La Nation : un objet trouvé

Par Mis en ligne le 20 juillet 2010

L’auteur insiste sur ce qui consti­tue les traits uni­ver­sels de la nation : elle est un groupe doté d’un récit his­to­rique et d’une conscience de soi.

Titre du livre : La Nation
Auteur : Gil Delannoi
Éditeur :
Le cava­lier bleu
Collection :
Idées reçues

Gil Delannoi, direc­teur de recherches au Cevipof (IEP de Paris), est un spé­cia­liste incon­testé de la nation et du natio­na­lisme (cf. Sociologie de la nation, Fondements théo­riques et expé­riences his­to­riques, chez Armand Colin en 1999). Son nouvel ouvrage se pro­pose, comme le veut la col­lec­tion dans laquelle il est publié, d’interroger les idées reçues sur la nation. Passant au crible dix-huit d’entre elles, on aurait pu craindre que l’exercice ne se trans­forme en un cata­logue d’erreurs et d’approximations et que, dès lors, l’objet de la réflexion se montre défi­ni­ti­ve­ment insai­sis­sable. Il n’en est rien. L’auteur montre que, non­obs­tant leur carac­tère confus ou exa­géré, les idées reçues sont rare­ment com­plè­te­ment fal­la­cieuses. Elles réclament plutôt cor­rec­tions et nuances. C’est à quoi s’emploie l’ouvrage.

On y apprend ainsi que la nation peut être sup­port sin­gu­lier de l’universel ou bien affir­ma­tion uni­ver­selle de la sin­gu­la­rité, qu’elle peut appa­raître comme la cris­tal­li­sa­tion de déter­mi­nismes his­to­rico-poli­tiques ou la matrice de l’histoire, qu’elle peut être trans­cen­dante ou ins­tru­men­ta­li­sée, eth­nique et civique, conti­nue et dis­con­ti­nue. En réa­lité, elle tra­verse les théo­ries et n’appartient à aucune. Il existe, en effet, d’excellentes rai­sons de refu­ser une défi­ni­tion théo­rique pré­cise de la nation.

Le poids de l’histoire

G. Delannoi récuse les termes clas­siques du débat entre par­ti­sans de la concep­tion moderne, qui font de la nation le pro­duit de la volonté, et tenants de la concep­tion roman­tique, qui ren­voient à l’idée de nation-génie, d’âme col­lec­tive. Cette posi­tion se fonde, en pre­mier lieu, sur l’expérience his­to­rique 1. Les exemples de construc­tion d’États-nations, et prin­ci­pa­le­ment ceux de la France et de l’Angleterre, montrent le carac­tère inex­tri­cable des dimen­sions poli­tiques, cultu­relles et eth­niques du fait natio­nal.

Alors qu’en Angleterre, « la nation s’est affir­mée par ajouts suc­ces­sifs et dis­pa­rates », en France, au contraire, on s’appuie sur « l’héritage cen­tra­lisé et conso­lidé par les rois capé­tiens depuis le Moyen Âge » 2. Aussi abou­tit-on à « deux types contras­tés qui peuvent servir de repères pour tous les autres che­mins vers la nation, che­mins com­po­sites qui sou­vent empruntent à l’un et à l’autre types » 3. Deux occur­rences de nations poli­tiques dont l’apparition n’était nul­le­ment pro­gram­mée. Il exis­tait certes des iden­ti­tés cultu­relle (au sens lin­guis­tique) et eth­nique (au sens démo­gra­phique) anté­rieures. Mais elles ne consti­tuaient pas des nations au sens fort : « Depuis dix mille ans qu’il y a des socié­tés com­plexes, pos­sé­dant des textes et des lois, la nation poli­tique fait figure de nou­veauté moderne mais ne pré­sente jamais de modèle unique » 4.

L’examen de l’éventuelle coïn­ci­dence entre nation et peuple permet à l’auteur de dif­fé­ren­cier les expé­riences fran­çaise et alle­mande. D’un côté, une théo­rie poli­tique du peuple, de l’autre une théo­rie eth­nique. L’histoire fran­çaise fait coïn­ci­der peuple, nation et droits de l’homme alors que l’histoire alle­mande cherche des élé­ments cultu­rels de nature à fonder une nation poli­tique. G. Delannoi remarque judi­cieu­se­ment que « moins une nation est cultu­relle et eth­nique, plus elle a besoin d’avoir un mythe poli­tique du peuple […]. Moins une nation est poli­tique, plus elle court le risque du replie­ment cultu­rel » 5.

Si manque la com­mu­nauté de culture, peut-on fonder une nation sur une com­mu­nauté de destin ? Qu’il soit voulu ou subi, ce destin commun, note l’auteur, pro­duit un sen­ti­ment d’appartenance à la nation que vient ren­for­cer l’enseignement de l’histoire. Mais, à un moment donné, on ne peut que consta­ter l’existence ou la non-exis­tence de cette conscience com­mune. La com­pa­rai­son entre la Belgique, dans laquelle elle décline inexo­ra­ble­ment, et l’Allemagne où, malgré la sépa­ra­tion, son évi­dence s’est impo­sée en quelques semaines lors de la réuni­fi­ca­tion, est éclai­rante. Y aurait-il alors une iden­tité natio­nale dont les racines plon­ge­raient dans quelque chose de l’ordre de la nature ? En fin connais­seur de l’œuvre de David Hume, G. Delannoi sou­ligne que « l’idée d’identité est une fic­tion com­mode, pro­ba­ble­ment inévi­table mais en son fond pro­vo­quée par un doute sur la conti­nuité des choses » 6. L’identité n’est donc ni un état ni une essence : « Toute iden­tité est une rela­tion et non une donnée natu­relle ou cultu­relle » 7. C’est donc, pour­suit-il, « autant l’autre qui défi­nit mon iden­tité que moi-même, et cela vaut pour les indi­vi­dus comme pour les nations » 8.

On ne sau­rait trop recom­man­der de médi­ter ces fortes réflexions en ces temps où la clarté est si mal par­ta­gée. G. Delannoi note que le besoin d’appartenance peut conduire à l’obsession de l’identité alors qu’appartenance et iden­tité sont deux notions assez éloi­gnées. Si la pre­mière sup­pose la pos­si­bi­lité du choix (je peux aban­don­ner ma reli­gion), la seconde implique la contrainte (je subis l’endoctrinement reli­gieux). D’un côté, la conscience de ce que je suis ou pense, de l’autre son absence (ou sa quasi-absence).

Cette réfé­rence à la reli­gion n’est pas hasar­deuse. Durkheim ne sou­li­gnait-il pas que la nation rele­vait du prin­cipe reli­gieux ? Dans cette pers­pec­tive, l’auteur sou­ligne l’importance des tra­vaux de l’historien Carlton Hayes et, en par­ti­cu­lier, de l’ouvrage de 1960, Nationalism : a Religion. Les rites des nations, notait Hayes, res­semblent à ceux des reli­gions. Faut-il, dès lors, voir dans le natio­na­lisme un rite par lequel la nation se construit ?

Nation et nationalisme

C’est, on le sait, la posi­tion d’E. Gellner. Mais, outre que cette thèse passe à côté de la dimen­sion propre de la nation, elle renonce à com­prendre vrai­ment le natio­na­lisme, Gellner lui-même recon­nais­sant ne pas pou­voir expli­quer pour­quoi cer­tains natio­na­lismes sont deve­nus par­ti­cu­liè­re­ment viru­lents. On com­prend, dès lors, l’importance du décou­ple­ment entre nation et natio­na­lisme. Il est, en effet, plus facile de cerner celui-ci si, à la dif­fé­rence de Gellner, on pos­tule que la nation existe indé­pen­dam­ment de lui. Il est d’ailleurs beau­coup plus facile de repé­rer et de défi­nir le natio­na­lisme que la nation. Contrairement à celle-ci, il consti­tue une idéo­lo­gie aux traits récur­rents, que l’auteur résume fort pré­ci­sé­ment. Il exprime d’abord la peur d’un déclin, il mani­feste un désir de réac­tion contre le pré­sent, il est une forme d’organicisme et, enfin, il fait un usage constant de la pro­pa­gande. Certes, ces carac­tères ne sont pas propres aux idéo­lo­gies natio­na­listes, mais s’y retrouvent tou­jours. Et sur­tout, celles-ci dif­fé­ren­cient le natio­na­lisme de « la conscience natio­nale, qui ne pos­sède aucun de ces carac­tères de façon régu­lière » 9. Ce décou­ple­ment permet aussi de ne pas confondre patrio­tisme (pour lequel l’indépendance natio­nale est mise au-dessus de tout autre consi­dé­ra­tion) et natio­na­lisme qui uti­lise la nation à d’autres fins que les fins patrio­tiques.

Même si c’est au sein de la nation qu’est née la moder­nité, peut-on néan­moins ima­gi­ner que celle-ci puisse se passer de la nation et invente une mor­pho­lo­gie nou­velle ? G. Delannoi n’évite pas cette pro­blé­ma­tique 10 : peut-on éla­bo­rer une forme d’organisation qui vise­rait à dis­so­cier le poli­tique et le cultu­rel, de façon à conser­ver les spé­ci­fi­ci­tés natio­nales ? Dans des pays, comme la France, dans les­quels le lien social est un lien poli­tique, la citoyen­neté ne risque-t-elle pas d’être privée de contenu ? Pour l’auteur, ce qui doit être sau­ve­gardé, c’est l’idéal d’autonomie poli­tique qui, après s’être incarné dans les cités, a trouvé un équi­libre dans l’État-nation. Il faut dès lors partir de la volonté des États-nations et l’on ne sau­rait exclure que le résul­tat de cette volonté soit la confé­dé­ra­tion de nations. L’essentiel est que soit garan­tie la nature démo­cra­tique du pro­ces­sus.

Au terme d’un par­cours où, en un nombre limité de pages, rien d’essentiel n’est omis, G. Delannoi insiste oppor­tu­né­ment sur ce qui consti­tue les traits uni­ver­sels de la nation : elle est un groupe doté d’un récit his­to­rique et d’une conscience de soi. Aussi, la quasi-absence des conte­nus ten­dant à faire une nation (même sol, même langue, même reli­gion, même popu­la­tion, etc.), n’est-elle pas déci­sive : « Si une his­toire natio­nale et la conscience de la pro­lon­ger unissent un groupe, il consti­tuera une nation » 11.

Le pari n’était guère aisé, mais le résul­tat dépasse les espé­rances : ce livre, en même temps qu’une incon­tes­table réus­site péda­go­gique, consti­tue un apport impor­tant à la théo­rie de la nation.

Alain POLICAR, Critique à non​fic​tion​.fr

Notes :

1 – pp. 27-42

2 – p. 38

3 – p. 39

4 – p. 41

5 – p. 75

6 – p. 84

7 – p. 85

8 – ibid.

9 – p. 104

10 – pp. 117-122

11 – p. 124

Titre du livre : La Nation
Auteur : Gil Delannoi
Éditeur : Le cava­lier bleu
Collection : Idées reçues
Date de publi­ca­tion : 22/04/10
N° ISBN : 978-2-84670-318-5

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