Cette vitesse qui nous paralyse

Par Mis en ligne le 20 juillet 2010

Poursuivant le projet de l’École de Francfort, Hartmut Rosa éla­bore une théo­rie cri­tique qui dénonce les effets patho­lo­giques de l’accélération dans la société postmoderne.

Titre du livre : Accélération : Une cri­tique sociale du temps
Auteur : Hartmut Rosa
Éditeur : La Découverte
Nom du tra­duc­teur : Didier Renault
Collection : Théorie critique

Comment notre rap­port au temps s’est-il méta­mor­phosé, au point de deve­nir un fac­teur d’aliénation déci­sif dans le monde contem­po­rain ? En sou­le­vant cette inter­ro­ga­tion, le socio­logue et phi­lo­sophe alle­mand Hartmut Rosa nous livre, dans Accélération, une théo­rie cri­tique décons­trui­sant les illu­sions d’une civi­li­sa­tion ayant hissé la vitesse au rang de valeur suprême. Plus nous allons vite, plus le temps nous manque, et plus nous per­dons le contrôle de notre propre des­ti­née, nous dit l’auteur, à tra­vers une relec­ture des évo­lu­tions modernes et post­mo­dernes construite autour du concept d’accélération. La vitesse ful­gu­rante qui nous emporte nous pri­ve­rait de la capa­cité de nous pro­je­ter dans l’avenir, et sus­ci­te­rait de nom­breux phé­no­mènes patho­lo­giques, allant de l’augmentation des symp­tômes dépres­sifs à la perte d’influence du poli­tique. Et si, dépas­sés par la vitesse de notre propre mou­ve­ment, nous avions atteint un point d’immobilité totale, syno­nyme de la fin du temps historique ?

Une socio­lo­gie des struc­tures temporelles

Cette démarche cri­tique s’inscrit dans le des­sein plus vaste d’une réno­va­tion de l’approche socio­lo­gique. Contrastant avec les modèles « sta­tiques » éla­bo­rés au XXe siècle, qui éva­cuent la ques­tion de la tem­po­ra­lité, elle se pro­pose « d’élaborer une socio­lo­gie sys­té­ma­tique du temps » 1 sus­cep­tible de rendre compte des dyna­miques sociales aussi bien au plan macro­so­cio­lo­gique, qu’au plan des per­cep­tions et moti­va­tions indi­vi­duelles 2. Le temps est en effet à l’œuvre au niveau de l’organisation sociale (calen­drier, jour­née de tra­vail, trans­ports, etc.), ainsi qu’à celui des pers­pec­tives sub­jec­tives, et notam­ment des choix éthiques (quel but donner à sa vie ? que faire de son temps libre ?). Il repré­sente un point de jonc­tion pri­vi­lé­gié entre ces deux dimen­sions. Comment, alors, la struc­ture sociale de la « moder­nité tar­dive », où la rapi­dité des flux bou­le­verse tous les champs de l’expérience humaine, recon­fi­gure-t-elle notre socle cultu­rel et nos aspi­ra­tions ? Ici se joue, selon l’auteur, l’opportunité d’un « diag­nos­tic » de l’ère postmoderne.

À l’origine de la moder­nité : l’accélération

Au centre de cette ana­lyse se trouve l’idée selon laquelle la moder­nité s’enracine dans un pro­ces­sus d’accélération du temps 3. Cette ten­dance se mani­feste par une pro­gres­sion spec­ta­cu­laire de la per­for­mance tech­nique, mais éga­le­ment par une fré­quence accrue des muta­tions sociales ainsi qu’une aug­men­ta­tion du rythme de vie des indi­vi­dus. Baudelaire, en Peintre de la vie moderne, avait bien saisi ce mou­ve­ment, décri­vant la moder­nité comme le régime du tran­si­toire, où la mode se sub­sti­tue à l’esthétique clas­sique de l’immuable 4. Simmel, quant à lui, voyait dans la grande ville et son agi­ta­tion ner­veuse un emblème fort de la société post-tra­di­tion­nelle 5. L’accélération ne se limite donc pas exclu­si­ve­ment au déve­lop­pe­ment de tech­niques révo­lu­tion­naires comme la machine à vapeur, le télé­graphe, le moteur à explo­sion, jusqu’à la numé­ri­sa­tion d’informations trans­mises « ins­tan­ta­né­ment » d’un point à l’autre de la pla­nète. Elle désigne, plus lar­ge­ment, « une aug­men­ta­tion quan­ti­ta­tive par unité de temps » 6 qui répond à une dyna­mique de crois­sance per­ma­nente, dans de nom­breux domaines de la vie sociale. L’individu moderne est autant fas­ciné qu’aspiré par la vitesse. Et cette orien­ta­tion ne fait que se radi­ca­li­ser durant « la moder­nité tar­dive », ce dont témoignent des pra­tiques post­mo­dernes comme le « fast food », le « speed dating », le « speed rea­ding » ou la « sieste éclair » 7. Le para­doxe majeur est que le pro­grès tech­nique, censé libé­rer du temps libre, s’accompagne au contraire d’une « raré­fac­tion des res­sources tem­po­relles », dans la mesure où il est motivé par une exi­gence de crois­sance tou­jours plus élevée : pro­duire davan­tage, se dépla­cer plus loin et plus sou­vent, mul­ti­plier les échanges sociaux, etc. Loin de vivre plus serei­ne­ment, nous sommes soumis à une course déchaî­née contre la montre.

Les causes de l’accélération

Par-delà la dia­lec­tique croissance/​accélération, l’auteur relève l’existence d’une « spi­rale autoa­li­men­tée » par laquelle toute révo­lu­tion tech­nique (ex : le numé­rique) entraîne des trans­for­ma­tions sociales (ex : le télé­tra­vail) don­nant lieu à une accé­lé­ra­tion du rythme de vie (ex : le mul­ti­tas­ting), qui elle-même appelle de nou­velles inno­va­tions tech­niques 8. Mais par quelles forces ce cir­cuit rétro­ac­tif a-t-il été mis en route durant la moder­nité indus­trielle ? Économiquement par­lant, le capi­ta­lisme génère un mode de pro­duc­tion où la maî­trise du temps devient la clé de la com­pé­ti­ti­vité 9. De fait, comme l’a montré Weber, l’esprit du capi­ta­lisme s’enracine dans « la dis­ci­pline tem­po­relle de l’éthique pro­tes­tante » 10, laquelle condamne l’oisiveté comme le pre­mier des péchés. Mais plus pro­fon­dé­ment, c’est la dis­pa­ri­tion de la pro­messe d’une « vie éter­nelle », liée à la sécu­la­ri­sa­tion, qui consti­tue selon l’auteur le moteur cultu­rel le plus puis­sant de l’accélération moderne. Dès lors que le salut ne peut plus être atteint dans l’au-delà, les aspi­ra­tions indi­vi­duelles doivent être réa­li­sées dans le « temps de la vie ». Une vie bonne est désor­mais « une vie bien rem­plie », mul­ti­di­men­sion­nelle : « Celui qui vit encore plus vite peut, d’une cer­taine manière, accom­plir une mul­ti­pli­cité de tâches vitales au cours d’une exis­tence unique, s’ouvrir à leurs pos­si­bi­li­tés d’expérience et de vécu » 11. Ici réside la « pro­messe de bon­heur » propre à l’accélération. Pourtant, cette pro­messe est inte­nable car la com­plexi­fi­ca­tion du monde social fait que notre enga­ge­ment dans cha­cune de ses sphères (tra­vail, famille, loi­sirs, consom­ma­tion, poli­tique, reli­gion, etc.) se révèle exces­si­ve­ment coû­teux en terme de temps 12 ; for­çant notre rythme de vie à s’élever jusqu’à se réduire à une suite inin­ter­rom­pue de séquences courtes et poly­va­lentes. Certes, la somme des épi­sodes de vie est tou­jours crois­sante, mais la réa­li­sa­tion de soi à tra­vers des expé­riences authen­tiques devient quant à elle extrê­me­ment problématique.

La rup­ture postmoderne

Le pro­ces­sus d’accélération opère un virage capi­tal à partir des années 1970-1980, mar­quées notam­ment par la révo­lu­tion numé­rique et la glo­ba­li­sa­tion. Le monde, déspa­tia­lisé, se trans­forme en un vaste réseau de « flux » (moné­taires, infor­ma­tion­nels, migra­toires, viraux, etc.) si rapides que l’on peut parler de « simul­ta­néi­sa­tion uni­ver­selle » 13. Tout ce qui fait obs­tacle à ce mou­ve­ment se voit mis à mal ; même les appa­reils clés de la moder­ni­sa­tion appa­raissent comme des freins : la bureau­cra­tie et les fron­tières de l’État-nation ; la « machi­ne­rie mili­taire » qui montre ses limites face aux gué­rillas légères et aux nébu­leuses ter­ro­ristes… 14. L’accélération est telle que la pla­ni­fi­ca­tion du temps s’avère impos­sible sur le long terme : les « dead­lines » dictent le rythme du tra­vail, tandis qu’on pri­vi­lé­gie une forme d’improvisation où les sphères de la vie sociale se mélangent de façon indif­fé­ren­ciée (répondre à des e-mails per­son­nels tout en effec­tuant une tâche pro­fes­sion­nelle, bou­cler un dos­sier le week-end afin de res­pec­ter un délai). On assiste à une « com­pres­sion du pré­sent » où le temps se trouve démul­ti­plié en chaque ins­tant T. Ce phé­no­mène, que l’auteur désigne par le concept de « tem­po­ra­li­sa­tion du temps » 15, a des réper­cus­sions par­ti­cu­liè­re­ment lourdes sur les indi­vi­dus et la culture.

La « détem­po­ra­li­sa­tion de la vie »

L’affirmation des iden­ti­tés indi­vi­duelles, durant la « moder­nité clas­sique », se tra­duit par l’autodéfinition des sujets à tra­vers des choix de vie cohé­rents et per­ma­nents : s’investir dans une car­rière pro­fes­sion­nelle, fonder une famille, adop­ter une idéo­lo­gie poli­tique, etc. 16. L’existence indi­vi­duelle prend l’aspect d’un par­cours nar­ra­tif ; elle se déve­loppe selon un ordre tem­po­rel qui lui est propre. La « moder­nité tar­dive », quant à elle, voit cette tem­po­ra­lité de la vie se frag­men­ter en une mul­ti­pli­cité de séquences dis­con­ti­nues. Les acteurs sociaux sont amenés à chan­ger régu­liè­re­ment de métier, de par­te­naire, de confes­sion, ou encore de zone géo­gra­phique. Même à une période déli­mi­tée de leur exis­tence, ils pré­sentent des traits iden­ti­taires très dif­fé­rents, selon qu’ils sont appré­hen­dés dans les sphères du tra­vail, de la famille, des cercles ami­caux, de la consom­ma­tion, etc. D’une iden­tité indi­vi­duelle stable, on passe ainsi à une nou­velle forme d’identité dite « situa­tive » : « savoir qui l’on est dépend de ceux à qui l’on a affaire à un moment donné (…) et de la sphère sociale dans laquelle on est actuel­le­ment engagé » 17. Cette dis­per­sion de l’identité induit, selon H. Rosa, un phé­no­mène de « détem­po­ra­li­sa­tion de la vie », c’est-à-dire une impos­si­bi­lité pour les indi­vi­dus de s’inscrire dans une tem­po­ra­lité cohé­rente, et, par suite, d’avancer en se pro­je­tant dans le futur. L’auteur y voit une expli­ca­tion de la montée en puis­sance de la dépres­sion, prin­ci­pal indi­ca­teur de la souf­france post­mo­derne. La dépres­sion peut en effet être com­prise comme une « patho­lo­gie du temps » : sou­vent causée par une situa­tion de stress intense, elle se mani­feste « par le sen­ti­ment d’un temps coa­gulé, sus­pendu, et de l’absence d’avenir » 18. Cette para­ly­sie psy­chique serait donc liée à une « expé­rience de la dérive » où l’individu, dis­solu dans les flux d’expériences dis­pa­rates, ne par­vient plus à se per­ce­voir comme sujet auto­nome, unifié, capable d’un agir doué de sens.

La « détem­po­ra­li­sa­tion de l’histoire »

Un diag­nos­tic com­pa­rable s’impose concer­nant le deve­nir de la culture. S’appuyant sur les tra­vaux de R. Koselleck, H. Rosa insiste sur l’émergence, durant la période se situant entre 1770 et 1830 (Sattelzeit), d’une nou­velle concep­tion de l’histoire où le pré­sent (« espace d’expérience ») et l’avenir (« hori­zon d’attente ») se trouvent radi­ca­le­ment dif­fé­ren­ciés. Le futur est désor­mais por­teur d’une pro­messe de « pro­grès social et poli­tique » 19. D’une per­cep­tion sta­tique de l’histoire, nous bas­cu­lons vers la per­cep­tion d’une his­toire fina­li­sée, ce qu’exprime le concept de « tem­po­ra­li­sa­tion de l’histoire ». Mais com­ment main­te­nir cet idéal du pro­grès lorsque le sys­tème poli­tique mani­feste une désyn­chro­ni­sa­tion de plus en plus fla­grante face à la vitesse et la com­plexité des évo­lu­tions éco­no­miques, sociales et tech­niques ? Il sem­ble­rait que la poli­tique soit deve­nue, dans le monde post­mo­derne, un frein à la cir­cu­la­tion des flux : « les pro­ces­sus d’accélération, dont l’essor était porté par des espoirs uto­piques lorsqu’ils furent mis en œuvre poli­ti­que­ment, se sont aujourd’hui auto­no­mi­sés au point qu’ils pour­suivent aujourd’hui leur tra­jec­toire au détri­ment de cette poli­tique et des espoirs de pro­grès » 20. Cette défaite de la poli­tique et des « éner­gies uto­piques » qu’elle a pu sou­le­ver jusque dans les années 1970 témoigne, de façon plus glo­bale, d’une crise de la culture, due à ce que « le projet cultu­rel et le pro­ces­sus struc­tu­rel de la moder­ni­sa­tion se contre­disent irré­vo­ca­ble­ment » 21. De l’espoir en un futur meilleur, il ne sub­siste plus que la per­cep­tion d’un temps his­to­rique figé dans « l’éternel retour de l’actualité », où la seule issue désor­mais envi­sa­geable est celle de l’ « Apocalypse » (catas­trophe nucléaire, éco­lo­gique, géné­tique, etc.), c’est-à-dire la fin de l’histoire 22.

L’urgence d’une sortie de crise

Reste alors à penser les condi­tions d’une libé­ra­tion face à cette alié­na­tion de la culture par la struc­ture. Selon l’auteur, il est cru­cial d’envisager une voie alter­na­tive qui per­mette d’éviter le scé­na­rio d’un triomphe total de l’accélération, sans pour­tant recou­rir à l’option d’un pro­ces­sus géné­ra­lisé de décé­lé­ra­tion, ce qui revien­drait à sortir de l’histoire 23. Identifier les déter­mi­nismes tem­po­rels res­pon­sables du malaise post­mo­derne consti­tue un pre­mier pas dans cette démarche.

rédac­teur : Jérémie GROJNOWSKI, Critique à non​fic​tion​.fr

Illustration : Giacomo Balla, construc­tion sculp­tu­rale de bruit et de vitesse (Cliff1066tm / flickr​.com)

Notes :

1 – p. 13.

2 – p. 17.

3 – p. 53.

4 – p. 56.

5 – p.74.

6 – p. 87.

7 – p. 87, 155.

8 – p. 190.

9 – p. 201

10 – p. 363

11 – p. 225.

12 – p. 235.

13 – p. 266.

14 – p. 241-255.

15 – p. 237.

16 – p. 281.

17 – p. 291.

18 – p. 302.

19 – p. 314.

20 – p. 328.

21 – p. 359-360.

22 – p. 333.

23 – p. 373.

Titre du livre : Accélération : Une cri­tique sociale du temps
Auteur : Hartmut Rosa
Éditeur : La Découverte
Nom du tra­duc­teur : Didier Renault
Collection : Théorie critique
Date de publi­ca­tion : 01/04/10
N° ISBN : 2707154822

Les commentaires sont fermés.