Le gouvernement canadien et la crise

La faillite d’un modèle de croissance inégalitaire

Par Mis en ligne le 29 mars 2011

L’analyse des don­nées du der­nier recen­se­ment (2006) indique que les gains médians des tra­vailleurs cana­diens à temps plein ont fait du sur­place au cours des 25 der­nières années. Un rap­port du Centre d’étude des niveaux de vie (CSLS) montre que durant cette période (1980 à 2005) la pro­duc­ti­vité du tra­vail au Canada a crû de 37 %. Ainsi, contrai­re­ment aux pré­dic­tions des modèles éco­no­miques, l’augmentation de la pro­duc­ti­vité n’a pas entraîné une hausse pro­por­tion­nelle et auto­ma­tique des salaires réels. Le par­tage de la richesse s’est déplacé en faveur du capi­tal, au détri­ment du tra­vail. En 1981, la part du revenu après impôt déte­nue par les 20 % les plus riches était de 39,8 %.

En 2005, cette part avait grimpé à 46,9 %. Pour le quin­tile le plus pauvre, la situa­tion est inverse. Leur part a dimi­nué pas­sant de 5,3 % en 1981 à 4,7 % en 2005. Ainsi, alors que la part du revenu après impôt du quin­tile supé­rieur repré­sen­tait 7,5 fois celui du quin­tile infé­rieur au début des années 80, l’écart s’établissait à 9,4 fois en 2005. Le Canada figure main­te­nant parmi les pays les plus inéga­li­taires. En dix ans, nous avons dépassé la moyenne des trente pays membres de l’Organisation de coopé­ra­tion et de déve­lop­pe­ment éco­no­mique (OCDE). Les Canadiens qui com­posent les 10 % les plus riches occupent une posi­tion enviable. Calculé en parité de pou­voir d’achat, leur revenu moyen atteint 71 000 $US, soit plus de 30 % du revenu moyen des pays de l’OCDE qui s’établit à 54 000 $US En effet, une publi­ca­tion récente de Saez et Veall révèle que la prin­ci­pale cause de l’accroissement des écarts de richesse au Canada pro­vient de la crois­sance spec­ta­cu­laire des très hauts reve­nus (les 1 % les plus riches). Au Québec, les gains médians des tra­vailleurs à temps plein ont reculé de 5,5 % de 1980 à 2005. Ainsi, les 20 % les plus riches qui déte­naient 39,5 % du revenu après impôt en 1981 ont élevé leur part à 42,9 % en 2006. Quant aux 60 % res­tants, consti­tués des quin­tiles inter­mé­diaires, ils ont vu leur part recu­ler de 55,2 % à 51,7 % pour la même période.

Un marché du tra­vail plus flexible, mais aussi plus inéga­li­taire…

Amorcées dans les années 80 avec la lutte à l’inflation et la hausse des taux d’intérêt, les pres­sions pour conte­nir les coûts sala­riaux se sont accen­tuées dans les années 90 Au Canada et au Québec, cette vision s’est tra­duite par des déré­gle­men­ta­tions, des réduc­tions à l’assurance-emploi, des atteintes au droit du tra­vail et à la syn­di­ca­li­sa­tion. Elle est aussi asso­ciée à des périodes de gel ou d’indexation par­tielle du salaire mini­mum. À cet égard, il faut rap­pe­ler que la valeur réelle du salaire mini­mum qué­bé­cois a for­te­ment chuté au cours des années 80. Depuis ce temps, sa pro­gres­sion a été plutôt lente. Entre 1999 et 2008, celui-ci n’a aug­menté que de 1,3 %, ce qui repré­sente un maigre 0,09 $ en dol­lars constants. Les sala­riés du sec­teur public n’ont pas été épar­gnés. Menaces de pri­va­ti­sa­tion, par­te­na­riat public-privé, décrets de conven­tions col­lec­tives ont miné leur capa­cité de négo­cia­tion. Malgré la crois­sance éco­no­mique, ceux-ci ont été inca­pables d’améliorer leur pou­voir d’achat. Entre 1997 et 2006, ils ont même subi une réduc­tion de 1 %. Il faut aussi rap­pe­ler qu’à titre d’employeur, les gou­ver­ne­ments fédé­ral et pro­vin­cial ont lar­ge­ment contri­bué à la crois­sance des emplois aty­piques.

Une redis­tri­bu­tion de moins en moins effi­cace

Plutôt que d’amortir ces dis­pa­ri­tés sala­riales en fai­sant jouer à fond les mesures de redis­tri­bu­tion, les gou­ver­ne­ments ont amputé leur capa­cité d’action en accor­dant des baisses d’impôt favo­rables aux classes plus aisées et en sabrant dans les pro­grammes de trans­fert. Rappelons ici les coupes au pro­gramme d’assurance-chômage, main­te­nant appelé « assu­rance-emploi ». Outre de s’être dégagé de son finan­ce­ment et d’avoir détourné les sur­plus, le gou­ver­ne­ment fédé­ral a for­te­ment abaissé son niveau de pro­tec­tion en limi­tant l’admissibilité et en dimi­nuant le niveau de pres­ta­tions. Alors qu’au début des années 90, plus de 80 % des chô­meurs étaient cou­verts, aujourd’hui le taux de cou­ver­ture n’atteint pas les 50 %. Les femmes, qui occupent majo­ri­tai­re­ment les emplois à temps par­tiel, ont été les prin­ci­pales vic­times de ces res­tric­tions. Du côté pro­vin­cial, l’indexation par­tielle des pres­ta­tions d’assistance-emploi a aussi affecté, à la baisse, la redis­tri­bu­tion vers les plus pauvres. Il est d’ailleurs assez iro­nique de voir l’OCDE recon­naître que la piètre per­for­mance du Canada en matière d’inégalités au cours des dix der­nières années est due au fait que nos gou­ver­ne­ments dépensent moins que d’autres pays en matière de trans­ferts aux chô­meurs et aux familles et que l’effet de redis­tri­bu­tion des impôts et trans­ferts a décliné au cours des années.

Crise et sortie de crise : conti­nuité ou rup­ture ?

Comme toute crise, la crise actuelle risque d’exacerber les inéga­li­tés sur le marché du tra­vail. Les nom­breuses pertes d’emplois conju­guées aux com­pres­sions sala­riales vont jouer sur l’évolution des reve­nus. Sur le plan plus spé­ci­fique du marché du tra­vail, la bataille pour mieux sou­te­nir les tra­vailleurs pré­caires et encou­ra­ger la syn­di­ca­li­sa­tion est loin d’être gagnée. Le relè­ve­ment du salaire mini­mum à 9,50 $ l’heure en 2010 demeure insuf­fi­sant pour sortir ces sala­riés de la pau­vreté et réduire les inéga­li­tés. Par ailleurs, la volonté poli­tique de modi­fier les lois du tra­vail afin d’améliorer la pro­tec­tion des tra­vailleurs aty­piques demeure absente. La déré­gle­men­ta­tion du marché du tra­vail a tou­jours des adeptes alors que les rap­ports Bernier (2003) et Arthurs (2006) demeurent sur des tablettes. Sans som­brer dans le pes­si­misme, un scé­na­rio de conti­nuité appa­raît tout à fait plau­sible. Par contre, il n’est pas une fata­lité. L’expérience montre qu’il existe des alter­na­tives au capi­ta­lisme anglo-saxon et au néo­li­bé­ra­lisme. Le modèle amé­ri­cain n’est pas la seule option. La crise peut et doit aussi être une occa­sion à saisir.

Josée Lamoureux est éco­no­miste à la CSN. Ce texte est extrait d’un article paru dans le numéro deux des NCS (automne 2009).

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