Les groupes populaires face à l’État

Du municipal au municipalisme

Histoire et théories

Par Mis en ligne le 17 décembre 2018

Les luttes régio­nales au Québec se déroulent prin­ci­pa­le­ment sur deux fronts. Le front éco­lo­gique vise à contrer les pro­jets d’exploration, d’exploitation et de trans­port des hydro­car­bures qui menacent les milieux de vie, tandis que le front éco­no­mique lutte contre le déman­tè­le­ment des outils de déve­lop­pe­ment local et régio­nal qui fra­gi­lise les com­mu­nau­tés face à l’État et aux grandes indus­tries. Loin d’être sépa­rées, ces mobi­li­sa­tions citoyennes se rejoignent dans un besoin commun de défendre les condi­tions d’existence des com­mu­nau­tés ter­ri­to­riales, et elles prennent une signi­fi­ca­tion par­ti­cu­lière à l’échelle muni­ci­pale. En effet, les villes et les vil­lages consti­tuent un ter­rain d’action pri­vi­lé­gié de ces mou­ve­ments sociaux, les­quels auraient avan­tage à déve­lop­per une stra­té­gie poli­tique visant la réap­pro­pria­tion démo­cra­tique des ins­ti­tu­tions locales.

Après avoir ana­lysé la spé­ci­fi­cité de chacun des fronts qui struc­turent la dyna­mique des mou­ve­ments sociaux en région, nous mon­tre­rons en quoi ces diverses luttes auraient inté­rêt à conver­ger dans un projet poli­tique commun afin de sur­mon­ter cer­taines contra­dic­tions et d’augmenter leur force de frappe. Nous essaye­rons ensuite de tracer les grandes lignes du muni­ci­pa­lisme, cou­rant qui conçoit la muni­ci­pa­lité comme le trem­plin poten­tiel d’une trans­for­ma­tion démo­cra­tique de la vie sociale, éco­no­mique et poli­tique. Loin de repré­sen­ter une simple appli­ca­tion des idées socia­listes à l’échelle locale, le muni­ci­pa­lisme repré­sente un chan­ge­ment de para­digme qui permet de réin­ven­ter l’action poli­tique éman­ci­pa­trice, comme en témoignent cer­taines expé­ri­men­ta­tions à tra­vers le monde. Notre hypo­thèse pose que le muni­ci­pa­lisme pour­rait per­mettre à la gauche de s’enraciner dans une plu­ra­lité de milieux tout en jetant les bases d’une trans­for­ma­tion plus pro­fonde du modèle éco­no­mique domi­nant.

Enfin, nous sou­li­gne­rons briè­ve­ment cer­tains défis rela­tifs à la mise en place d’un mou­ve­ment muni­ci­pa­liste au Québec. Nous mon­tre­rons que ces obs­tacles ne sont pas insur­mon­tables, et que les villes et les vil­lages du Québec repré­sentent un ter­rain pro­pice pour mener diverses expé­ri­men­ta­tions éco­no­miques, cana­li­ser les résis­tances locales, puis mettre en place cer­taines réformes radi­cales sur le plan ins­ti­tu­tion­nel. Ainsi, cet article cherche à répondre à la ques­tion sui­vante : le muni­ci­pa­lisme repré­sente-t-il une piste d’action qui méri­te­rait d’être expé­ri­men­tée par les mou­ve­ments sociaux dans dif­fé­rentes régions afin d’accélérer la tran­si­tion vers un nou­veau sys­tème ?

Les deux fronts du mouvement régional

Depuis les dix der­nières années, les « luttes régio­nales[1]» au Québec ont pris deux formes prin­ci­pales. La pre­mière est cen­trée sur l’opposition aux pro­jets indus­triels visant l’extraction et le trans­port des hydro­car­bures : le port métha­nier Rabaska, les pro­jets d’exploration de gaz de schiste dans la vallée du Saint-Laurent, le projet d’exploration pétro­lière à Anticosti, le projet d’oléoduc Énergie Est de TransCanada, l’exploitation du pétrole en Gaspésie, etc. La cam­pagne Coule pas chez nous ! exprime de façon conden­sée l’esprit de ce front éco­lo­gique pre­nant racine dans dif­fé­rentes régions du Québec. Une foule d’organisations ont émergé en réponse à la mul­ti­pli­ca­tion des pro­jets d’exploitation des hydro­car­bures qui s’est accé­lé­rée avec l’épuisement des res­sources éner­gé­tiques conven­tion­nelles : comi­tés citoyens contre les gaz de schiste, Coalition Vigilance Oléoducs, Non à une marée noire dans le Saint-Laurent, Tache d’huile, etc.

Le deuxième front des luttes régio­nales, plus récent, s’est déve­loppé suite aux inter­ven­tions du gou­ver­ne­ment libé­ral de Philippe Couillard qui a restruc­turé, voire aboli plu­sieurs orga­ni­sa­tions de déve­lop­pe­ment local en 2014 et 2015. La coa­li­tion Touche pas à mes régions ! sym­bo­lise ce front éco­no­mique qui dénonça l’abolition des centres locaux de déve­lop­pe­ment (CLD) et d’instances de concer­ta­tion comme les confé­rences régio­nales des élus (CDÉ), de même que les fortes coupes bud­gé­taires dans les cor­po­ra­tions de déve­lop­pe­ment éco­no­mique com­mu­nau­taire (CDEC), les car­re­fours jeu­nesse-emploi (CJE) et des orga­nismes sans but lucra­tif comme Solidarité rurale. Ces nom­breuses restruc­tu­ra­tions par­ti­cipent d’un mou­ve­ment géné­ral de cen­tra­li­sa­tion du pou­voir dans les mains de l’État, notam­ment dans le sys­tème de santé qui a subi le même genre de trai­te­ment sous les réformes du ministre Gaétan Barrette.

Dans les deux cas, un même sen­ti­ment de dépos­ses­sion et d’autodéfense des com­mu­nau­tés locales semble se déga­ger face aux actions des élites éco­no­miques et poli­tiques qui cherchent à impo­ser de grands pro­jets ou des réformes bureau­cra­tiques sans consul­ta­tion préa­lable des groupes concer­nés. Par exemple, la coa­li­tion Touche pas à mes régions :

dénonce l’absence de dia­logue du gou­ver­ne­ment du Québec avec des acteurs incon­tour­nables qui contri­buent à assu­rer la vita­lité et le déve­lop­pe­ment de l’ensemble des régions du Québec ; déplore l’absence de vision du gou­ver­ne­ment du Québec en matière de déve­lop­pe­ment régio­nal, s’oppose au mou­ve­ment de cen­tra­li­sa­tion sans pré­cé­dent amorcé par le gou­ver­ne­ment du Québec ; veille à ce que les régions du Québec demeurent auto­nomes et maîtres [sic] de leur déve­lop­pe­ment[2].

Du côté du front éco­lo­gique, l’État qué­bé­cois semble aussi être davan­tage à l’écoute des lobbys des grandes indus­tries gazières et pétro­lières que des com­mu­nau­tés locales qui s’opposent pour la plu­part aux pro­jets d’exploitation et trans­port d’hydrocarbures.

Ainsi, le cli­vage poli­tique déter­mi­nant des luttes régio­nales ne semble pas prendre la forme d’une oppo­si­tion entre la gauche et la droite, mais d’une lutte entre le « haut » et le « bas », entre la cen­tra­li­sa­tion du pou­voir dans les mains de l’État et des grandes indus­tries d’une part, et l’autonomie des com­mu­nau­tés locales d’autre part. Cela ne veut pas dire que le débat en termes gauche/​droite ne soit plus per­ti­nent pour l’analyse des enjeux et des luttes, mais que cet axe idéo­lo­gique ne struc­ture plus vrai­ment l’imaginaire col­lec­tif des prin­ci­paux mou­ve­ments sociaux depuis la der­nière grande crise finan­cière de 2007-2008. La montée des popu­lismes xéno­phobes, tout comme les grands sou­lè­ve­ments popu­laires des Indignados et du mou­ve­ment Occupy, opposent géné­ra­le­ment le 1 % aux 99 %, la caste ou les élites au « peuple », celui-ci pre­nant par­fois le sens d’un peuple-ethnie, et d’autres fois celui des classes moyennes et popu­laires. L’opposition entre le « centre » et la « péri­phé­rie », entre les grandes villes cos­mo­po­lites et les régions rurales plus conser­va­trices, recoupe aussi ce même cli­vage, qui exprime une ten­sion crois­sante entre la concen­tra­tion du pou­voir et la perte d’autonomie des com­mu­nau­tés locales face à leurs condi­tions d’existence.

Le thème des condi­tions d’existence ou de la pro­tec­tion du milieu de vie repré­sente une dimen­sion cen­trale des luttes régio­nales. Sur le plan éco­no­mique, des orga­ni­sa­tions comme les CLD, CDEC et CJE consti­tuaient des élé­ments pré­cieux pour assu­rer l’autonomie, la rési­lience et le déve­lop­pe­ment endo­gène des com­mu­nau­tés, bref un cer­tain contrôle sur les condi­tions sociales et éco­no­miques d’un ter­ri­toire. Il en va de même pour le front éco­lo­gique, qui ne com­prend pas seule­ment la défense des espaces verts ou de la « nature sau­vage », mais l’ensemble des condi­tions natu­relles et maté­rielles qui per­mettent d’assurer la sub­sis­tance des humains dans un lieu déter­miné : éco­sys­tèmes, agri­cul­ture, eau potable, patri­moine local, etc. Ces mul­tiples élé­ments du « milieu habité », qui est à la fois natu­rel, social, cultu­rel et sym­bo­lique (pen­sons au rôle du fleuve Saint-Laurent dans l’imaginaire qué­bé­cois), se retrouvent aujourd’hui mena­cés par des pro­jets impo­sés « par le haut », ceux-ci met­tant en péril la pos­si­bi­lité pour les indi­vi­dus d’habiter dans leur coin de pays en toute tran­quillité. Comme le sou­ligne André Gorz :

Les pre­mières mani­fes­ta­tions de ce qui allait deve­nir le mou­ve­ment éco­lo­gique étaient diri­gées, en Amérique du Nord puis en Europe, contre des méga­tech­no­lo­gies en faveur des­quelles les indus­tries pri­vées et/​ou les admi­nis­tra­tions publiques dépos­sé­daient les citoyens de leur milieu de vie. Ce milieu était bou­le­versé, tech­ni­cisé, bétonné, colo­nisé pour cor­res­pondre aux exi­gences de la méga­ma­chine indus­trielle. Celle-ci alié­nait aux habi­tants le peu qu’il leur res­tait du milieu natu­rel, les agres­sait par des nui­sances et, plus fon­da­men­ta­le­ment, confis­quait le domaine public au profit d’appareils tech­niques qui sym­bo­li­saient la vio­la­tion par le Capital et par l’État du droit des indi­vi­dus à déter­mi­ner eux-mêmes leur façon de vivre ensemble, de pro­duire et de consom­mer[3].

L’autodéfense des milieux de vie devient alors un impor­tant élé­ment déclen­cheur de mobi­li­sa­tions locales, notam­ment dans les régions plus dure­ment affec­tées par les coupes bud­gé­taires, la cen­tra­li­sa­tion des déci­sions et les grands pro­jets indus­triels qui ont un impact consi­dé­rable sur le plan envi­ron­ne­men­tal. Dans cette confi­gu­ra­tion his­to­rique, il n’est pas éton­nant que le front éco­lo­gique et le front du déve­lop­pe­ment éco­no­mique local soient au cœur des luttes à l’extérieur des grands centres. Or, malgré quelques vic­toires de mobi­li­sa­tions citoyennes qui ont réussi à blo­quer cer­tains pro­jets (Rabaska, gaz de schiste, Énergie Est, pro­jets sou­vent aban­don­nés pour des rai­sons éco­no­miques), les luttes régio­nales n’arrivent pas à construire un réel rap­port de force face aux grandes entre­prises et à l’État. Du moins, ces mou­ve­ments ne par­viennent pas à ren­ver­ser la vapeur en faveur de l’autonomie locale ; bien qu’ils réus­sissent par­fois à éviter le pire en rem­por­tant quelques batailles, la pres­sion conti­nue du capi­ta­lisme et de l’État sur les com­mu­nau­tés ne fait qu’augmenter année après année.

Dans ce contexte, com­ment uni­fier les luttes à l’échelle locale et régio­nale pour dépas­ser les simples mobi­li­sa­tions en réac­tion aux « grands pro­jets inutiles et impo­sés[4] », et construire les bases durables d’un modèle de déve­lop­pe­ment local favo­rable à l’égalité, à la rési­lience socioé­co­lo­gique et à la démo­cra­tie ? Comment remé­dier à la perte de pou­voir des régions et des com­mu­nau­tés ter­ri­to­riales face à l’État cen­tral, en orga­ni­sant un contre-pou­voir au-delà des groupes de la société civile ? Autrement dit, est-il pos­sible d’inventer un projet poli­tique commun qui pour­rait arti­cu­ler les luttes régio­nales et les tra­duire sur le plan ins­ti­tu­tion­nel ?

Vertus du municipalisme

L’hypothèse stra­té­gique pour rele­ver ce défi de taille, déve­lop­pée plus en pro­fon­deur dans un livre consa­cré à la ques­tion muni­ci­pale[5], consiste à pré­sen­ter la muni­ci­pa­lité comme un trem­plin poten­tiel d’une trans­for­ma­tion démo­cra­tique de la vie sociale, éco­no­mique et poli­tique. Le muni­ci­pa­lisme, cou­rant poli­tique quasi inexis­tant au Québec, prend ses racines dans de mul­tiples expé­riences his­to­riques qui ont fait de l’autogouvernement local le pilier de la liberté poli­tique : Cité athé­nienne, com­munes médié­vales, town mee­tings de la Nouvelle-Angleterre, sec­tions pari­siennes de la Révolution fran­çaise, Commune de Paris de 1871, etc. De nos jours, la double domi­na­tion du capi­ta­lisme et de l’État-nation cen­tra­lisé favo­rise un retour en force de cette tra­di­tion poli­tique oubliée. D’une part, le muni­ci­pa­lisme « orien­tal », expé­ri­menté par le mou­ve­ment de libé­ra­tion kurde qui actua­lise les idées du phi­lo­sophe anar­chiste amé­ri­cain Murray Bookchin dans un contexte géo­po­li­tique assez par­ti­cu­lier, voit main­te­nant une « révo­lu­tion socia­liste, fémi­niste, plu­rieth­nique et éco­lo­gique qui prend forme, offi­ciel­le­ment, depuis novembre 2013[6] » dans la région du Rojava, en Syrie. D’autre part, le muni­ci­pa­lisme « occi­den­tal » émerge prin­ci­pa­le­ment dans les « mai­ries rebelles » d’Espagne, où des pla­te­formes citoyennes muni­ci­pa­listes se sont impo­sées lors des élec­tions muni­ci­pales de 2015 dans les villes de Barcelone, Madrid, Cadix, Saragosse, Séville, Valence, etc.[7]

Loin de repré­sen­ter un mou­ve­ment poli­tique isolé, la « gauche muni­ci­pa­liste » est en train de prendre forme dans dif­fé­rents coins du globe. En témoigne le pre­mier Sommet inter­na­tio­nal muni­ci­pa­liste orga­nisé à Barcelone en juin 2017, où des acti­vistes, groupes locaux et partis muni­ci­paux de 150 villes à tra­vers le monde ont par­tagé des pra­tiques, expé­riences et réflexions sur une foule d’enjeux : démo­cra­tie radi­cale au conseil muni­ci­pal, sou­tien de l’économie sociale et soli­daire, com­muns urbains, fémi­ni­sa­tion de la poli­tique, lutte contre le néo­li­bé­ra­lisme et l’extrême droite, remu­ni­ci­pa­li­sa­tion des ser­vices publics, etc.[8] Le projet poli­tique du muni­ci­pa­lisme peut se résu­mer à l’idée sui­vante : favo­ri­ser la sou­te­na­bi­lité démo­cra­tique, éco­no­mique, sociale, envi­ron­ne­men­tale et ter­ri­to­riale par la com­bi­nai­son d’une foule d’innovations citoyennes, de réformes radi­cales et de pra­tiques éman­ci­pa­trices à l’échelle locale. L’objectif consiste à déve­lop­per une tran­si­tion basée sur les com­muns et les com­munes[9], dans une pers­pec­tive de déve­lop­pe­ment local auto­sou­te­nable et de « glo­ba­li­sa­tion par le bas »[10].

À titre d’exemple, voici une série d’institutions, de pra­tiques et d’initiatives mises en place dans plu­sieurs muni­ci­pa­li­tés pro­gres­sistes à tra­vers le monde : bud­gets par­ti­ci­pa­tifs, conseils de quar­tier, appui actif à l’économie sociale et coopé­ra­tive, entre­prises muni­ci­pales dans les domaines du déve­lop­pe­ment immo­bi­lier et des télé­com­mu­ni­ca­tions, trans­port public gra­tuit, mon­naies locales com­plé­men­taires, finan­ce­ment massif du loge­ment social et abor­dable, déve­lop­pe­ment local d’énergies renou­ve­lables, chartes de coges­tion des com­muns urbains, villes refuges pour pro­té­ger les réfu­gié-e-s et immi­grant-e-s face à la répres­sion du gou­ver­ne­ment cen­tral, etc.[11] Évidemment, toutes ces mesures ne pour­raient pas être mises en place du jour au len­de­main au Québec, car les muni­ci­pa­li­tés jouissent ici de com­pé­tences et de res­sources finan­cières limi­tées. Néanmoins, bon nombre de mesures peuvent déjà être expé­ri­men­tées dans le cadre juri­dique et poli­tique exis­tant, et ce, sans comp­ter les prises de posi­tion et les déci­sions qui pour­raient être adop­tées en débor­dant le champ de com­pé­tences étroit des muni­ci­pa­li­tés. Par exemple, « 2100 col­lec­ti­vi­tés ter­ri­to­riales – de la com­mune rurale à des régions entières – en Europe[12] » se sont décla­rées des « zones libres », c’est-à-dire des ter­ri­toires déso­béis­sant au traité de libre-échange signé entre l’Union euro­péenne et le Canada, au début de l’année 2016.

Cela étant dit, com­ment le muni­ci­pa­lisme pour­rait-il s’articuler aux luttes régio­nales au Québec ? D’une part, l’idée de la défense du milieu de vie et des condi­tions d’existence des com­mu­nau­tés locales se situe au cœur du projet muni­ci­pa­liste. D’autre part, les muni­ci­pa­li­tés qué­bé­coises ont joué un rôle clé dans l’opposition à dif­fé­rents pro­jets indus­triels comme Énergie Est, de même que dans la contes­ta­tion des coupes bud­gé­taires du gou­ver­ne­ment Couillard concer­nant les outils de déve­lop­pe­ment local[13]. Bref, il semble y avoir une cer­taine réso­nance entre les reven­di­ca­tions des mobi­li­sa­tions citoyennes qui se butent à la sourde oreille de l’État cen­tral, mais trouvent un écho favo­rable à l’échelle muni­ci­pale, puis la pers­pec­tive géné­rale du muni­ci­pa­lisme qui cherche à ren­for­cer l’autonomie et l’autogouvernement des com­mu­nau­tés locales. De plus, consi­dé­rant qu’il semble y avoir une per­cep­tion répan­due que la gauche qué­bé­coise serait prin­ci­pa­le­ment concen­trée dans les quar­tiers cen­traux de la ville centre, évo­quant même un projet poli­tique « mont­réa­lo­cen­tré », la for­ma­tion d’un mou­ve­ment pro­gres­siste issu des dif­fé­rentes régions du ter­ri­toire, défen­dant la démo­cra­tie locale, la soli­da­rité inter­mu­ni­ci­pale, la décen­tra­li­sa­tion des pou­voirs, la jus­tice sociale et la tran­si­tion éco­lo­gique, repré­sen­te­rait une occa­sion en or pour orga­ni­ser les forces sociales et éman­ci­pa­trices dans une foule de milieux au Québec.

Défis et perspectives d’un mouvement municipaliste québécois

Évidemment, plu­sieurs défis impor­tants pèsent sur l’émergence d’un mou­ve­ment muni­ci­pa­liste qué­bé­cois. Tout d’abord, la culture poli­tique qué­bé­coise cen­trée sur le rôle déter­mi­nant de l’État dans le cadre de la Révolution tran­quille et la conso­li­da­tion du « modèle qué­bé­cois », de même que l’emprise de la ques­tion natio­nale concer­nant le statut poli­tique du Québec, ont contri­bué à la mar­gi­na­li­sa­tion des muni­ci­pa­li­tés comme ter­rain pro­met­teur de l’action poli­tique. De plus, l’histoire récente de la gauche poli­tique orga­ni­sée (et du parti Québec soli­daire) explique peut-être éga­le­ment la négli­gence des élec­tions muni­ci­pales comme véhi­cule pos­sible de dif­fu­sion des idées pro­gres­sistes. Ensuite, le fait que les dif­fé­rents partis poli­tiques ne se pré­sentent pas à tous les paliers de gou­ver­ne­ment (contrai­re­ment à l’Europe) contri­bue pro­ba­ble­ment au fait que la muni­ci­pa­lité n’apparaît pas comme un espace poten­tiel de poli­ti­sa­tion et de trans­for­ma­tion sociale. Enfin, les faibles pou­voirs des muni­ci­pa­li­tés, simples créa­tures de l’État pro­vin­cial, font que celles-ci n’apparaissent pas comme un véri­table levier pour ins­tau­rer des réformes radi­cales et des mesures capables de favo­ri­ser la jus­tice sociale, la pros­pé­rité éco­no­mique locale et la tran­si­tion éco­lo­gique. Tout cela sans comp­ter le fait que la par­ti­ci­pa­tion aux élec­tions muni­ci­pales est rela­ti­ve­ment faible (50 % en 2013) et que la poli­tique muni­ci­pale ne semble pas inter­pel­ler les jeunes et les forces du chan­ge­ment.

Malgré cela, tous ces défis peuvent être retour­nés en occa­sions d’innovation et d’expérimentation poli­tique. Comme le note sage­ment Winston Churchill, « le pes­si­miste voit la dif­fi­culté dans chaque oppor­tu­nité, l’optimiste voit l’opportunité dans chaque dif­fi­culté ». Premièrement, la méfiance gran­dis­sante à l’égard de l’État, que ce soit au Québec ou dans d’autres démo­cra­ties libé­rales en Occident, contri­bue à la reva­lo­ri­sa­tion des muni­ci­pa­li­tés, villes ou vil­lages comme espaces poten­tiels pour refon­der la com­mu­nauté poli­tique. Deuxièmement, le fait que la gauche qué­bé­coise ne soit pas encore orga­ni­sée au niveau muni­ci­pal ouvre un espace pour la créa­tion d’un nou­veau mou­ve­ment poli­tique à cette échelle. D’ailleurs, il serait pos­sible de s’inspirer de l’expérience éphé­mère, mais puis­sante du Front d’action poli­tique (FRAP) qui a réussi à faire conver­ger le deuxième front syn­di­cal, les comi­tés citoyens et le mou­ve­ment étu­diant en 1970 à Montréal et dans d’autres muni­ci­pa­li­tés au Québec[14]. Troisièmement, l’absence d’un mou­ve­ment poli­tique coor­donné dans dif­fé­rentes muni­ci­pa­li­tés laisse place à la pos­si­bi­lité d’un effet de sur­prise si plu­sieurs pla­te­formes citoyennes s’imposaient dans les villes et vil­lages lors des élec­tions muni­ci­pales de 2021, un peu à la manière des « mai­ries indi­gnées » d’Espagne. D’ailleurs, le faible pou­voir des muni­ci­pa­li­tés consi­déré iso­lé­ment pour­rait être contre­ba­lancé par la for­ma­tion d’un front muni­ci­pal, c’est-à-dire d’une coa­li­tion de « villes rebelles » qui pour­raient contes­ter la domi­na­tion du pou­voir cen­tral tout en met­tant en place une série de réformes et d’expérimentations démo­cra­tiques à l’échelle locale. C’est d’ailleurs là la prin­ci­pale force du muni­ci­pa­lisme, qui peut repré­sen­ter un déve­lop­pe­ment orga­nique des luttes locales et régio­nales en per­met­tant aux citoyens et citoyennes de réin­ven­ter l’action poli­tique à l’extérieur du carcan des grands partis exis­tants. Si l’indifférence, le cynisme et l’apathie citoyenne sont bien des patho­lo­gies de la poli­tique en géné­ral, et de la poli­tique muni­ci­pale en par­ti­cu­lier, cette situa­tion pour­rait bien être ren­ver­sée par l’arrivée d’un projet muni­ci­pa­liste inédit, à mi-chemin entre la dyna­mique hori­zon­tale des mou­ve­ments sociaux et l’ambition des partis poli­tiques visant le chan­ge­ment social par la trans­for­ma­tion des ins­ti­tu­tions.

Car c’est bien là l’esprit qui anime le muni­ci­pa­lisme : la réap­pro­pria­tion citoyenne des ins­ti­tu­tions locales en vue d’accélérer la tran­si­tion vers un nou­veau sys­tème éco­no­mique, social et poli­tique. Comment consti­tuer un tel mou­ve­ment au Québec ? Quel genre d’organisation doit-on mettre en place pour assu­rer l’émergence d’un mou­ve­ment muni­ci­pa­liste à la fois effi­cace et démo­cra­tique : un réseau infor­mel, un parti unifié, un regrou­pe­ment des groupes locaux ou de partis muni­ci­paux ? Voilà un ensemble de ques­tions pra­tiques qui méritent d’être appro­fon­dies et trans­for­mées en action poli­tique pour éviter que le muni­ci­pa­lisme ne reste une simple idée dans la tête de quelques intel­lec­tuels socia­listes.

Jonathan Durand Folco est professeur à l’École d’innovation sociale de l’Université Saint-Paul

  1. Nous enten­dons par « lutte régio­nale » un mou­ve­ment social, une mobi­li­sa­tion citoyenne ou une lutte popu­laire pre­nant racine dans une ou plu­sieurs régions à l’extérieur de la métro­pole d’un État. Bien que Montréal puisse aussi être consi­dé­rée comme une région du point de vue admi­nis­tra­tif, l’opposition entre Montréal et les « régions » dans l’espace public ren­voie à une ten­sion entre le centre et la péri­phé­rie, la « grande ville », puis son dehors : les ban­lieues et les milieux ruraux.
  2. <http://​tou​che​pa​sa​mes​re​gions​.ca/>.
  3. André Gorz, Écologica, Paris, Galilée, 2008, p. 50-51.
  4. Voir Angela Bolis, « Tour de France des “grands pro­jets inutiles” », Le Monde, 1er juillet 2013.
  5. Jonathan Durand Folco, À nous la ville ! Traité de muni­ci­pa­lisme, Montréal, Écosociété, 2017.
  6. « De retour de la révo­lu­tion du Rojava », article tra­duit de l’anglais par Jean Ganesh et Farid Belkhatir pour la revue Ballast, 25 mars 2017.
  7. Ludovic Lamant, Squatter le pou­voir. Les mai­ries rebelles d’Espagne, Montréal, Lux, 2016.
  8. Voir à ce titre le site Web de l’événement inti­tulé Fearless Cities : <http://​fear​less​ci​ties​.com/>.
  9. Pour se fami­lia­ri­ser avec les concepts de com­muns et com­munes, on pourra consul­ter Fanny Theurillat-Cloutier, « Après le com­mu­nisme : le commun et la com­mune », Nouveaux Cahiers du socia­lisme, n° 17, hiver 2017. (NdR)
  10. Alberto Magnaghi, Le projet local, Bruxelles, Mardaga, 2003.
  11. Pour un tableau plus détaillé de ces ini­tia­tives, voir Jonathan Durand Folco, À nous la ville !, op. cit., cha­pitre 2.
  12. Sophie Chappelle, « Ces “zones libres” en Europe qui pri­vi­lé­gient les alter­na­tives locales face au néo­li­bé­ra­lisme global », Basta, 16 mars 2016.
  13. Alexandre Shields, « Fronde muni­ci­pale contre le projet Énergie Est », Le Devoir, 26 février 2015.
  14. Paul Cliche, « La vio­lence faite au FRAP », À bâbord !, n° 36, octobre-novembre 2010.


Vous appréciez cet article ? Soutenez-nous en vous abonnant au NCS ou en faisant un don.

Vous pouvez nous faire parvenir vos commentaires par courriel ou à notre adresse postale :

cap@​cahiersdusocialisme.​org

Collectif d’analyse poli­tique
CP 35062 Fleury
Montréal
H2C 3K4

Les commentaires sont fermés.