Liquider la finance : une utopie improbable ?

Par Mis en ligne le 16 mars 2011

Résumé : L’auteur nous livre son scé­na­rio d’un monde déli­vré de la finance glo­bale, mais sans que l’on voit très bien quels acteurs pour­raient l’incarner.

Curieux livre que celui-ci, où l’auteur1 nous prédit l’imminence d’une nou­velle crise finan­cière et décrit les orien­ta­tions qu’ilconviendrait de prendre, selon lui, pour s’en pré­ser­ver, mais n’arrive à nous convaincre ni de la jus­tesse de sa pré­vi­sion, ni de la pra­ti­ca­bi­lité, ni par­fois du bien fondé, des mesures qu’il sug­gère.


L’impasse

Les phé­no­mènes qu’il décrit ne sont pas en cause, ils sont peu contes­tables et contri­buent gran­de­ment à l’instabilité de l’économie mon­diale. C’est la manière dont ils déclen­che­raient, néces­sai­re­ment et très rapi­de­ment, une nou­velle crise qui n’est pas claire dans le livre, même si l’on a com­pris que les États étaient désor­mais exsangues et dans l’incapacité de recon­duire le sau­ve­tage du sys­tème finan­cier, si celui-ci mena­çait de s’effondrer une nou­velle fois.
“Le monde est au bord d’une catas­trophe éco­no­mique majeure”. Les réformes déci­dées par les pou­voirs publics depuis le début de la crise n’ont rien modi­fié sur le fond aux logiques déployées par la finance glo­ba­li­sée, explique l’auteur. De nou­velles bulles spé­cu­la­tives com­mencent à se former et, sur­tout, la bulle gigan­tesque des pro­duits déri­vés (pour l’essentiel, des pro­duits de cou­ver­ture des taux de change et des taux d’intérêts, dont les plus inquié­tants semblent être aujourd’hui les CDS sur emprunts d’État) conti­nue sa pro­gres­sion insen­sée2. La dis­pro­por­tion entre les volumes de tran­sac­tions repré­sen­tées par les sphères réelle et finan­cière est énorme.
Celle-ci trouve son ori­gine dans la double libé­ra­li­sa­tion des mar­chés moné­taires et finan­ciers des années 1970 et 1980, mais reflète sur­tout une spé­cu­la­tion effré­née qui ne cesse de croître3. Cette évo­lu­tion est conco­mi­tante avec la montée en puis­sance consi­dé­rable des grandes banques inter­na­tio­nales, qui sont enga­gées à fond dans la spé­cu­la­tion.
Un autre foyer ronge l’économie mon­diale et achève de la désta­bi­li­ser, qui se loge dans les pra­tiques liées à la valeur action­na­riale4. “Issue de lois fis­cales amé­ri­caines votées dans les années 1970 et 1980, la ges­tion des fonds de pen­sion par capi­ta­li­sa­tion est à la source de la fameuse et redou­tée norme finan­cière des 15% de retour sur inves­tis­se­ment.”5. Sa géné­ra­li­sa­tion entraîne des effets consi­dé­rables et par­ti­cu­liè­re­ment des­truc­teurs sur la rela­tion de tra­vail, le marché du tra­vail et l’organisation du tra­vail6. Et les nou­velles formes de ges­tion de l’entreprise qu’elle a contri­bué à ins­tal­ler ont alors entraîné la défor­ma­tion du par­tage de la valeur ajou­tée au détri­ment des salaires dans la plu­part des pays de l’OCDE.

Comment en sortir ?
Cette ana­lyse de la crise finan­cière n’est pas par­ti­cu­liè­re­ment ori­gi­nale. Il est inté­res­sant de noter qu’un auteur comme Samir Amin, par exemple, retient les mêmes élé­ments exac­te­ment7, si ce n’est qu’il explique que la finan­cia­ri­sa­tion de l’économie est le moyen par lequel les oli­go­poles qui contrôlent à la fois les seg­ments domi­nants de l’économie pro­duc­tive réelle et les ins­ti­tu­tions finan­cières (et non pas uni­que­ment les grandes banques que pointe du doigt François Morin) ont accru leur part des pro­fits. Mais là où cet auteur estime alors néces­saire de peser les chances que les vic­times du sys­tème en place soient capables de se consti­tuer en alter­na­tive, François Morin pro­cède par déduc­tion. Il est à la fois néces­saire et pos­sible de rompre avec ces logiques, explique-t-il. L’économie de marché ne doit abso­lu­ment plus péné­trer la sphère finan­cière. Pour cela une mesure phare s’impose : l’interdiction com­plète des mar­chés de pro­duits déri­vés. Cette inter­dic­tion doit alors inévi­ta­ble­ment s’accompagner d’un ensemble de règles ou de mesures qui tou­che­ront la pano­plie com­plète des moyens de finan­ce­ment de l’économie, du plan local au plan inter­na­tio­nal3. Les autres scé­na­rios pos­sibles, alors même que l’auteur leur fai­sait une place sur son site et encore dans le petit livre illus­tré sur la crise qu’il a écrit avec Patrick Mignard, sont ici éva­cués au profit de l’exposé d’un unique scé­na­rio alter­na­tif, mais qui, pour le coup, semble tomber du ciel et sur­tout faire peu de cas des acteurs sus­cep­tibles de le porter.
La deuxième partie du livre est alors consa­crée à l’exposé de ce ‘contre-projet’, qui sup­pose une rup­ture avec le logi­ciel intel­lec­tuel actuel des éco­no­mistes, mais aussi de la plu­part des res­pon­sables poli­tiques, explique l’auteur. La dénon­cia­tion de l’état de la dis­ci­pline éco­no­mique jus­ti­fie ici l’appel à un nou­veau plu­ra­lisme, qui por­te­rait à la fois sur les pro­blé­ma­tiques et les réfé­ren­tiels théo­riques, les méthodes, et l’ouverture aux autres dis­ci­plines de sciences sociales. Suivent des consi­dé­ra­tions très géné­rales sur l’action poli­tique et l’articulation des dif­fé­rents niveaux, du plus local au mon­dial en pas­sant par l’État nation, sur la visée des biens com­muns de l’humanité, sur l’acteur his­to­rique, plu­riel et mul­ti­cul­tu­rel, qui devrait ras­sem­bler le plus lar­ge­ment pos­sible les acteurs sociaux ayant inté­rêt à cette trans­for­ma­tion, sur la réforme du sys­tème moné­taire inter­na­tio­nal ou encore sur les défis envi­ron­ne­men­taux, sur les­quelles il n’est pas pos­sible de s’appesantir ici.
Enfin, le der­nier cha­pitre revient sur les moyens de mettre fin aux effets par­ti­cu­liè­re­ment des­truc­teurs de la valeur action­na­riale. L’auteur pré­co­nise pour cela, après d’autres (et il fau­drait au moins citer Daniel Bachet qui y a consa­cré plu­sieurs livres ces der­nières années), de refondre le droit de pro­priété des socié­tés par actions de manière à ins­tau­rer un par­tage du pou­voir et des résul­tats entre les appor­teurs de capi­tal, d’une part, de tra­vail, d’autre part. Il y ajoute la pro­po­si­tion plus ori­gi­nale de faire entrer au conseil d’administration des per­sonnes qua­li­fiées, en charge du moyen et du long terme, dont le rôle serait de veiller expres­sé­ment à ce que les inves­tis­se­ments ne soient pas sacri­fiés aux inté­rêts des uns ou des autres. Sans méchan­ceté, cette pro­po­si­tion est un peu à l’image du livre : elle signale un pro­blème plus qu’elle ne consti­tue une solu­tion cré­dible, même si on peut sûre­ment penser dif­fé­rem­ment.

rédac­teur : Jean BASTIEN, Critique à non​fic​tion​.fr
Illustration : pamhule/Flickr.com

Notes :
1 – Économiste, pro­fes­seur émé­rite à l’université de Toulouse I. On pourra éga­le­ment consul­ter le site Internet qu’il a dédié à la finance glo­bale et à sa crise actuelle
2 – pp 14, 15
3 – pp 18, 19
4 – pp 27, 27 et 52
5 – p. 27
6 – p. 67
7 – Cf. “Crise finan­cière, crise sys­té­mique”, Les Nouveaux Cahiers du socia­lisme, Leur crise n°2 2009
8 – pp 18, 19

Titre du livre : Un monde sans Wall Street ?
Auteur : François Morin
Éditeur : Seuil
Collection : Économie humaine
Date de publi­ca­tion : 03/02/11
N° ISBN : 2021038297

Une réponse à “Liquider la finance : une utopie improbable ?”

  1. 1MILITANTICRA dit :

    La finance et l’economie sont neces­saires au sys­teme… Seuls les abus sont pro­ble­ma­tiques. Une piste de reso­lu­tion : ne pas lais­ser trop de pou­voir (eviter le gigan­tisme, pre­fe­rer plu­sieurs petites unites a une seule grande) et plus il est grand, plus le nombre de per­sonnes concer­nees doit l’etre (je pense aux mul­ti­na­tio­nales, a l’entraide judi­ciaire pour agir a l’international…). Mon espoir ? Avec inter­net et la mon­dia­li­sa­tion la ver­ti­ca­lite ne sera plus celle du pou­voir (chef, sous-chefs…) mais c’elle de l’organisation ter­ri­to­riale (local, regio­nal, natio­nal et inter­na­tio­nal). Et avec la nou­velle gene­ra­tion peut-etre que les efe­fets per­vers du pou­voir dis­pa­rai­tront grace a la mise en commun (reseau et hori­zon­ta­lite) et au par­tage (infor­ma­tion de qua­lite acces­sible a tous).