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À propos de Moeurs, De la droite cannibale à la droite vandale d’Alain Deneault

Faut-il que les mœurs priment sur la politique ?

Moeurs, de la gauche cannibale à la gauche vandale, voilà le dernier essai paru aux éditions Lux d’Alain Deneault. Et il mérite qu’on s’y arrête, car il n’hésite pas à aborder avec force et nuances toutes les thématiques sur lesquelles la gauche trébuche et se déchire tragiquement aujourd’hui. Mais si à ce propos, il se montre perspicace et pugnace, en n’hésitant pas à aller à contre-courant des idéologies prêtes à porter à la mode, il le fait de manière si particulière qu’en même temps il nous laisse… étrangement… sur notre faim.

La politique et les moeurs

Il faut dire qu’il commence sa démonstration, en mettant de l’avant dès le chapitre introductif (Bris), une distinction clef qu’il posera dès le départ entre d’un côté « les moeurs » et de l’autre « la politique ». Ce qui lui permettra de définir tout au long de son essai l’étroit terrain (le seul ?) sur lequel il nous faudrait aujourd’hui pouvoir discuter et délibérer. Pour lui en effet les moeurs renverraient aux « rapports crus que nous entretenons les uns avec les autres dans des espaces communs », alors que la politique régirait « les institutions, la loi et l’agencement général des rapports sociaux » (p.10).” Ce qui implique que le domaine des moeurs, comme il l’indique, ne peut pas se subordonner « à l’assertion que tout soit politique », mais aussi que la politique n’est pas qu’une pensée des rapports immédiats » mesurant toute chose à l’aune de rapports de force conjoncturels. Par conséquent il existerait pour lui — bien séparé de la politique— un espace de « rapports sociaux immédiats » dit de « bonnes moeurs », autrement dit un ensemble de codes culturels premiers (la tenue, le mode d’être, le langage courant, etc.) permettant l’inter-action première entre individus d’une même communauté, condition d’un certain apaisement usuel ou coutumier en son sein.

Et pour lui –symptôme des bouleversements que nous traversons— ce sont ces moeurs qui aujourd’hui font d’abord problème et qui seront par conséquent l’objet central de son essai. C’est tout au moins ce que le titre de son ouvrage laisse supposer. Comme s’il lui fallait — plutôt que d’aborder les problèmes strictement politiques– s’arrêter d’abord à cette dimension disons originaire de la réalité sociale.

Pourtant dans la réalité de tous les jours, les mœurs et la politique sont toujours étroitement imbriqués les unes à l’autre –les mœurs modelant la politique qui elle-même en retour influence les mœurs—, mais c’est là justement la particularité de l’approche d’Alain Deneault : séparer structuralement ces 2 champs ; ce qui lui permettra d’échapper à certaines des impasses du débat politique actuel (notamment ses caractéristiques moralistes), et par là même lui ouvrira la possibilité de se tracer un chemin critique tout à fait original.

Car avec cette distinction structurale qu’il installe entre les moeurs et la politique, il va pouvoir mener une critique méthodologique des travers les plus courants et les plus grossiers qui, d’un côté paralysent la gauche (dite « cannibale »), et de l’autre permettent à la droite (dite « vandale ») de faire illusion auprès de larges secteurs de la population.

Des arguments qui portent

Et là on ne peut qu’avoir envie de lui donner raison, tant on retrouvera dans cet essai une série d’arguments formels et épistémologiques très efficaces et qui à l’évidence portent.

Ainsi à propos des errances d’un certain anti-racisme de gauche si à la mode aujourd’hui, ne faudrait-il pas rappeler —comme il le fait si bien— que même dans une société ou le racisme est systémique, ce dernier reste d’abord toujours et avant tout le fait d’une option (p. 17) et d’un choix social et individuel, et que donc, sur la base de ce constat, on ne peut pas confondre « racisme systémique » et « racisme systématique » ainsi que tant de jugements militants à l’emporte-pièce tendent à le faire ?

Ou encore à propos de « l’intersectionnalité » et de ses époustouflants mésusages, ne faudrait-il pas rigoureusement distinguer —comme il nous l’explique— ce qui ressort de l’effort d’une activiste sociale comme Kimberlé Crenshaw —qui pour la première fois a utilisé aux USA ce concept pour bonifier son travail d’intervenante sociale et tendre à le rendre socialement plus équitable — avec ce qui en est ressorti au fil du temps et qu’elle-même dénonce comme étant « une politique identitaire sous stéroïdes » visant à « transformer les hommes blancs en nouveaux parias » ? (p. 25)

Et que dire de la notion de « privilège » blanc, permettant au fil de tous les glissements possibles de légitimer l’intransigeance fermée d’une certaine pensée dite « dé-coloniale » ? Peut-on dire par exemple —ainsi qu’il nous le rappelle— que des artistes masculins blancs et sous-financés sont des privilégiés parce qu’ils ont accès à la scène d’avantage que ceux d’autres groupes sociaux (femmes, noires, musulmanes, lesbiennes, etc.) ? Ne tend-on pas, à travers son utilisation inappropriée, à confondre privation d’accès à des droits universels avec la notion même de privilège ?

Quant à la droite (dite vandale), même si elle n’est l’objet que d’un chapitre, elle aussi, est mise sans ambages devant ses contradictions. Ne se fait-elle pas le chantre de la liberté d’expression, mais pour les seuls discours qui lui conviennent, à la manière par exemple de Stephen Harper qui « privait systématiquement de subventions et de soutien les organisations indépendantes en sciences humaines, les groupes dédiés à la situation des femmes, le domaine des arts, la société Radio Canada, les associations de défense des droits de la Palestine, etc » (p. 185) ?

Et l’on pourrait multiplier à l’envi les démonstrations formelles menées au vitriol qu’on retrouve tout au long de cet essai et qui se développent au fil d’anecdotes révélatrices vécues par l’auteur et dans lesquelles on ne manquera pas de se retrouver, mais aussi d’événements tirés de l’actualité récente comme par exemple l’état d’exception imposé lors des périodes de confinement sanitaires, ou encore le rôle des logiques complotistes dans la vie contemporaine, ou même les réactions du monde universitaire vis-à-vis des poursuites juridiques lancées à l’encontre de son fameux livre Noir Canada, etc.

Pas de politique stratégique

Il reste que ces critiques, qui renvoient d’abord et avant tout à ce qu’Alain Deneault appelle « les moeurs », si elles donnent la part belle à une certaine éthique (dont on trouve les fondements d’abord chez Aristote, puis chez Hans Jonas) n’en sont pas moins toujours accompagnées de réflexions politiques attenantes, mais qui nous laissent toujours un peu… sur notre faim. Car de par la coupure qu’il opère au départ entre moeurs et politique, les considérants d’ordre politique qu’il est amené à évoquer finissent par perdre toute portée stratégique. Ils ne sont jamais situés dans une perspective politique concrète, ni non plus inscrits dans les paramètres d’une conjoncture donnée, ne permettant pas ainsi d’apercevoir la dynamique historique en cours, le mouvement qui l’habite, les forces sociales qui pourraient se nouer ou non à son encontre, les failles que l’on pourrait utiliser à profit depuis les pouvoirs d’une subjectivité collective agissante. En somme ces considérants ne nous permettent pas de penser concrètement le dépassement d’une situation politiquement donnée [1].

En effet, si ses critiques ne craignent jamais d’être acerbes (notamment quant aux politiques environnementales, au développement néolibéral et aux “maîtres anonymes” qui nous dirigent aujourd’hui), s’il ne se prive jamais de faire référence aux luttes sociales les plus radicales (libertaires, écologiques, etc.), on ne se retrouve à la fin de son essai qu’avec des recommandations politiques d’ordre très formel et général touchant aux seules modalités d’une délibération démocratique nécessaire. “Délibérer en prenant conscience des contraintes qui pèsent sur nous (…)” écrit-il, concluant : “force est donc de repenser la politique en fonction de la relation qu’il convient d’entretenir avec le réel” (p. 259).

Comme si –mais est-ce cela ?— la situation dans laquelle nous nous trouvions était si grave et désespérée (?) qu’il y avait -avant toute politique possible à repenser— des préalables sur lesquels il fallait commencer par s’entendre. Des préalables qui n’en restent pas moins surtout d’ordre méthodologique, ou encore éthique et individuel.

On a ainsi l’impression que la politique —parce que minimisée ou peut-être ou repoussée à plus tard (?)— n’est plus pensée ici comme un outil stratégique indispensable dans l’ici et maintenant et permettant, en fonction d’une conjoncture historique donnée et des héritages d’une tradition réactualisée, d’agir sur la part non fatale de notre destin, nous stimulant ainsi à en devenir… des acteurs engagés, des acteurs collectivement engagés. Et cela, de manière à au moins en finir avec, comme il le dit si bien, “le spectacle d’une gauche morcelée qui se livre à elle-même des conflits démultipliés d’identités” (p. 57), et ainsi tenter d’enrayer avec une certaine efficacité la montée d’une droite chaque fois plus puissante et inquiétante !

Il y aurait pourtant —pour tous ceux et celles qui se réclament des valeurs de la gauche et cherchent à y réfléchir en cette période si troublée— bien des problématiques politiques qu’il faudrait aujourd’hui approfondir ensemble, et sur lesquelles nous aurions tant besoin de délibérer à plusieurs [2]. Ne serait-ce que pour recommencer à nouer des forces collectives pouvant compter, et surtout pour bâtir un nouveau narratif collectif de luttes et d’espérances permettant de regrouper dans un même mouvement d’émancipation, ceux et celles qui, comme tant d’entre nous, se vivent aujourd’hui comme si tragiquement séparés.

N’est-ce pas ce que cet essai, tant par les questions qu’il soulève que par les absences qu’il révèle, nous appellerait à sa manière à entreprendre ?

Pierre Mouterde
Sociologue essayiste
le 20 mai 2022


[1] En fait ce dépassement, Alain Deneault le pense bien, mais uniquement sur le mode individuel, intellectuel et moral, en faisant par exemple apercevoir, ce qu’il en est de la « médiété », attitude de mesure et de pondération qu’il va valoriser et qui permet d’éviter que la raison soit subordonnée au pathos (la survalorisation du senti) et dont il va chercher les fondements dans l’Éthique à Nicomaque d’Aristote.

[2] Je pense entre autres –dans le sillage des questionnements soulevés par cet essai— à quelques-unes de ces problématiques fondamentales sur lesquelles il serait si nécessaire de plancher collectivement : Comment expliquer –en cette période de crises multidimensionnelles— la montée en force de la droite et le retour de la droite-extrême ainsi que l’affaissement politique des forces de gauche ? A quelles conditions pourraient-on regrouper dans une stratégie commune, luttes sociales pour la reconnaissance et luttes sociales pour la répartition ?, etc. Comment à l’ère des catastrophes climatiques, penser des transformations structurelles et révolutionnaires tout en même temps que les moments de leur indispensable transition ? Et dans une territoire comme celui du Québec, comment penser, au-delà même de la triade colonisateurs, colonisés, colons, la question nationale, en la liant tout à fois, aux possibles de la conjoncture, aux défis écologiques comme aux aspirations politiques à l’égalité de genre ou aux luttes dé-coloniales anti-capitalistes ?