Pour bloquer la droite : des alliances implicites, faute d’une coalition formelle

En 2008 lors de la dernière élection fédérale, près de 80% des Québécois et des Québécoises ont voté CONTRE Harper, ce qui n’est quand même pas rien. Ici au Québec, c’est clair, on n’en veut pas de ce projet. Le vote pour le Bloc est un assez bon reflet de ce rejet, de même que le vote pour le NPD. Le vote pour le PLC est plus ambigu puisque ce parti compte beaucoup sur les peurs des Québécois anglophones et allophones pour se tirer une part des scrutins.

Aujourd’hui, le projet de Harper est tout aussi clair. Il propose une «révolution» de droite dans l’économie, la justice, la culture, la politique étrangère axé sur un accroissement important du militaire. Selon les sondages, Harper est proche d’un gouvernement majoritaire en espérant gagner plusieurs sièges dans les Maritimes (avec les «cadeaux» qu’il vient de donner à Terre-Neuve), en Ontario (où il courtise le vote des classes moyennes allophones) et même en Colombie Britannique où il est déjà majoritaire.

 

Entre-temps, le Québec pour Stephen Harper est ni plus ni moins une sorte de cause perdue. Néanmoins, il y dispose quand même de onze sièges. Il espère les garder, tout en rêvant de faire élire dans l’ouest de Montréal l’ex-entraîneur des Alouettes Larry Smith qui se présente comme le croisé de la cause anglophone.

 

Certes, la bataille la plus dure pour Harper sera dans la région de Québec-Appalaches, où sept des onze députés conservateurs ont été élus en 2008 (il y a aussi le bouffon d’André Arthur, élu indépendant mais avec la complicité et l’appui des Conservateurs). Plusieurs de ces élus conservateurs l’ont été avec de courtes majorités, notamment dans Beauport-Limoilou, Louis-St-Laurent, Portneuf-Jacques-Cartier et Montmagny-L’Islet-Kamouraska-Rivière-du-Loup.  C’est également une situation similaire pour les deux circonscriptions  du Saguenay qui ont élu de justesse les conservateurs.

 

En clair, si la bonne volonté prévalait entre les partis d’opposition, un report de votes dans ces comptés sur les candidatEs du Bloc Québécois (qui ont été le deuxième choix partout dans ces régions) signifierait probablement la défaite des Conservateurs.

 

Cette bonne volonté est à peu près impensable de la part de Michael Ignatieff et de la direction du PLC pour qui, à la limite, un gouvernement conservateur est «moins pire» que quelques députés du Bloc de plus, tant est obsessionnelle la perspective de la direction de ce parti contre le nationalisme québécois. Il est vrai que pour le PLC, un report de votes pour le Bloc, ou vice-versa, est difficile dans le contexte de plusieurs comtés montréalais où ces deux partis se disputent des sièges (Ahuntsic, Jeanne-Le Ber, Papineau, Brossard-La Prairie) et où des députés bloquistes ou libéraux ont été élus avec de courtes majorités dans d’âpres luttes à deux (les Conservateurs et le NPD ne constituant pas une force importante dans ces comtés).

 

Avec le NPD, la situation se présente autrement. Une approche stratégique pourrait peut-être rapporter. Par exemple dans Outremont, le Bloc pourrait appuyer Thomas Mulcair, certainement pas un ami du nationalisme québécois, mais un allié sur bien d’autres choses, en tant que seul député du NPD au Québec (la rumeur niée par ailleurs par Gilles Duceppe est qu’il y a déjà une entente implicite pour appuyer Mulcair). Par ailleurs dans plusieurs autres comtés montréalais, le NPD aurait avantage à se désister au profit des candidats du Bloc qui pourraient marquer quelques gains.

 

Dans l’Outaouais, deux comtés pourraient changer de main. Dans Gatineau, le député bloquiste sortant Richard Nadeau devra lutter ferme. Dans le comté voisin de Hull-Aylmer, la candidate du NPD Nycole Turmel, une syndicaliste bien appréciée dans la région, aurait des chances de battre le député libéral sortant. En pilant par-dessus leurs intérêts immédiatement partisans, le NPD et le Bloc pourraient s’entendre pour se désister mutuellement leurs votes et éviter ainsi la division du vote progressiste et nationaliste au profit du PLC et même pire, des Conservateurs.

 

On observe donc que la carte électorale pourrait évoluer si de telles alliances circonstancielles étaient conclues. Alors pourquoi cela ne se fait pas ?

 

Il faut surtout blâmer le PLC et secondairement le NPD qui ont peur de se lier aux méchants séparatistes. Dans le cas du PLC, cette peur est une de ses vraies raisons d’exister au Québec et a pour conséquence que traditionnellement, le PLC a fait le plein des voix parmi les populations anglophones et allophones (un peu comme le PLQ à l’échelle québécoise).

 

Pour le NPD, le cas est différent. Tout de même, le NPD a toujours refusé de passer la «ligne rouge» comme lui suggérait l’aile gauche de ce parti et de reconnaître, autrement que sur papier et une fois pour toutes, le droit à l’autodétermination du peuple québécois. Les dirigeants du NPD (avant Jack Layton) se sont rangés dans la «défense du Canada» que ce soit lors des précédents référendums ou même dans les basses manœuvres de l’État fédéral pour saboter le droit des Québécois de décider (la dite «loi sur la clarté»). Il faut toutefois reconnaître que le NPD, dans sa déclaration de Sherbrooke, lors du Congrès du même nom (sept. 2006) a marqué une ouverture à la thèse du fédéralisme asymétrique et a su offrir de bonnes circonscriptions à des candidats ouvertement indépendantistes, pourvu qu’ils restent discrets. Il est à noter toutefois que les poids lourds du NPD au Québec (Mulcair, Boivin) appartiennent à un autre réseau, celui des ex du PLQ.

 

L’argument principal qui est apporté par le NPD lorsqu’il est confronté à ses politiques réactionnaires est qu’il ne peut se permettre d’avoir l’air «soft» contre les nationalistes québécois aux yeux d’une population anglophone pour qui cela équivaudrait à une «trahison». Mais en capitulant devant ce sentiment, le NPD non seulement se tire dans le pied au Québec, mais mine sérieusement la possibilité d’un changement progressiste au Canada. Au bout de la ligne en effet, seule une alliance, même ponctuelle, entre le NPD et l’aile progressiste du nationalisme québécois pourrait venir à bout du monopole du pouvoir tenu par les élites canadiennes. L’autre scénario, hélas plus probable bien qu’encore lointain, reste la fusion PLC-NPD recomposant ainsi un centre-gauche mou à l’américaine ou à l’italienne.

 

Mais le problème est plus profond. Au-delà de la frilosité du NPD ou de son chef actuel plutôt courageux par ailleurs, la question du Québec demeure un territoire interdit pour les acteurs politiques canadiens. Le «  Québec bashing » qu’on retrouve souvent dans les médias canadiens empêche tout débat sérieux. Les Québécois sont présentés comme des ignorants insensibles aux « valeurs canadiennes », ou encore, comme de tristes enfants gâtés, les deux mains dans le sac de bonbons. Malheureusement, ce racisme n’est pas un épiphénomène limité aux « red neks », aux médias-poubelles comme le Toronto Sun, aux évangélistes de droite ou aux tarés qui voudraient rependre Louis Riel tous les jours en direct sur Fox news. Dans les officines du pouvoir politique, mais aussi au sein des élites économiques canadiennes, le peuple québécois fait partie d’une sorte de « populace » et dont la signification profonde avait été «  retournée » par Pierre Vallières avec sa fameuse définition des « Nègres blancs des Amériques ».

 

Le fait qu’il existe au Québec, bien que de façon très limitée, un nationalisme étroit et même parfois xénophobe, n’efface en rien cette réalité.

 

Un des succès immenses de Harper depuis dix ans a été de coaliser ces haines, de leur donner une structure organisée. Pire encore, il a réussi à recruter des imbéciles de service au Québec comme Maxime Bernier ou Christian Paradis qui comme les porteurs d’eau qu’ils sont restés célèbrent leurs maîtres. On croirait voir des personnages de Tintin au Congo… Dans 100 ans, on ne souviendra pas d’eux non pas comme des conservateurs, mais tout simplement comme des cons.

 

Aussi si ce n’est que par dignité, il faut défaire Harper. On comprend donc très bien l’appel de Québec Solidaire à voter tout sauf Harper, en soulignant la nécessité d’appuyer des candidatEs du Bloc ou du NPD. Par ailleurs, plusieurs mouvements syndicaux et populaires ont lancé un message similaire, notamment l’Alliance de la fonction publique du Canada, la CSN, le SCFP, les TCA, la Fédération des femmes du Québec. Certes, soyons réalistes, ce n’est pas au Québec qu’Harper sera battu. Mais le fait qu’il puisse perdre quelques-uns de ses larbins serait une petite victoire symbolique. Les 11 députés conservateurs du Québec ? Dégage comme on dit à Tunis !