Ils voulaient changer le monde.

Le militantisme marxiste-léniniste au Québec

de Jean-Philippe Warren, Montréal, VLB éditeur, 2007, 255 p.

Par Mis en ligne le 27 juillet 2010

Jean-Philippe Warren est socio­logue et sa for­ma­tion pre­mière a sûre­ment été utile pour la recherche et l’analyse rela­tives au phé­no­mène de l’extrême-gauche maoïste au Québec, dont il pré­sente les résul­tats dans son der­nier livre. Mais le mérite pre­mier (au sens de pre­mier niveau) de ce livre, je crois, est de l’ordre de la recherche his­to­rique. Il s’agit en effet d’une contri­bu­tion majeure à l’étude du déve­lop­pe­ment idéo­lo­gique de la gauche au Québec, par la recons­ti­tu­tion de la trame des che­mi­ne­ments qui conduisent de scis­sions au RIN (Rassemblement pour l’indépendance natio­nale) durant les années 1960 à la for­ma­tion de groupes rela­ti­ve­ment conjonc­tu­rels (Comité indépendance-socialisme–CIS, Front de libé­ra­tion populaire–FLP, etc.), à l’impact d’initiatives poli­tiques du syn­di­ca­lisme et de mou­ve­ments popu­laires (Front d’action politique–FRAP, notam­ment) et à la ren­contre avec des cou­rants maoïstes de l’Amérique du Nord anglo­phone, jusqu’à la consti­tu­tion de grou­pe­ments fran­co­phones réso­lu­ment mar­xistes-léni­nistes dans la pre­mière moitié de la décen­nie 1970, et par l’analyse de ceux-ci.

Titre du livre : Ils vou­laient chan­ger le monde. Le mili­tan­tisme mar­xiste-léni­niste au Québec
Auteur :
Jean-Philippe Warren
Éditeur : VLB édi­teur, Montréal
Date de publi­ca­tion : 2007

Il faut savoir gré à J.-P. Warren de la somme de tra­vail qu’il a ici consen­tie : malgré le nombre sou­vent élevé de groupes et de cou­rants dont il doit tenir compte, le lec­teur ne s’y perd pas et ce simple éclai­rage permet déjà de mieux saisir les réa­li­tés. Pour les géné­ra­tions arri­vées à la conscience poli­tique après la dis­pa­ri­tion de ce mar­xisme-léni­nisme, et en par­ti­cu­lier pour la géné­ra­tion étu­diante d’aujourd’hui qui a par­fois ten­dance à confondre la période de Parti pris et celle du mili­tan­tisme des années 1970, par exemple, l’apport de ce livre (au titre cepen­dant un peu apa­thique) à la connais­sance de la pensée de contes­ta­tion est réel et direct. Et comme Warren est lui-même d’une géné­ra­tion socio­po­li­tique ulté­rieure à celle des grou­pe­ments qu’il étudie, son tra­vail res­pecte d’autant plus faci­le­ment une dis­tance cri­tique néces­saire.

J.-P. Warren cite régu­liè­re­ment les docu­ments d’orientation, les jour­naux et les bul­le­tins inté­rieurs de ces orga­ni­sa­tions, de même qu’il se réfère à des récits de vie de leurs mili­tantes et leurs mili­tants : non seule­ment les indi­ca­tions qu’il en tire paraissent tou­jours fort inté­res­santes et révé­la­trices, mais elles sont mani­fes­te­ment l’oeuvre d’un cher­cheur qui domine par­fai­te­ment le corpus des textes qu’il a consul­tés. Je n’ai pas décelé de contre­sens dans l’interprétation qu’il four­nit et je ne vois pas ce qui pour­rait man­quer de déter­mi­nant, c’est-à-dire qui modi­fie­rait la donne d’ensemble, dans ce qui est rap­porté et sert à son ana­lyse. À ces égards aussi, Ils vou­laient chan­ger le monde. Le mili­tan­tisme mar­xiste-léni­niste au Québec s’avère un ouvrage de grande qua­lité.

En début de livre, le lec­teur peut trou­ver inap­pro­prié que J.-P. Warren adopte (ou semble adop­ter) la pos­ture d’une cer­taine condes­cen­dance à l’endroit des groupes qu’il va étu­dier et de leurs mili­tantes et mili­tants, ou alors pré­sente son tra­vail comme celui d’un périple dans un monde d’exotisme et d’insolite, comme un voyage en ubu­land. En lan­gage davan­tage uni­ver­si­taire, il écrit vou­loir « faire sens de l’insensé ». Mais cette pos­ture est mise de côté assez rapi­de­ment ; et on se demande bien­tôt si l’auteur ne s’est pas senti obligé de payer par elle un tribut à l’esprit du temps, afin que le lec­teur d’aujourd’hui accepte plus faci­le­ment de le suivre… Quoi qu’il en soit, ladite pos­ture n’interfère pas par la suite avec l’effort d’analyse. On trouve cepen­dant dans le texte de petits ana­chro­nismes et quelques erreurs. Mais fort peu. Et à moins de vou­loir chi­ca­ner, coûte que coûte, il faut men­tion­ner que les quelques élé­ments aux­quels tout cela peut se réfé­rer ne grèvent pas la qua­lité de la contri­bu­tion de J.-P. Warren. Sa for­ma­tion de socio­logue est plus immé­dia­te­ment per­cep­tible dans les ques­tion­ne­ments à l’origine de son ouvrage et les buts qu’il s’est donnés : « com­prendre l’engagement sub­jec­tif des femmes et des hommes » qui ont rallié dans les années 1970 le mili­tan­tisme mar­xiste-léni­niste, « mettre en lumière les évé­ne­ments et les moti­va­tions » qui les y ont conduits, les étapes de leur démarche, cerner enfin les « inten­tions pri­mor­diales » (p. 12).

Ces ques­tion­ne­ments rendent compte, à mon avis, de l’objet tel qu’il le cir­cons­crit. J.-P. Warren se penche sur le cou­rant du mar­xisme-léni­nisme parce que celui-ci défi­nit l’espace pro­gram­ma­tique qui recueillit alors le plus grand nombre de mili­tants et de mili­tantes radi­ca­li­sés et il étudie plus spé­ci­fi­que­ment l’organisation En Lutte ! ainsi que la Ligue com­mu­niste (mar­xiste-léni­niste) du Canada / LC(M-L)C, plus tard connue sous le nom de Parti com­mu­niste ouvrier (PCO), parce que ce furent les deux grou­pe­ments « m-l » les plus impor­tants. Sa volonté n’est donc pas d’analyser les luttes sociales de l’époque ni même les formes de leur radi­ca­li­sa­tion (par exemple : le pro­ces­sus de grève géné­rale de 1972 au Québec, qui entraîna la des­ti­tu­tion d’autorités civiles), bien qu’il puisse en tenir compte, non plus que de se pen­cher sur les déve­lop­pe­ments que connurent la gauche et le com­mu­nisme au xxe siècle. À cet égard, pour­tant, quelques pré­ci­sions s’imposent ; la dési­gna­tion « mar­xisme-léni­nisme », par exemple, est uti­li­sée dans le texte sans que l’auteur explique d’où elle vient, ni de quelle conjonc­ture elle est née. Il eût été révé­la­teur de rap­pe­ler que cette expres­sion surgit des convul­sions de 1923-1925 en Union des répu­bliques socia­listes sovié­tiques (URSS), qu’elle codi­fia le fon­de­ment idéo­lo­gique de la montée au pou­voir de Joseph Staline et fos­si­lisa la signi­fi­ca­tion des repères ana­ly­tiques uti­li­sés à cette fin. Universellement, à la fois par les par­ti­sans et les oppo­sants de Staline, l’expression « mar­xisme-léni­nisme » fut ainsi asso­ciée à celle de sta­li­nisme, les orga­ni­sa­tions qui s’en récla­maient se récla­mant tou­jours de lui. Le texte de J.-P. Warren iden­ti­fie mar­xisme-léni­nisme à bol­che­visme (et même, « ml-isme » à bol­che­visme) (p. 28), ce qui n’est pas la même chose ; ou alors, « l’insensé » dont il est ques­tion s’appliquerait à toute l’histoire du socia­lisme ou du com­mu­nisme et à celle de leurs divers cou­rants durant le siècle der­nier, ce qui est peut-être le point de vue de l’auteur, mais qui n’est jamais for­mulé. Et si c’était le cas, les expli­ca­tions sur le Québec telles qu’elles sont ici arti­cu­lées n’iraient for­cé­ment pas à l’essentiel…

Après l’introduction, l’ouvrage est divisé en quatre grands cha­pitres, tous très inté­res­sants, suivis de remarques conclu­sives qui reprennent des ana­lyses avan­cées aupa­ra­vant tout en pro­po­sant, sur cer­tains aspects, une éla­bo­ra­tion plus fouillée. Le pre­mier cha­pitre porte sur « La montée du radi­ca­lisme poli­tique » et vise à percer les déve­lop­pe­ments que connaissent, de la mi-décen­nie 1960 jusqu’au tour­nant des années 1970, les mou­vances de gauche au Québec ; le deuxième est celui de « L’âge des fon­da­tions » : il s’arrête plus direc­te­ment aux débats stra­té­giques et de pro­gramme que les mili­tantes et les mili­tants consi­dèrent alors au coeur des pro­blèmes poli­tiques qu’ils doivent résoudre. C’est de ce moment que l’attrait du maoïsme se mani­feste chez beau­coup d’entre eux et que la « mao-sta­li­no­phi­lie », si je puis dire, devient la réfé­rence pre­mière de leur enga­ge­ment, attrait qui conduira pré­ci­sé­ment à la créa­tion d’En lutte ! et de la LC(M-L)C. Ces deux pre­miers cha­pitres sont d’une très grande richesse et J.-P. Warren les mène de façon docu­men­tée et très claire. Notons d’ailleurs qu’il prend soin de sou­li­gner que, au-delà de l’exotisme du voyage, les ques­tions dis­cu­tées alors par cette extrême-gauche peuvent se révé­ler fort impor­tantes : Quelle est la dyna­mique de classe au Québec ? Existe-t-il dans la pro­vince une grande bour­geoi­sie ? La révo­lu­tion bour­geoise est-elle ache­vée au Québec ? (p. 83), etc. Sur cette lancée, le troi­sième cha­pitre, « L’expérience maoïste », traite d’orientations défi­ni­tion­nelles des pro­grammes d’En lutte ! et de la LC(M-L)C – PCO sur le fémi­nisme et les reven­di­ca­tions des femmes, sur la ques­tion natio­nale, sur l’axe stra­té­gique de l’agitation et de la pro­pa­gande comme méthode pri­vi­lé­giée de construc­tion d’un parti de révo­lu­tion et, enfin, sur ce que J.-P. Warren appelle la « contre-culture maoïste », où il veut rendre compte des repères exis­ten­tiels et du milieu de vie des mili­tantes et des mili­tants. Le qua­trième cha­pitre, enfin, s’intitule sim­ple­ment « Déclin et apos­ta­sie » ; J.-P. Warren y étudie les causes de la dis­pa­ri­tion au début des années 1980 de ces deux orga­ni­sa­tions, qui comp­taient pour­tant cha­cune à la toute fin de la décen­nie pré­cé­dente plu­sieurs cen­taines de membres et sym­pa­thi­sants assi­dus, des mil­liers de sup­por­teurs, et avaient su se doter de moyens consi­dé­rables : budget annuel oscil­lant de 300 000 à 500 000 $ pour la LC(M-L)C, par exemple, et 68 employés per­ma­nents en 1978 pour En Lutte ! (p. 102 ; 227, note 96)…

Plusieurs des expli­ca­tions qu’apporte le texte s’avèrent fort éclai­rantes et d’autres, déjà plus ou moins connues, neuves par leur pré­ci­sion. Ainsi en est-il de l’analyse du pas­sage de posi­tions pro-indé­pen­dance du Québec, que par­ta­geait la très grande majo­rité des mili­tantes et des mili­tants fran­co­phones à l’origine des orga­ni­sa­tions « m-l », à des posi­tions de défense, voire de pro­mo­tion de l’État cana­dien. J.-P. Warren sug­gère que l’abandon du mot d’ordre d’indépendance va pro­cé­der, idéo­lo­gi­que­ment et sur le fond, de la fameuse « théo­rie des trois mondes » expo­sée au milieu des années 1970 par le diri­geant chi­nois Teng Siao-P’ing, selon laquelle il était envi­sa­geable de gagner les pays du deuxième monde (France, Grande-Bretagne, Canada, etc.), du moins par­tiel­le­ment, à la lutte des pays du troi­sième monde, moteur de la révo­lu­tion, contre l’hégémonisme réac­tion­naire des deux grandes puis­sances domi­nant agres­si­ve­ment la pla­nète, les États-Unis et l’URSS. « Leur posi­tion (la posi­tion des pays du deuxième monde) doit donc être non pas affai­blie, mais ren­for­cée » (p. 114), ce qui amena à repous­ser les orien­ta­tions poli­tiques ris­quant d’ébranler l’État cana­dien, dont la sépa­ra­tion du Québec. Et au réfé­ren­dum de 1980, alors que les deux orga­ni­sa­tions prônent l’annulation du vote, les charges prin­ci­pales visent le camp sou­ve­rai­niste : « un vote pour le oui est un vote en faveur des lois anti-ouvrières comme celle qui sus­pen­dait le droit de grève des tra­vailleurs du Front commun ; c’est un oui à la police dans nos syn­di­cats ; c’est un oui aux res­tric­tions bud­gé­taires dans la santé et l’éducation », « la sépa­ra­tion pour les tra­vailleurs, c’est l’exploitation accrue », pou­vait-on lire, par exemple, dans le jour­nal de la LC(M-L)C-PCO (p. 108 ; 121). J’ajouterais qu’on pas­sait ainsi sous silence la loi de contrôle des salaires du gou­ver­ne­ment fédé­ral de Pierre Elliot Trudeau, contre laquelle s’était pour­tant dérou­lée la grève géné­rale cana­dienne de 1976, notam­ment. Et je note, tout aussi bien, qu’en dépit de leurs invec­tives adres­sées au vieux Parti com­mu­niste du Canada et à la social-démo­cra­tie de ce pays, CCF-NPD (Co-ope­ra­tive Commonwealth Federation–Nouveau Parti démo­cra­tique), les maoïstes se situaient par là sur une ligne poli­tique très sem­blable à celle de ces deux partis, qui ont tou­jours refusé la sépa­ra­tion du Québec en met­tant en avant qu’elle affai­bli­rait la posi­tion de l’État cana­dien face à l’emprise amé­ri­caine et qu’il conve­nait, dans une pers­pec­tive pro­gres­siste, de ren­for­cer cet État et ses ins­ti­tu­tions.

S’il y a des manques, ou des creux dans l’analyse, ils pro­cèdent à l’occasion d’une insuf­fi­sante mise en pers­pec­tive théo­rique et com­pa­ra­tive du cou­rant et des orga­ni­sa­tions étu­diés, à trop prendre à la lettre, notam­ment, ce que ces der­nières avancent sur le mar­xisme, à ne pas les ques­tion­ner davan­tage. En voici deux exemples : Ces maoïstes refusent de s’engager véri­ta­ble­ment dans la lutte et de mettre en avant des mots d’ordre visant la dis­pa­ri­tion de l’oppression spé­ci­fique que subissent les femmes en tant que genre, selon une expli­ca­tion vou­lant que les femmes riches et pauvres n’aient rien en commun et que le fémi­nisme divise la classe pro­lé­taire en sou­le­vant les ouvrières contre les ouvriers : la natio­na­li­sa­tion de l’économie, semble-t-il, four­ni­rait d’elle-même la vraie solu­tion. Le plus sur­pre­nant, c’est que voilà un posi­tion­ne­ment anti­no­mique à celui des « clas­siques » du mar­xisme : Friedrich Engels a pré­ci­sé­ment mis en avant que la femme est le pro­lé­taire du pro­lé­taire dans son livre sur L’origine de la famille, de la pro­priété privée et de l’État (Bruxelles, Tribord, 2004 [1984]), alors que Vladimir Illitch Oulianov dit Lénine, durant les pre­mières années de l’Internationale com­mu­niste, a approuvé le projet de la grande fémi­niste com­mu­niste alle­mande, Clara Zetkin, d’inviter des femmes de toutes condi­tions sociales (tra­vailleuses, « ladies », riches, pauvres, ména­gères) à une ren­contre mon­diale de lutte pour l’égalité hommes-femmes. La même Internationale com­mu­niste, tou­jours du vivant de Lénine, réunie en congrès au début des années 1920, a adopté des réso­lu­tions sti­pu­lant que la voie stra­té­gique en direc­tion du socia­lisme était le front uni ouvrier, ce qui entraî­nait que les com­mu­nistes, notam­ment, puissent pro­po­ser aux partis sociaux-démo­crates de former avec eux des gou­ver­ne­ments conjoints, sur la base, entre autres, de « com­bi­nai­sons par­le­men­taires » qui le per­met­traient, pré­ci­sait-on (Manifestes, thèses et réso­lu­tions des Quatre pre­miers congrès mon­diaux de l’Internationale com­mu­niste, Paris, Maspéro, 1978, p. 158-164). Dans l’un et l’autre cas, les posi­tions des orga­ni­sa­tions En lutte ! et LC(M-L)C paraissent donc étran­gères à l’esprit et à la lettre des orien­ta­tions des diri­geants et des intel­lec­tuels his­to­riques dont elles se récla­maient pour­tant, sur des sujets tout de même cru­ciaux. Comment cela s’explique-t-il ?

Il me semble qu’une réelle mise en pers­pec­tive ana­ly­tique (qui, d’ailleurs, écar­te­rait beau­coup de pré­ju­gés que peuvent entre­te­nir, soyons-en sûrs, les jeunes lec­teurs éven­tuels de Warren) aurait permis d’aller plus loin dans la com­pré­hen­sion même du phé­no­mène maoïste qué­bé­cois. Lénine écri­vait dans La mala­die infan­tile du com­mu­nisme, le gau­chisme [http://​www​.mar​xists​.org/​f​r​a​n​c​a​i​s​/​l​e​n​i​n​/​w​o​r​k​s​/​1​9​2​0​/​0​4​/​g​a​u​c​h​i​s​m​e.htm] que le but des com­mu­nistes n’était pas la consti­tu­tion « d’un groupe de révo­lu­tion­naires », mais la « construc­tion du parti diri­geant de la classe révo­lu­tion­naire ». Il est assez évident que, au mieux, les méthodes d’action et la pensée stra­té­gique des deux orga­ni­sa­tions étu­diées par J.-P. Warren s’identifiaient davan­tage à la construc­tion du « groupe de révo­lu­tion­naires » qu’à celle d’un « parti de la classe révo­lu­tion­naire ». Soulignons, en outre, que la concep­tion de la vie interne de leur parti qu’élaborent alors les « m-l » qué­bé­cois s’inspire direc­te­ment du fonc­tion­ne­ment des partis sta­li­ni­sés des années 1930 et 1940, dans la manière d’envisager les rap­ports entre les ins­tances de l’organisation (toute fondée sur le ver­ti­ca­lisme) et les rap­ports entre les membres et leur orga­ni­sa­tion (exi­gence de sou­mis­sion).

On pour­rait avan­cer des remarques du même type en ce qui a trait à quelques autres dimen­sions, cette fois dans le but d’approfondir des expli­ca­tions néan­moins pré­sentes. Ainsi en est-il de cette idée d’un attrait spé­ci­fique qu’a exercé le maoïsme sur d’importants cou­rants intel­lec­tuels : Ellen Meiksins Wood, dans The Retreat From Class. A New ‘True’ Socialism’ (Schocken Books, 1986), en a traité de manière convain­cante déjà, en liant la source de cet attrait aux condi­tions dans les­quelles se sont retrou­vés les révo­lu­tion­naires chi­nois après le mas­sacre de la révo­lu­tion (ouvrière de masse) de 1925-1927. Un recours à son ana­lyse aurait pu étayer des intui­tions qu’avance J.-P. Warren et per­mettre ainsi de mieux cerner la nature du phé­no­mène qu’il a étudié. Il en est de même des orien­ta­tions ultra gauches d’En lutte ! et de la LC(M-L)C, que J.-P. Warren asso­cie à des poli­tiques mon­diales du com­mu­nisme (des années 1920, écrit-il ; de fait, ce sont des orien­ta­tions proches de celles de la période 1929-1935), qui se sont révé­lées désas­treuses à l’époque même où elles furent éla­bo­rées. Qu’étaient ces poli­tiques, par quels filons et pour­quoi se sont-elles impo­sées dans ces orga­ni­sa­tions qué­bé­coises ? Comment se fait-il que, malgré l’expérience qui en avait été faite une qua­ran­taine d’années plus tôt, elles n’aient pas sou­levé de résis­tances parmi leurs mili­tantes et leurs mili­tants ?

Il est fort pos­sible, pour­tant, que les pré­oc­cu­pa­tions pour ces ques­tions relèvent d’intérêts de recherche dif­fé­rents de ceux de l’auteur et qu’elles n’aient pas été rete­nues par J.-P. Warren parce qu’étrangères ou non néces­saires au trai­te­ment de la pro­blé­ma­tique qui était la sienne. J’ai eu plus de mal à le suivre, malgré tout, dans l’analogie qui est éta­blie entre l’engagement com­mu­niste (dans tous les pays et toutes les orga­ni­sa­tions ?) et l’engagement reli­gieux, et l’idée qu’au Québec le pre­mier pour­rait même s’avérer l’ersatz d’une entrée en com­mu­nauté, telle qu’une entrée de ce type pou­vait faire sens dans les décen­nies anté­rieures. Durant les années 1960 et 1970, les grou­pe­ments maos pul­lulent en effet dans plu­sieurs pays indus­tria­li­sés et riches et comptent plu­sieurs mil­liers d’adhérentes et d’adhérents : peut-être les groupes d’autres pays se com­por­taient-ils de façon moins tota­li­taire envers leurs propres membres que ce qui est rap­porté par J-P. Warren de la LC(M-L)C en par­ti­cu­lier, mais toutes les socié­tés qui ont connu le phé­no­mène du radi­ca­lisme maoïste n’avaient certes pas été mar­quées par une socia­li­sa­tion aussi clé­ri­ca­li­sée cultu­rel­le­ment que c’était le cas du Québec. Par ailleurs, l’immense majo­rité des hommes et des femmes asso­ciés aux deux orga­ni­sa­tions étu­diées semblent non seule­ment amers aujourd’hui, mais ils ont la nette impres­sion d’avoir perdu leur vie pen­dant leurs années de mili­tan­tisme, et c’est sous cet angle que J.-P. Warren pour­suit notam­ment le trai­te­ment de sa pro­blé­ma­tique. Est-ce par­ti­cu­lier au « ml-isme » ? Au « ml-isme » qué­bé­cois ?

À cet égard, s’il y a un poids du reli­gieux quant à l’expérience vécue ici, ne pour­rait-il être consi­déré aussi sous l’angle de l’isolement dans lequel son ambiance a tenu (avant les années 1960) la popu­la­tion, la grande majo­rité des intel­lec­tuels, de la jeu­nesse sco­la­ri­sée et des syn­di­ca­listes à l’égard du mou­ve­ment ouvrier et socia­liste mon­dial ? Et donc, de la naï­veté et de l’absence de repères chez un très grand nombre de mili­tantes et de mili­tants à la recherche d’une option de ren­ver­se­ment de l’ordre établi ? Il revient évi­dem­ment aux ex-membres d’En Lutte ! et de la LC(M-L)C d’évaluer s’ils ont ou non le sen­ti­ment d’avoir « fait le sacri­fice de leur vie sur l’autel de la cause pro­lé­ta­rienne » (p. 12). Mais il reste que per­sonne parmi ces membres, selon ce que rap­porte l’auteur, ne paraît consi­dé­rer la période de son mili­tan­tisme comme le moment d’un réel appren­tis­sage (de l’histoire, de la vie poli­tique, de soi-même aussi), qui aurait amené à se dépas­ser per­son­nel­le­ment, en décou­vrant notam­ment ses propres fai­blesses et ses qua­li­tés. C’est mal­heu­reux et fort déso­lant…

Cela dit, et par ailleurs, je tiens à sou­li­gner en conclu­sion ce que j’ai d’abord mis en exergue. Ce livre de Jean-Philippe Warren s’avère une contri­bu­tion très réelle et riche à la connais­sance d’un sujet impor­tant, fort peu étudié jusqu’ici, mais sur lequel, semble-t-il, tout le monde se per­met­tait des opi­nions. La confu­sion des genres et des dates ne sera plus per­mise doré­na­vant, cepen­dant que les engoue­ments poli­tiques de toute une géné­ra­tion mili­tante, sou­vent liés à une pro­fonde géné­ro­sité sociale, seront net­te­ment mieux connus.

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