Contre la loi inhumaine de la valeur argent

Le faux débat sur les valeurs

La charte des valeurs "québécoises"

Par , Mis en ligne le 18 septembre 2013

Le débat qui sévit actuellement dans l’espace public québécois autour de la « charte des valeurs québécoises oppose deux camps qui évitent d’aborder le problème fondamental qui devrait préoccuper notre société, au même titre que tous les pays du globe, à l’heure actuelle. En effet, toute l’attention est portée sur les signes religieux dits « ostentatoires », question qui vise à mots couverts les musulmans. Pendant ce temps, le Québec s’oriente vers le développement pétrolier irréfréné, donne le territoire en pâture aux minières et coupe dans l’aide sociale. C’est dire que le débat sur « les valeurs » en masque un, plus profond, qui est celui de la réelle valeur qui nous contraint tous : celle de l’économie capitaliste.

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Un faux-débat

Le Québec rejoue une ver­sion locale de ce qui se pro­duit en France, où le Parti socia­liste, inca­pable de domp­ter les inté­rêts éco­no­miques qui ont la direc­tion effec­tive du pays, s’est replié sur des ques­tions iden­ti­taires ou morales très polé­miques : le mariage gai et la laï­cité. En effet, la France a elle-aussi dévoilé une charte de la laï­cité le même jour où celle du Québec était pré­sen­tée par le ministre Drainville. Ces débats d’identité sou­lèvent les pas­sions, à la fois chez ceux qui per­çoivent une dis­so­lu­tion de la culture natio­nale, tout comme chez ceux qui voient dans ces réac­tions un réflexe qu’ils estiment « xéno­phobe ». Cette oppo­si­tion entre un natio­na­lisme réifié et un mul­ti­cul­tu­ra­lisme libé­ral relève d’un faux débat qui masque la nature pro­fonde de la crise qui affecte les civi­li­sa­tions occi­den­tales.

Non pas « les valeurs », mais « la valeur »

La crise des « valeurs » qui éclate aujourd’hui mani­feste une dif­fi­culté des nations à ins­ti­tuer des valeurs com­munes. Le réflexe le plus immé­diat et, il faut le dire, le plus facile, est de blâmer cette crise du poli­tique sur des étran­gers venus de l’extérieur.

Or, par­tout, la réelle menace à l’intégrité des socié­tés et, faut-il le sou­li­gner, à celle de la nature est l’impératif appa­rem­ment iné­luc­table de toute com­mu­nauté poli­tique à devoir mobi­li­ser sa popu­la­tion, ses éner­gies, son ter­ri­toire pour nour­rir ce qu’on appelle, par euphé­misme, le « déve­lop­pe­ment », fût-il assorti de l’étiquette « durable ». Dans les faits, ceci signi­fie que la prio­rité est accor­dée à la crois­sance de l’économie et des inno­va­tions tech­nos­cien­ti­fiques qui la nour­rissent. Ceci signi­fie que la valeur « crois­sance du capi­tal » est celle qui a rem­placé toutes les autres, et se trouve en mesure de contraindre les actions des gou­ver­ne­ments. Ainsi, pour nour­rir l’accumulation abs­traite de l’argent, les gou­ver­ne­ments sont prêts à concé­der quan­tité d’avantages fis­caux aux nantis, et à abattre les lois, notam­ment envi­ron­ne­men­tales, qui pour­raient entra­ver le plein déploie­ment de la logique du profit.

Quelle souveraineté ?

Le Parti Québécois avait promis d’abolir la taxe santé et d’imposer plutôt les for­tu­nés et les minères. Ces mesures ont depuis fait long-feu. La tra­gé­die de Lac-Mégantic a illus­tré de manière dra­ma­tique les coûts du déve­lop­pe­ment pétro­lier et du mode de vie éner­gi­vore qui y est asso­cié. Cela n’empêche pas le gou­ver­ne­ment de favo­ri­ser l’exploitation pétro­lière à Anticosti et Gaspé, de même que les pipe­lines qui vien­dront de L’Alberta. Plusieurs entre­prises de pétrole et de gaz de schiste ont même su s’assurer le concours d’anciens pre­miers ministres pré­ten­du­ment sou­ve­rai­nistes pour mous­ser « l’acceptabilité sociale » de leurs pro­jets devant une popu­la­tion pré­oc­cu­pée des risques et impacts éco­lo­giques. Dans les faits, lorsqu’il s’agit d’exercer la sou­ve­rai­neté poli­tique, le gou­ver­ne­ment semble avoir été contraint de prio­ri­ser les inté­rêts du capi­tal.

Un véritable projet d’émancipation collective

Dans les faits, la véri­table menace qui empêche les com­mu­nau­tés poli­tiques de réflé­chir à des valeurs mises en par­tage est le féti­chisme de « l’économie d’abord », comme le disait le slogan élec­to­ral du gou­ver­ne­ment de Jean Charest. Plutôt que d’imposer une chasse aux « signes reli­gieux osten­ta­toires », la société qué­bé­coise devrait ques­tion­ner les condi­tions réelles de son inca­pa­cité d’agir poli­ti­que­ment en commun. À ce titre, les pres­sions du capi­ta­lisme mon­dia­lisé pénètrent avec d’autant plus d’aisance au Québec que le peuple qué­bé­cois s’est avéré his­to­ri­que­ment inca­pable d’entrer dans la moder­nité en réa­li­sant sa véri­table indé­pen­dance poli­tique. Le Parti Québécois, plutôt que de créer les condi­tions d’une véri­table sou­ve­rai­neté popu­laire, semble consi­dé­rer que les grandes entre­prises com­mer­ciales et média­tiques sont les véri­tables acteurs qui des­si­ne­ront ce que sera le Québec de demain. La nomi­na­tion contro­ver­sée de Pierre-Karl Péladeau à la direc­tion d’Hydro-Québec illustre cette dérive.

Si le peuple du Québec entend réflé­chir sur les « valeurs com­munes » avec les­quelles il entend entrer dans le 21ème siècle, cette entre­prise ne sau­rait prendre la forme cari­ca­tu­rale de pic­to­grammes illus­trant les vête­ments pros­crits dans les bureaux de l’État. En effet, le danger qui menace la société qué­bé­coise n’est pas dif­fé­rent de celui qui menace l’entièreté de l’espèce humaine. Plutôt que de dis­cu­ter vai­ne­ment des « valeurs occi­den­tales », ne vau­drait-il pas mieux s’interroger sur « la » valeur qui nous réunit tous aujourd’hui : celle de l’accroissement infini de la valeur éco­no­mique. Certes, cela veut aussi dire s’interroger sur le type de société qui devra être ins­ti­tué en lieu et place de celle du tout-à-l’économie, avec les ques­tion­ne­ments sur le vivre-ensemble que cela sup­pose. Mais cela ne pourra se faire qu’en arti­cu­lant, contre la domi­na­tion de la valeur argent, une valo­ri­sa­tion de l’humanitude, de la culture et du res­pect de la nature. En ce sens, une véri­table répu­blique qué­bé­coise serait celle qui serait en mesure de se res­sai­sir du passé qué­bé­cois et de se pro­je­ter dans l’avenir en enten­dant le fin mot déjà arti­culé dans Parti Pris dans les années 1960 : socia­lisme et indé­pen­dance.

Maxime Ouellet, pro­fes­seur à L’École des médias de l’UQAM

Eric Martin, pro­fes­seur au dépar­te­ment de phi­lo­so­phie du CÉGEP Édouard-Montpetit

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