10e anniversaire de Québec Solidaire

Une marginalité à dépasser

Analyse

Par Mis en ligne le 01 mars 2016

Québec Solidaire fête son dixième anniversaire cette année. Par rapport aux ambitions exprimées lors de sa fondation et face à l’évolution du paysage politique québécois, quel jugement doit-on porter au sujet du chemin parcouru par les solidaires ? Le parti se trouve-t-il réellement « à la croisée des chemins » comme le laissent entendre certain-e-s ?

QS_ManifEn réa­lité, ce que l’on appelle la « fon­da­tion » de Québec soli­daire n’est que la der­nière fusion, en date d’aujourd’hui, d’organisations poli­tiques de la gauche qué­bé­coise – mou­ve­ment de conver­gence amorcé dans les années 1990 avec la fon­da­tion du RAP (Rassemblement pour une alter­na­tive pro­gres­siste). Ce mou­ve­ment a su arri­ver à matu­rité dans un contexte où le Parti qué­bé­cois a aban­donné, pour l’essentiel, son flanc gauche depuis Lucien Bouchard (d’autres diront depuis 1981), un « recen­tre­ment » confirmé par la vic­toire d’André Boisclair lors de la course à la chef­fe­rie de 2005. Un vide s’est créé à gauche qui a donc appelé à être comblé. Et l’on connaît la suite : élec­tion d’Amir Khadir en 2008, qui a été rejoint en 2012 par Françoise David, puis en 2014 par Manon Massé.

Quelques constats

D’ailleurs, ces gains élec­to­raux n’ont rien de banal : Québec soli­daire est le seul parti de gauche à avoir fait élire des député-e-s dans toute l’histoire du Québec (à l’exception de l’élection, en 1944, de David Côté sous la ban­nière de la Fédération du Commonwealth coopé­ra­tif, l’ancêtre du NPD-Québec… lui-même l’un des partis fon­da­teurs de l’UFP, le parent direct de QS). Mais, au-delà de ces gains nomi­naux, la pro­gres­sion de l’appui popu­laire au parti, de 3,64% en 2007 à 7,63% en 2014, est plutôt modeste – et ce résul­tat mitigé ne sau­rait être attri­bué entiè­re­ment à la pres­sion vers le bipar­tisme exer­cée par notre mode de scru­tin. Et, bien que les mili­tant-e-s (et par­fois même l’establishment) péquistes accusent sou­vent – à tort ou à raison – QS de divi­sion du vote, il n’en demeure pas moins que ce parti a donné une option élec­to­rale à des gens qui n’en avaient pas ou qui n’en avaient plus.

Fort de cette pro­gres­sion malgré tout constante et de la per­son­na­lité aty­pique de ses élu-e-s, le parti a su trou­ver son rôle dans la dyna­mique par­le­men­taire. Plusieurs se rap­pel­le­ront la charge à fond de train d’Amir Khadir contre Henri-Paul Rousseau, l’ancien pré­sident de la Caisse de dépôt et pla­ce­ment tenu res­pon­sable des pertes colos­sales de l’institution lors de la crise éco­no­mique de 2008-2009. Cela lui avait valu, à l’époque, le titre de per­son­na­lité poli­tique la plus popu­laire au Québec, selon le baro­mètre Léger-mar­ke­ting. Ces coups de gueule sont deve­nus la marque de com­merce du député de Mercier, pour le meilleur et pour le pire. Mais c’est avec l’élection de Françoise David en 2012 que le parti a trouvé son rôle de « conscience de l’Assemblée natio­nale », équi­valent à celui que jouait le NPD au fédé­ral jusqu’en 2011.

Mais, en réa­lité, les vic­toires les plus sub­stan­tielles de Québec soli­daire ne se trouvent pas du côté de la joute par­le­men­taire. Néanmoins, la visi­bi­lité du parti – certes due à ses député-e-s – a contri­bué à la dif­fu­sion d’idées de gauche ou à la dédra­ma­ti­sa­tion de cer­taines d’entre elles. Prenons quelques exemples : Pharma-Québec (à la fois pôle public d’achat de médi­ca­ments afin de faire des éco­no­mies d’échelle, orga­nisme super­vi­sant la recherche phar­ma­ceu­tique et pro­duc­teur de médi­ca­ments géné­riques), dont cer­tains élé­ments vont se retrou­ver dans une pro­chaine réforme libé­rale en santé ; l’opposition aux pipe­lines (à tous les pipe­lines), qui est deve­nue le cheval de bataille par excel­lence du Bloc qué­bé­cois lors de la der­nière élec­tion ; la gra­tuité sco­laire – passée d’idée folle et mar­gi­nale il y a dix ans à celle d’option poli­tique envi­sa­gée par le PQ de Pierre-Karl Péladeau.

Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si, à sa fon­da­tion, Option natio­nale a repris ces idées dans son propre pro­gramme : elles ont l’avantage de mon­trer une forme concrète que peut prendre le chan­ge­ment. De plus, on pour­rait ajou­ter l’idée d’une assem­blée consti­tuante, char­gée de la rédac­tion de la consti­tu­tion d’un Québec indé­pen­dant : à quelques détails près, la posi­tion soli­daire est deve­nue la voie d’accès pri­vi­lé­giée par la Convergence natio­nale de 2013 (un ras­sem­ble­ment des orga­ni­sa­tions indé­pen­dan­tistes appelé par le Nouveau Mouvement pour le Québec). En somme, Québec soli­daire s’est fait le péda­gogue du pro­gres­sisme au Québec, avec succès. Mais la péda­go­gie seule ne suffit pas.

Difficultés et écueils

Ces succès rela­tifs ne sau­raient cepen­dant relé­guer à l’arrière-plan l’échec des soli­daires quant à l’objectif fon­da­men­tal de tout parti poli­tique : accé­der au gou­ver­ne­ment et appli­quer son pro­gramme – alors qu’il n’avait fallu que huit ans au Parti qué­bé­cois, par exemple, pour prendre le pou­voir. Différentes rai­sons peuvent expli­quer ce pro­blème du parti à gagner les suf­frages de la popu­la­tion qué­bé­coise. Certaines sont dues à des causes externes, qui ne relèvent pas vrai­ment de Québec soli­daire, alors que d’autres ont à voir avec les façons de faire et de penser dans le parti.

Du côté des fac­teurs « externes », peut-être le plus impor­tant est l’absence his­to­rique de partis poli­tiques de gauche en Amérique du Nord qui auraient forgé une cer­taine « tra­di­tion » de la gauche comme elle peut exis­ter en Europe encore aujourd’hui. De plus, en plus de subir les contre­coups de notre mode de scru­tin peu favo­rable aux tiers partis, Québec soli­daire jouit d’une visi­bi­lité média­tique très modeste, qui ne repré­sente pas son appui popu­laire. Enfin, la baisse géné­ra­li­sée de mobi­li­sa­tion dans les partis poli­tiques – toutes orien­ta­tions confon­dues – n’a rien pour aider une force « émer­gente ».

Cependant, c’est du côté des fac­teurs « internes » que le parti aurait avan­tage à tour­ner son regard. D’une part, malgré ses posi­tions inclu­sives, le parti peine à gagner l’appui des com­mu­nau­tés issues de l’immigration, d’abord et avant tout parce qu’il n’a pas su y déve­lop­per un réseau. Alors que l’on consi­dère cet élec­to­rat comme « captif » du PLQ, le pro­gramme soli­daire serait beau­coup plus à l’avantage de ce seg­ment de la popu­la­tion où la pau­vreté et l’oppression sont vécues de manière plus aigüe – et ce n’est cer­tai­ne­ment pas l’austérité libé­rale qui y chan­gera quoi que ce soit. Il en va de même pour l’électorat anglo­phone qui, à de rares excep­tions près, boude QS à cause de sa posi­tion indé­pen­dan­tiste. Si réel­le­ment Québec soli­daire veut se faire l’agent de pro­mo­tion de l’idée d’indépendance dans les seg­ments de popu­la­tion lais­sés pour compte par le PQ – essen­tiel­le­ment, tout ce qui n’est pas fran­co­phone « de souche » –, il devra y inves­tir de sérieux efforts.

Par ailleurs, le parti souffre d’un cer­tain pro­blème de dis­cours ou, à tout le moins, d’image. La défense des « poqué-e-s » est certes une noble cause, et per­sonne n’est contre la vertu. Cependant, à trop mettre l’accent là-dessus, le parti en vient à adop­ter une pos­ture misé­ra­bi­liste qui peut dif­fi­ci­le­ment sus­ci­ter l’enthousiasme chez les non convaincu-e-s (i.e. la majo­rité de la popu­la­tion). En géné­ral, les gens veulent voter pour ce qui leur « res­semble » : il faut trou­ver une façon de parler à la « réa­lité vécue » de la majo­rité et mon­trer com­ment le pro­gramme de QS peut lui béné­fi­cier à elle aussi.

On peut aussi consta­ter un cer­tain immo­bi­lisme chez les soli­daires, qui, dix ans plus tard, n’ont tou­jours pas com­plété leur pro­gramme. En effet, le pro­ces­sus devant mener à l’élaboration de celui-ci est d’une lour­deur, attri­buable à son aspect ultra-démo­cra­tique. Cela donne par­fois l’impression que les membres de QS sont plus inté­ressé-e-s par le fait d’aboutir à l’énoncé d’une posi­tion poli­tique qui soit par­fait à leurs yeux que par le tra­vail qui consiste à rendre une direc­tion poli­tique dési­rable aux yeux de la majo­rité. Certes, pour para­phra­ser Bourgault, c’est en res­tant fidèle à ses prin­cipes que l’on gagne le res­pect, mais cela ne veut pas dire que l’essentiel des efforts doit se faire du côté de la pureté idéo­lo­gique. La pureté ne gagne pas d’élections.

Finalement, cette lente pro­gres­sion des appuis popu­laires, bien qu’elle se soit main­te­nue jusqu’à main­te­nant, n’est aucu­ne­ment un gage d’avenir. Rien ne dit que pour QS « le meilleur s’en vient », comme cer­taines per­sonnes l’ont laissé entendre. Cette atti­tude quasi atten­tiste sup­pose que main­te­nir le cap actuel est suf­fi­sant. Or, rien ne semble moins vrai.

Des choix difficiles ?

Plusieurs chro­ni­queurs-euses et com­men­ta­teurs-trices de la poli­tique au Québec en ont conclu que Québec soli­daire se trouve « à la croi­sée des che­mins » et que deux options, qui s’excluent mutuel­le­ment, s’offrent désor­mais à lui : ou bien le parti se « recentre » à la manière du NPD sous Layton et Mulcair, ou bien il se contente de sa pos­ture mar­gi­nale de « conscience de l’Assemblée natio­nale » et reste confiné à l’opposition. Or, ces deux options sont bien loin d’épuiser le pos­sible, et contiennent un pro­blème dans leurs pré­misses : en réa­lité, le pro­gramme de QS est loin d’être aussi « radi­cal » que l’image qu’on en fait. Le pro­blème n’est pas tant du côté des prin­cipes que de celui de la manière.

D’abord, les son­dages indiquent une pro­gres­sion nette et stable du parti depuis l’élection d’avril 2014 : CROP lui accor­dait récem­ment 16% d’intentions de vote. Si cela devait se main­te­nir lors d’un scru­tin, cela signi­fie­rait une hausse de plus de 100% en quatre ans et amè­ne­rait le parti au seuil de la « zone payante » en termes de dépu­ta­tion. De plus, les déboires actuels du PQ, qui ont mani­fes­te­ment ali­menté la ten­dance haus­sière des appuis soli­daires, ne semblent pas prêts de se résor­ber : QS offre une solu­tion de rechange aux péquistes désa­busé-e-s. Toutefois, il ne fau­drait pas négli­ger qu’une partie impor­tante du bassin de vote soli­daire poten­tiel se trouve… du côté de la CAQ. En effet, les deux partis se par­tagent un vote anti-esta­blish­ment, et il n’est pas rare de voir des gens hési­ter entre les deux – aussi contra­dic­toire que cela puisse paraître si l’on s’en tient à la stricte grille d’analyse gauche-droite. Or, avant toute notion de gauche ou de droite, ce que l’électorat recherche (pour le meilleur et pour le pire), c’est une direc­tion claire ou, à tout le moins, l’impression d’une direc­tion claire.

Pour trans­for­mer tout ce poten­tiel en réa­lité, les soli­daires devront néan­moins choi­sir. Non pas entre le recen­trage et la mar­gi­na­lité, mais entre leurs pra­tiques actuelles et d’autres qui seraient en mesure de les sortir de leur zone de confort et de frap­per les esprits. Autrement dit, Québec soli­daire doit faire preuve de plus d’audace, il doit sur­prendre. Trop sou­vent, la gauche se place dans une pos­ture « mora­li­sa­trice », qui cherche à impo­ser des règles « pour le bien de tous » (que cer­taines per­sonnes, de manière certes abu­sive, qua­li­fient de « pater­na­lisme » ou de « mater­nage »). Toutefois, il est pos­sible d’allier socia­lisme et liber­ta­risme, éco­no­mie soli­daire et liber­tés indi­vi­duelles.

Enfin, tout porte à croire qu’un chan­ge­ment de garde s’opérera dans les hautes sphères du parti. À l’élection de 2014, Françoise David lais­sait entendre que le pré­sent mandat pour­rait être son der­nier et qu’une relève se pré­pare. Mais où est-elle ? C’est l’éternel cercle vicieux soli­daire : beau­coup de gens (très, moyen­ne­ment ou peu connus) lui témoignent de la sym­pa­thie de manière privée (ou au mieux, par des appuis à cer­tain-e-s can­di­dat-e-s) mais peu sont prêt-e-s à mettre leur face sur une pan­carte, par crainte de la défaite. Ainsi, le vote ne pro­gresse que modes­te­ment, ce qui ne suffit pas à donner une assu­rance suf­fi­sante à ces « nou­veaux visages » pour tenter leur chance la pro­chaine fois. Cependant, avec le départ éven­tuel de Françoise, un comté « sûr » devient dis­po­nible : il s’agit là d’une ouver­ture qui pour­rait faire boule de neige.

Mais il faudra que la gauche, par-delà l’organisation actuelle de Québec soli­daire, cesse d’avoir peur d’elle-même et de ce qu’elle peut accom­plir si elle ose se défaire de ses vieux réflexes.

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