Les groupes populaires face à l’État

Que retenir de la lutte des garderies populaires ?

Histoire et théories

Par Mis en ligne le 13 décembre 2018

« Pour un réseau uni­ver­sel de gar­de­ries gra­tuites, finan­cées par l’État, mais contrô­lées conjoin­te­ment par les parents et par les tra­vailleuses ». Tel était l’objectif ambi­tieux for­mulé par celles et ceux ayant mis sur pied les pre­mières gar­de­ries popu­laires. Dans quelle mesure cet objec­tif a-t-il été atteint ? Où en sommes-nous cin­quante ans plus tard ?

Premier enjeu : la survie

Établies dans le cadre de pro­jets de créa­tion d’emplois, une cen­taine de gar­de­ries sans but lucra­tif avaient réussi, au début de la décen­nie 1970, à s’implanter de peine et de misère dans les quar­tiers urbains les plus pauvres du Québec, grâce au béné­vo­lat et au mili­tan­tisme des parents et des « moni­trices et moni­teurs », comme on les appe­lait à l’époque[1]. Ces ini­tia­tives étaient appuyées par tout un réseau d’organisations : groupes fémi­nistes, comi­tés de loge­ment, comp­toirs ali­men­taires, groupes poli­tiques radi­caux[2], cen­trales syn­di­cales, partis poli­tiques tels le Parti qué­bé­cois (PQ) et le Front d’action poli­tique (FRAP).

Pareille effer­ves­cence entraî­nait évi­dem­ment un cer­tain nombre de diver­gences, mais les objec­tifs com­muns du départ ont été main­te­nus durant une assez longue période, si on com­pare à d’autres sec­teurs. La dyna­mique pra­ti­que­ment auto­ges­tion­naire du mou­ve­ment y est peut-être pour quelque chose, puisqu’elle per­met­tait de faire coha­bi­ter ces objec­tifs com­muns avec des pré­oc­cu­pa­tions plus spé­ci­fiques, plus locales, comme celle de favo­ri­ser la pré­sence d’hommes édu­ca­teurs dans les gar­de­ries de quar­tier où les familles mono­pa­ren­tales étaient nom­breuses ; ou celle de pro­mou­voir une péda­go­gie dite ouverte, sem­blable à celle des écoles alter­na­tives ; ou encore celle de réduire au maxi­mum les écarts de salaire parmi les membres du per­son­nel, pré­co­ni­sant notam­ment un taux unique.

L’enjeu pre­mier de cette période aura été celui de la sur­vi­vance même de ces gar­de­ries constam­ment mena­cées de fer­me­ture. Cette bataille, qui a duré une quin­zaine d’années, a connu un moment mar­quant : « la grève des loyers », qui visait à obli­ger les com­mis­sions sco­laires à héber­ger les gar­de­ries dans leurs locaux vacants, avec com­pen­sa­tion finan­cière du gou­ver­ne­ment pro­vin­cial. Ce type d’action était décidé par des assem­blées géné­rales de membres, c’est-à-dire par tous les parents et toutes les tra­vailleuses d’une même gar­de­rie, avec une ins­tance de coor­di­na­tion entre les gar­de­ries par­ti­ci­pantes. Des gestes de ce type ont forcé le gou­ver­ne­ment du Québec à ins­tau­rer le prin­cipe du finan­ce­ment direct aux gar­de­ries sans but lucra­tif, aussi minime soit-il dans un pre­mier temps.

Deuxième enjeu : les conditions de travail

Cette pre­mière vic­toire a sus­cité l’ouverture de nou­velles gar­de­ries dans toutes les régions, aug­menté le nombre de per­sonnes y tra­vaillant, puis incité ces per­sonnes à amé­lio­rer leurs condi­tions de tra­vail. Progressivement, chaque gar­de­rie deve­nait un lieu de tra­vail normal, pas seule­ment un lieu de mili­tan­tisme. L’enjeu des condi­tions de tra­vail est donc devenu cen­tral pour l’avenir du réseau.

C’est dans ce contexte qu’en 1981 s’est ajouté le syn­di­cat, un nouvel orga­nisme ayant une fonc­tion tout autre que celle des regrou­pe­ments de gar­de­ries, jusqu’alors les moteurs du mou­ve­ment. Avant 1981, les cen­trales syn­di­cales appuyaient déjà les reven­di­ca­tions poli­tiques du réseau des gar­de­ries, mais ne sou­hai­taient pas syn­di­quer les tra­vailleuses, esti­mant que les résul­tats seraient dif­fi­ciles à obte­nir et que les gar­de­ries seraient donc défi­ci­taires durant plu­sieurs années. Comme il s’agissait de toutes petites unités à syn­di­quer, la négo­cia­tion d’une conven­tion col­lec­tive n’aurait res­sem­blé à aucune autre conven­tion récente négo­ciée dans les réseaux de la santé ou de l’éducation. De plus, il fal­lait consi­dé­rer une autre réa­lité très par­ti­cu­lière aux gar­de­ries de l’époque : les employeurs légaux, c’est-à-dire les conseils d’administration, formés en majo­rité de parents – et de tra­vailleuses ! – étaient d’accord avec les syn­di­quées pour exiger qu’un troi­sième acteur, le gou­ver­ne­ment, devienne partie pre­nante aux négo­cia­tions, sans deve­nir pour autant l’employeur offi­ciel des tra­vailleuses. C’était là un méchant casse-tête pour des appa­reils syn­di­caux alors en pleine crois­sance bureau­cra­tique, donc à la recherche d’une cer­taine rou­tine…

Toujours est-il que la Confédération des syn­di­cats natio­naux (CSN), sous la pres­sion de ses divers comi­tés de condi­tion fémi­nine en par­ti­cu­lier, a fini par accep­ter de syn­di­quer ces tra­vailleuses des gar­de­ries sans but lucra­tif (le terme rem­pla­çait alors pro­gres­si­ve­ment celui de gar­de­ries popu­laires), en misant sur la pos­si­bi­lité de les inté­grer le plus rapi­de­ment pos­sible à la négo­cia­tion cen­tra­li­sée du sec­teur public, ce qui pour­rait alors deve­nir « ren­table ». Le gou­ver­ne­ment s’objectant fer­me­ment à cette idée, la syn­di­ca­li­sa­tion dans le sec­teur des gar­de­ries a connu plu­sieurs ratés et reculs, jusqu’au moment où les tra­vailleuses ont forcé la CSN à chan­ger de stra­té­gie : elles ne s’intégreraient plus à la négo­cia­tion du sec­teur public, mais essaie­raient de faire valoir leur cause par des moyens et à des moments dif­fé­rents de ceux des autres réseaux rele­vant du gou­ver­ne­ment pro­vin­cial. Cette déci­sion a été déter­mi­nante : elle a permis une plus grande visi­bi­lité des tra­vailleuses en gar­de­rie dans l’opinion publique, leur a redonné confiance en leurs moyens, au point d’envisager de mener leur pre­mière grève géné­rale illi­mi­tée, en 1994[3].

Ce moyen de pres­sion sus­ci­tait jusqu’alors beau­coup de réserves de leur part, la prin­ci­pale étant qu’elles ne vou­laient pas péna­li­ser les parents. Pendant dix ans, elles avaient mul­ti­plié mani­fes­ta­tions et occu­pa­tions de bureau de dépu­tés pour convaincre les gou­ver­ne­ments suc­ces­sifs, péquistes comme libé­raux, de boni­fier leurs condi­tions de tra­vail[4]. Il leur arri­vait de faire la grève, mais seule­ment une jour­née de temps en temps. Cela leur avait permis d’arracher quelques amé­lio­ra­tions (sub­ven­tions à la for­ma­tion, congés de mater­nité payés, régime d’assurances), mais pas de gains sub­stan­tiels sur les salaires, les­quels res­taient en des­sous de celui des gar­diens de zoo, comme elles l’ont clai­ronné durant ces années-là !

Les syn­di­cats n’arrivaient cepen­dant pas à obte­nir de mandat de grève géné­rale illi­mi­tée de la part des tra­vailleuses des quelque 300 gar­de­ries qui avaient alors rejoint leurs rangs. Cette situa­tion a per­duré jusqu’au jour où les tra­vailleuses d’une quin­zaine d’entre elles ont décidé de prendre le risque de com­men­cer une esca­lade de fer­me­tures de gar­de­rie en grève illi­mi­tée, lais­sant planer la rumeur que ce mou­ve­ment ferait boule de neige. Le gou­ver­ne­ment libé­ral d’alors n’a pas voulu courir ce risque quelques mois avant une élec­tion géné­rale : il a ins­ti­tué la pre­mière sub­ven­tion aux salaires de l’histoire du réseau de gar­de­ries, en majo­rant ceux-ci de presque 10 % !

Quelques années plus tard, en 1997, une autre avan­cée est sur­ve­nue : un gou­ver­ne­ment du PQ a ins­tauré un tarif unique de 5 dol­lars par jour pour les parents des enfants fré­quen­tant les gar­de­ries sans but lucra­tif. Cette mesure fai­sait partie d’une poli­tique plus glo­bale, ins­ti­tuant notam­ment ce qui allait s’appeler les centres de la petite enfance (CPE). À mon avis, cette poli­tique s’avéra celle qui eut une véri­table portée à plus long terme. En fait, elle a pris le réseau lui-même par sur­prise. Plusieurs s’interrogent encore aujourd’hui sur ce qui a motivé cette déci­sion. Pauline Marois elle-même, ministre res­pon­sable de cette poli­tique fami­liale, affirme que c’était par empa­thie pour les familles. Je soup­çonne pour ma part que c’était davan­tage pour des rai­sons éco­no­miques, afin de récu­pé­rer dans les fonds de l’État l’argent jusque-là dépensé par des mil­liers de parents dans la garde « au noir ».

Cela a été suivi, quelques années plus tard, par un second bond impor­tant des salaires. Là encore, contrai­re­ment au mythe répandu, ce n’est ni la loi de 1997 ins­ti­tuant les CPE ni celle sur l’équité sala­riale datant de la même période qui ont pro­vo­qué ce rat­tra­page sala­rial des tra­vailleuses en gar­de­rie : c’est plutôt la menace de grève illi­mi­tée bran­die par quelque 4 000 d’entre elles, syn­di­quées avec la CSN, au prin­temps 1999. Ces tra­vailleuses se sont dit : Maintenant que la survie du réseau est assu­rée, que parents et enfants sont cer­tains d’y avoir accès, c’est à notre tour de passer à la caisse. Elles se sont éga­le­ment dit : Si à peine 300 d’entre nous ont réussi à gagner une aug­men­ta­tion d’un dollar l’heure par ce moyen, nous devrions arri­ver à obte­nir davan­tage si nous sommes dix fois plus nom­breuses ! Et effec­ti­ve­ment, le gou­ver­ne­ment du PQ a alors accepté, la veille du déclen­che­ment de cette grève, de majo­rer les salaires de tout le per­son­nel des gar­de­ries sans but lucra­tif, syn­di­qué ou non, de 35 % sur une période de quatre ans.

Troisième enjeu : le mode de gestion

De 1997 à 2007, il y a eu une sorte d’euphorie dans le réseau qué­bé­cois des ser­vices de garde. Non seule­ment des mil­liers d’enfants, de parents et de tra­vailleuses s’y côtoyaient chaque jour, mais ces ser­vices étaient presque deve­nus la loco­mo­tive éco­no­mique du Québec, grâce à la construc­tion de cen­taines de nou­velles gar­de­ries et à l’effet d’entraînement que cela avait dans plu­sieurs sec­teurs, notam­ment dans celui des cégeps et des uni­ver­si­tés pour la for­ma­tion des édu­ca­trices.

Ce phé­no­mène d’expansion a cepen­dant eu ses effets per­vers. D’abord un cham­bar­de­ment majeur du mode de ges­tion a eu lieu, tant à l’échelle locale qu’à l’échelle du réseau dans son ensemble. Le prin­cipe du « contrôle par les parents et les tra­vailleuses » s’était déjà érodé pro­gres­si­ve­ment depuis les années 1970 ; voilà qu’il dis­pa­rais­sait pra­ti­que­ment de la vie quo­ti­dienne dans les gar­de­ries : le Ministère uni­for­mi­sait doré­na­vant les façons de faire par l’intermédiaire des direc­trices, deve­nues ses cour­roies de trans­mis­sion. Il était aidé en cela par les orga­nismes natio­naux du milieu, asso­cia­tions de CPE et syn­di­cats, qui repro­dui­saient presque inté­gra­le­ment le modèle des autres réseaux du sec­teur public, notam­ment les négo­cia­tions super cen­tra­li­sées des condi­tions de tra­vail. Les parents se voyaient réduits au rôle « d’usagers » et les tra­vailleuses à celui d’employées, ce qui fai­sait croître les ten­sions entre toutes ces caté­go­ries de per­sonnes et d’organismes, alors qu’elles avaient jusque-là été des alliées.

Deuxième effet per­vers des gains de la période pré­cé­dente, celui qui avait été effec­tué sur les salaires : les gou­ver­ne­ments qui ont suivi, incluant ceux du PQ lui-même, ont vite com­pris que de dou­bler la gros­seur du réseau allait doré­na­vant leur coûter 35 % de plus que si cela s’était fait à l’époque où les édu­ca­trices gagnaient à peine plus que le salaire mini­mum ! Or, il faut savoir que dans une gar­de­rie, de quelque type qu’elle soit, les coûts de la main-d’œuvre repré­sentent 80 % des dépenses. Il fal­lait donc trou­ver le plus tôt pos­sible une façon de réduire la masse sala­riale glo­bale que toutes ces nou­velles places ris­quaient d’entraîner. Et elle fut trou­vée : il suf­fi­sait d’ouvrir des places ailleurs qu’en CPE ! Dans un pre­mier temps, ce fut la garde en milieu fami­lial. Puis ces gar­de­ries se sont syn­di­quées à leur tour et ont rap­pro­ché leurs condi­tions de tra­vail de celles ayant cours en CPE. Dans un deuxième temps, ce fut la loca­tion, par le minis­tère de la Famille, de places à cinq dol­lars dans des gar­de­ries pri­vées dites sub­ven­tion­nées, là où les édu­ca­trices gagnaient trois dol­lars l’heure de moins que dans les CPE[5].

Ensuite, il y a quelques années, nou­velle astuce des libé­raux, qui trou­vaient que ces salaires étaient encore trop élevés : par l’appât d’un crédit d’impôt boni­fié, ils ont orienté les parents (les nou­veaux comme ceux uti­li­sant déjà les CPE) vers un tout nou­veau type de gar­de­ries pri­vées, car­ré­ment com­mer­ciales et dans les­quelles, par un curieux hasard, les salaires des édu­ca­trices frôlent le salaire mini­mum. Par un autre hasard, bon nombre de ces 7000 édu­ca­trices sont des immi­grantes… et per­sonne ne semble sou­hai­ter les syn­di­quer[6].

Tout cela fait en sorte qu’en 2017, non seule­ment le tarif uni­forme pour les parents a dis­paru, mais le tiers du réseau est géré par des pro­prié­taires uniques ou par des chaînes de gar­de­ries. Un autre tiers, le milieu fami­lial règle­menté, est géré par des pro­prié­taires uniques éga­le­ment. Enfin, le der­nier tiers, consti­tué des CPE, est théo­ri­que­ment admi­nis­tré par les parents, mais il est, dans les faits, sous la sur­veillance de l’État jusque dans les moindres détails. Quant aux tra­vailleuses, elles y sont pra­ti­que­ment réduites au rôle de spec­ta­trices. Nous sommes donc très loin d’un « réseau contrôlé par les parents et les tra­vailleuses ».

En guise de conclusion

Globalement, nous pou­vons donc dire que le mou­ve­ment des gar­de­ries popu­laires a, presque en tota­lité, atteint le but qu’il s’était visé au départ en matière d’accessibilité, qu’il l’a atteint par­tiel­le­ment en matière de finan­ce­ment, mais qu’il ne l’a pra­ti­que­ment pas atteint en matière d’autonomie de ges­tion. Pareil bilan mitigé est-il dû au fait que ces objec­tifs étaient uto­piques, que le mou­ve­ment a fait des erreurs ou que le contexte social ayant pré­valu depuis ne pou­vait mener à autre chose ? Voilà des ques­tions qui jus­ti­fie­raient un bou­quin com­plet, à mon humble avis. L’invitation est lancée pour que quelqu’un s’y attelle.

Yves Rochon, militant retraité des CPE

  1. Il exis­tait bien jusque-là quelques gar­de­ries au Québec, à but lucra­tif ou cha­peau­tées par des com­mu­nau­tés reli­gieuses, mais rien qui se rap­pro­chait d’un réseau public comme il en exis­tait déjà à l’époque dans plu­sieurs pays euro­péens.
  2. En par­ti­cu­lier, ceux qu’on appe­lait les « mar­xistes-léni­nistes », comme les groupes En Lutte et le Parti com­mu­niste ouvrier (PCO).
  3. Elles n’auraient jamais pu faire la grève illi­mi­tée en conti­nuant à faire partie du Front commun du sec­teur public, puisque la majo­rité des membres de celui-ci est assu­jet­tie à la Loi sur les ser­vices essen­tiels.
  4. À com­men­cer par le fait de les assu­mer elles-mêmes plutôt que de les faire assu­mer par les parents par le biais des frais de garde, ce qui fai­sait en sorte que non seule­ment ces condi­tions de tra­vail étaient vite pla­fon­nées, mais qu’elles pou­vaient varier énor­mé­ment d’une gar­de­rie à l’autre.
  5. En 2016, le taux horaire moyen en CPE, avan­tages sociaux com­pris, était de 20 $ l’heure, soit encore envi­ron 4 $ l’heure plus bas que le taux horaire moyen qué­bé­cois, tel qu’identifié par L’annuaire qué­bé­cois des sta­tis­tiques du tra­vail de l’Institut de la sta­tis­tique du Québec, 2016.
  6. Voir à ce sujet l’étude d’Eve-Lyne Couturier et Philippe Hurteau de l’IRIS, Les ser­vices de garde au Québec : champ libre au privé, avril 2016.


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