri­bu­tion des places. D’où le scan­dale inac­cep­table pour des bien nés, les gens de bien qui ne peuvent admettre que leur science ait à s’incliner devant le sort.

Le sep­tième titre pla­to­ni­cien est l’absence de titre, il brise toute la struc­ture. Donc si nous reve­nons à la cri­tique contem­po­raine, le pro­blème n’est pas le consom­ma­teur avide, l’homme démo­cra­tique mais la « supé­rio­rité que consacre la démo­cra­tie qui est fondée sur l’absence de supé­rio­rité. L’absence de titre à gou­ver­ner. Une manière de contour­ner le pro­blème que pose la démo­cra­tie est de refu­ser le hasard (tirage au sort) comme prin­cipe de dési­gna­tion des gou­ver­nants. Nos modernes dis­joignent tirage au sort et démo­cra­tie. Comme quoi le tirage au sort convient au temps ancien mais pas au notre. La com­plexité de notre société exi­ge­rait des moyens plus appro­priés : la repré­sen­ta­tion du peuple sou­ve­rain pas ses élus.

Pourtant le véri­table pro­blème est ailleurs, pas dans les dif­fé­rences tem­po­relles men­tion­nées. C’est que nous avons oublié ce que démo­cra­tie vou­lait dire, à quoi sert le tirage au sort. Nous avons oublié que le tirage au sort visait à palier un mal beau­coup plus grave et bien plus pro­bable que le gou­ver­ne­ment des incom­pé­tents. Il visait à éviter le gou­ver­ne­ment de la com­pé­tence des hommes habiles à prendre le pou­voir par la brigue. Le tirage au sort n’a jamais favo­risé les incom­pé­tents plus que les compétents.[4] Il est en accord avec le prin­cipe pla­to­ni­cien du pou­voir des savants : le bon gou­ver­ne­ment est le gou­ver­ne­ment de ceux ne dési­rant pas gou­ver­ner. Tout comme le peuple roi, il faut que le phi­lo­sophe roi soit le fait du hasard. Pour qu’un gou­ver­ne­ment soit poli­tique il faut qu’il soit fondé sur l’absence de titre à gouverner.[5]

Que les biens nés ou les meilleurs gou­vernent, cela s’appelle aris­to­cra­tie (aris­toï). Que les plus riches gou­vernent on a affaire à une oli­gar­chie ou plou­to­cra­tie. Que les plus vieux gou­vernent leur gou­ver­ne­ment est une géron­to­cra­tie. Le pou­voir des savants sur les igno­rants implique une tech­no­cra­tie ou épis­té­mo­cra­tie. Ce fai­sant nous éta­bli­rons une longue liste de gou­ver­ne­ments fondés sur des titres à gou­ver­ner mais un seul man­quera à l’appel : le gou­ver­ne­ment poli­tique (la démo­cra­tie).

L’auteur de Aux bords du poli­tique affirme que les socié­tés sont fon­da­men­ta­le­ment orga­ni­sées par le jeu des oli­gar­chies. On a tou­jours affaire au gou­ver­ne­ment de la mino­rité sur la majo­rité. L’argument selon lequel les formes de nos socié­tés sont incom­pa­tibles à la démo­cra­tie « n’est pas si pro­bant qu’il le vou­drait ». Au début du XIX siècle les repré­sen­tants fran­çais ne voyaient pas de dif­fi­culté à ras­sem­bler au chef lieu du canton la tota­lité des élec­teurs. « La repré­sen­ta­tion n’a jamais été un sys­tème inventé pour pal­lier l’accroissement des popu­la­tions ».[6] Le sys­tème actuel est une forme oli­gar­chique, c’est une repré­sen­ta­tion des mino­ri­tés qui ont titre à s’occuper des affaires com­munes. Dans son ori­gine la démo­cra­tie est l’exact oppo­sée de la repré­sen­ta­tion. Il s’agit d’un oxy­more comme si on pré­ten­dait à l’obtention d’un cercle carré. Cependant Rancière ne pro­pose pas de réfu­ter l’une au profit de l’autre.

La dénon­cia­tion de « l’individualisme démo­cra­tique » est sim­ple­ment la haine de l’égalité par laquelle l’intelligentsia domi­nante se confirme qu’elle est bien l’élite qua­li­fiée pour diri­ger l’aveugle trou­peau. Il semble dif­fi­cile de des­si­ner un régime qui ne soit pas oli­gar­chique. Toute fois le sys­tème repré­sen­ta­tif se rap­proche du pou­voir de n’importe qui, il est pos­sible d’énumérer un cer­tain nombre de cri­tères lui per­met­tant de se décla­rer démo­cra­tique :

– Mandats élec­to­raux courts, non cumu­lables, non renou­ve­lables

– Monopole des repré­sen­tants du peuple sur l’élaboration des lois

– Interdiction aux fonc­tion­naires de l’Etat d’être repré­sen­tants du peuple

– Réduction au mini­mum des cam­pagnes et des dépenses de cam­pagnes et contrôle de l’ingérence des puis­sances éco­no­miques dans les pro­ces­sus élec­to­raux.

Mais aujourd’hui ce que nous appe­lons démo­cra­tie est tout sim­ple­ment l’inverse (des carac­té­ris­tiques pré­cé­dentes) :

– Elus éter­nels, cumu­lant ou alter­nant fonc­tions muni­ci­pales, régio­nales, légis­la­tives ou minis­té­rielles

– Gouvernements fai­sant eux-mêmes les lois

– Représentant du peuple mas­si­ve­ment issus d’une Ecole Nationale d’Administration, etc.

On est face à un acca­pa­re­ment de la chose publique par une alliance de l’oligarchie éta­tique et l’oligarchie éco­no­mique. Cela veut dire que les cri­tiques adres­sées à l’homme démo­cra­tique avide de consom­ma­tion ne tiennent pas, puisque les maux dont souffrent nos « démo­cra­ties » sont dus à l’insatiable appé­tit des oli­garques. Nous ne vivons pas dans une démo­cra­tie mais dans un Etat de droit oli­gar­chique. C’est-à-dire où la double recon­nais­sance de la sou­ve­rai­neté popu­laire et des liber­tés indi­vi­duelles est effec­tive. C’est une oli­gar­chie qui recon­nait aux citoyens un cer­tains nombre de droit. Dans ce contexte « démo­cra­tie » signi­fie oli­gar­chie don­nant à la démo­cra­tie assez d’espace pour ali­men­ter sa pas­sion. Une pas­sion démo­cra­tique qui est nui­sible au « can­di­dats de gou­ver­ne­ments » (en France) quand le choix popu­laire est porté sur les extrêmes. La légi­ti­mité oli­gar­chique « nou­velle » est fondée par le mariage du prin­cipe de la richesse et du prin­cipe de la science[7] . L’indistinction entre gou­ver­nants et gou­ver­nés en tant que prin­cipe de la démo­cra­tie sus­cite la haine démo­cra­tique. Le gou­ver­ne­ment de « n’importe qui » est voué à la haine inter­mi­nable dans ce monde ou pou­voir éta­tique et celui de la richesse se mêlent et font l’objet d’une même ges­tion savante des flux d’argent et de popu­la­tions.

Le tra­vail de Rancière fait appel à la réflexion de tout un chacun en vue de com­battre le sen­ti­ment d’impuissance qui nous enva­hit. La démo­cra­tie est l’action qui remet en cause le mono­pole des oli­garques éta­tiques et éco­no­miques. La somme des rela­tions éga­li­taires conduit à une société égale.

Renald LUBERICE

[1] « Portrait » Semaine du 14 décembre 2007 [2] Jacques Rancière, La haine de la démo­cra­tie, La fabrique édi­tions, Mayenne, 2005, 110 p. [3] Op. cit. P.13 [4] Idem P.49 [5] Sinon il s’agit de la ges­tion [6]Idem P.60 [7] Idem P.81

Renald LUBERICE

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