Le débat autour de la "Charte des valeurs québécoises"

Le projet de Charte est mal parti

Par Mis en ligne le 16 septembre 2013

Comme tout le monde le sait, le projet sur la Charte des valeurs qué­bé­coises pola­rise et confond. Plusieurs pro­blé­ma­tiques sont impli­cites plutôt qu’explicites dont celle de l’immigration, où plu­sieurs « vraies » ques­tions ne sont pas posées, dont le pro­fi­lage, la dis­cri­mi­na­tion dans l’emploi et le loge­ment. En cen­trant le « pro­blème » sur les « accom­mo­de­ments rai­son­nables » et les signes reli­gieux dits osten­ta­toires, on aggrave une fausse pola­ri­sa­tion entre « eux » et « nous », d’où les malaises res­sen­tis par une grande partie de la popu­la­tion, immi­grante ou non-immi­grante.

Droits individuels et droits collectifs

Pour autant, la dis­cus­sion actuelle est mal partie. Plusieurs oppo­sants à la Charte la dénoncent parce qu’elle contre­di­rait les « droits indi­vi­duels ». C’est un concept qui découle de la phi­lo­so­phie libé­rale et de l’État dit de droit construit par les élites capi­ta­listes, et non un « absolu ». Les droits indi­vi­duels sont certes impor­tants, mais les droits col­lec­tifs existent aussi. Les « indi­vi­dus » ne sont pas des « atomes libres », ils sont ins­crits dans une société, dans son his­toire, dans ses rap­ports sociaux. Le pro­ces­sus mis sur la table par la révo­lu­tion fran­çaise notam­ment était jus­te­ment de récon­ci­lier ces droits indi­vi­duels (liberté) avec les droits col­lec­tifs (éga­lité). L’un ne va pas sans l’autre, car sans éga­lité, la liberté devient la liberté des plus forts. Cette phi­lo­so­phie « libé­rale » domine le Canada dit anglais et les États-Unis où des intel­lec­tuels et des acteurs poli­tiques regardent de haut les autres peuples comme s’ils n’avaient pas com­pris l’« évi­dence », c’est-à-dire la pri­mauté abso­lue, presque « reli­gieuse » des droits indi­vi­duels. Le résul­tat de cette approche est que dans ces pays, les couches popu­laires, en par­ti­cu­lier les immi­grants, sont péna­li­sées et frap­pées par la même réa­lité d’exclusion mal cachée par la rhé­to­rique sur la « tolé­rance » et le « mul­ti­cul­tu­ra­lisme ».

Discrimination

Revenons à notre débat. Nous sommes contre le projet actuel de Charte parce qu’il pro­file sur­tout une caté­go­rie de la popu­la­tion qui est, appe­lons-la par son nom, d’origine arabe et musul­mane. Nous ne pen­sons pas qu’une « charte des valeurs » prô­nant une cer­taine concep­tion de laï­cité va régler le pro­blème. Au contraire, le débat actuel risque d’aggraver des frac­tures et de créer de fausses inter­pré­ta­tions qui peuvent faci­le­ment tomber dans la déma­go­gie, le popu­lisme de droite et le racisme, ce qu’on constate déjà dans les médias-pou­belles. Comme l’affirme la lettre ouverte des 100 intel­lec­tuels contre le projet de charte, la logique du gou­ver­ne­ment « pro­cède d’une vision auto­ri­taire de la laï­cité (qui consiste non seule­ment à forcer un pro­ces­sus de sécu­la­ri­sa­tion, mais à réaf­fir­mer une hégé­mo­nie cultu­relle. Il s’agit de nor­ma­li­ser des pra­tiques sociales à coups d’interdictions reti­rant des droits et pro­dui­sant de l’exclusion et des dis­cri­mi­na­tions »

Le mouvement populaire interpellé

Ce débat inter­pelle les mou­ve­ments popu­laires et pro­gres­sistes. Dans la lignée des inter­ven­tions de Françoise David, de Maria Mourani et d’Alexa Conradi, il faut se pro­non­cer en évi­tant d’être coin­cés par une fausse pola­ri­sa­tion entre le gou­ver­ne­ment du PQ et les partis de droite au Québec (et au Canada). Il faut adop­ter une pers­pec­tive de lutte à long terme contre la dis­cri­mi­na­tion sous toutes ses formes. Cette dis­cri­mi­na­tion, il faut le rap­pe­ler, n’est pas seule­ment pré­sente dans les pra­tiques et le dis­cours des domi­nants. Elle s’enracine aussi dans une réa­lité popu­laire, ali­men­tée par l’idéologie du tout-le-monde-contre-tout-le-monde, et qui peut faci­le­ment trans­for­mer les aspi­ra­tions légi­times d’un peuple à l’autodétermination à une hos­ti­lité détour­née contre les « autres » (les « enva­his­seurs »).

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