Le vent du changement, dans le monde arabe et au-delà

Par Mis en ligne le 14 mars 2011

« Il y a cin­quante et un ans, le 3 février 1960, Harold Macmillan, Premier ministre conser­va­teur bri­tan­nique de l’époque, avait pro­noncé, devant un par­le­ment sud-afri­cain dirigé par un parti qui avait fait de l’apar­theid le fon­de­ment du régime, une allo­cu­tion sur le « vent du chan­ge­ment ». Les mots de ce dis­cours méritent d’être rap­pe­lés : « Le vent du chan­ge­ment souffle sur tout ce conti­nent. Et que cela nous plaise ou non, la montée du sen­ti­ment natio­nal est un fait poli­tique. Nous devons tous l’accepter comme un fait poli­tique et nos poli­tiques natio­nales doivent le prendre en compte. »

Le Premier ministre sud-afri­cain, Hendrik Verwoerd, ne goûta guère ces propos et en rejeta les pré­sup­po­sés et les recom­man­da­tions. Si 1960 est sur­nom­mée l’« année de l’Afrique » car seize colo­nies devinrent alors autant d’États indé­pen­dants, le dis­cours de Macmillan concer­nait en fait vrai­ment la ques­tion des États de la moitié sud du conti­nent où vivait un nombre signi­fi­ca­tif de colons blancs (et où se trou­vaient sou­vent d’importants gise­ments de mine­rais). Or ces colons résis­taient à l’idée même de suf­frage uni­ver­sel dont la consé­quence était qu’une écra­sante majo­rité des élec­teurs serait formée d’Africains noirs.
Macmillan n’avait rien d’un extré­miste. Il expli­qua son rai­son­ne­ment par la néces­sité pour le camp occi­den­tal, en période de Guerre froide, de se gagner le sou­tien des popu­la­tions asia­tiques et afri­caines. Son dis­cours était impor­tant en ce sens qu’il indi­quait que les diri­geants bri­tan­niques (et par la suite, ceux des USA) consi­dé­raient la domi­na­tion élec­to­rale blanche en Afrique aus­trale comme une cause perdue qui ris­quait d’entraîner l’Occident dans sa chute. Le vent conti­nua de souf­fler et les pays afri­cains, les uns après les autres, eurent gain de cause jusqu’à ce que l’Afrique du Sud, en 1994, fina­le­ment suc­combe au suf­frage uni­ver­sel et élise Nelson Mandela pré­sident. Dans le même temps, d’une façon ou d’une autre, les inté­rêts éco­no­miques de la Grande-Bretagne et des USA furent main­te­nus.
Deux leçons peuvent être tirées. La pre­mière, c’est que les vents du chan­ge­ment sont très puis­sants et pro­ba­ble­ment irré­sis­tibles. La seconde, c’est que, une fois les sym­boles de la tyran­nie balayés par ces vents, ce qui suit est loin d’être cer­tain. Après que les sym­boles se soient effon­drés, chacun y va rétros­pec­ti­ve­ment de sa dénon­cia­tion. Mais chacun veut aussi main­te­nir ses inté­rêts au sein des struc­tures nou­velles qui appa­raissent.
La deuxième révolte arabe, com­men­cée en Tunisie et en Égypte, s’étend main­te­nant à de plus en plus de pays et il ne fait aucun doute que d’autres sym­boles de la tyran­nie tom­be­ront ou devront concé­der des modi­fi­ca­tions majeures dans l’organisation interne de l’État. Qui conser­vera alors le pou­voir ? Déjà en Tunisie et en Égypte, on voit de nou­veaux pre­miers ministres qui furent des figures clés de l’ancien régime. Et dans les deux pays, l’armée semble dire aux mani­fes­tants d’arrêter de pro­tes­ter. Et dans les deux pays, cer­tains, de retour d’exil, assument des fonc­tions et cherchent à main­te­nir, voire à déve­lop­per, les liens avec ces pays d’Europe occi­den­tale et d’Amérique du Nord qui sou­te­naient les pré­cé­dents régimes. Une chose est sûre, c’est que les forces popu­laires ne se laissent pas faire et viennent jus­te­ment de contraindre le Premier ministre tuni­sien à la démis­sion.


Chappatte, qui demande pardon à Delacroix

Au milieu de la Révolution fran­çaise, le conseil de Danton était « de l’audace, encore de l’audace, tou­jours de l’audace ». Conseil avisé, peut-être, mais Danton fut guillo­tiné peu de temps après. Et ceux qui le firent guillo­ti­ner furent à leur tour guillo­ti­nés. Et l’on eut ensuite Napoléon, puis la Restauration, puis 1848, puis la Commune de Paris. En 1989, avec le Bicentenaire, pra­ti­que­ment tout le monde, rétros­pec­ti­ve­ment, se disait favo­rable à la Révolution fran­çaise même si l’on peut rai­son­na­ble­ment se deman­der si la tri­nité révo­lu­tion­naire, « liberté, éga­lité, fra­ter­nité », avait réel­le­ment été réa­li­sée.
Certaines choses sont dif­fé­rentes aujourd’hui. Le vent du chan­ge­ment est aujourd’hui vrai­ment pla­né­taire. Pour le moment, son épi­centre est situé dans le monde arabe et le vent conti­nue d’y tour­billon­ner vio­lem­ment. Il ne fait aucun doute que la géo­po­li­tique de la région ne sera plus jamais la même. Les endroits clés à ne pas perdre de vue sont l’Arabie saou­dite et la Palestine. Si la monar­chie saou­dienne com­mence à être sérieu­se­ment contes­tée, ce qui semble tout à fait pos­sible, aucun régime dans le monde arabe ne se sen­tira à l’abri. Et si le vent du chan­ge­ment amène les deux prin­ci­pales forces poli­tiques pales­ti­niennes à joindre leurs forces, c’est Israël qui pour­rait res­sen­tir le besoin de s’adapter aux nou­velles réa­li­tés et prendre en compte le sen­ti­ment natio­nal pales­ti­nien, que cela lui plaise ou non, pour para­phra­ser Macmillan.
Inutile de pré­ci­ser que les USA et l’Europe occi­den­tale font tout ce qui est en leur pou­voir pour cana­li­ser, limi­ter et réorien­ter le vent du chan­ge­ment. Mais leur pou­voir n’est plus ce qu’il était. Et le vent du chan­ge­ment souffle à l’intérieur même de leurs fron­tières. Les vents sont comme ça : leur direc­tion et leur vitesse ne sont pas constantes et ne sont donc pas pré­vi­sibles. Cette fois-ci, le vent souffle très fort. Il ne sera peut-être plus aussi facile de le cana­li­ser, de le limi­ter et de le réorien­ter.



Merci à Mémoire des luttes
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Date de paru­tion de l’article ori­gi­nal : 01/03/2011
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