Hausse des droits de scolarité

Le symptôme d’une dérive plus profonde

Par Mis en ligne le 29 mars 2011

Le gou­ver­ne­ment du Québec pré­voit haus­ser les droits de sco­la­rité : il en coû­tera 3793 $ par année pour étu­dier, une aug­men­ta­tion de près de 75 % (soit 1625 $) sur cinq ans. Cette hausse par­ti­cipe d’une logique plus géné­rale de pri­va­ti­sa­tion du finan­ce­ment et des fina­li­tés des ins­ti­tu­tions d’enseignement. La logique du champ éco­no­mique colo­nise ainsi les milieux d’enseignements : plutôt que de former des têtes, on demande main­te­nant aux uni­ver­si­tés d’alimenter le déve­lop­pe­ment et la crois­sance économique. 

Privatiser le financement

Les hausses ne visent pas tant à ren­flouer les coffres des uni­ver­si­tés qu’à chan­ger la façon dont on les finance. L’objectif est de faire repo­ser de plus en plus le finan­ce­ment uni­ver­si­taire sur les indi­vi­dus et sur le sec­teur privé. Selon le der­nier budget, après ces hausses, la part du finan­ce­ment payée par les étu­diants aug­men­tera de 12,7 % à 16,9 %. Celle du gou­ver­ne­ment du Québec bais­sera de 54 % à 51,4 % et celle du fédé­ral dimi­nuera de 14 % à 12 %. Québec veut aussi aug­men­ter de 50 % les dons faits par des entre­prises privées.

Le gou­ver­ne­ment cite favo­ra­ble­ment l’exemple du finan­ce­ment privé en Ontario : « Une entre­prise peut asso­cier sa marque de com­merce avec l’Université York pour la pro­duc­tion de maté­riel pro­mo­tion­nel ou de cam­pagnes mar­ke­ting. » Autant dire que l’Université col­la­bore avec l’industrie jusqu’à se fondre avec elle, jusqu’à deve­nir elle-même une marque commerciale.

Des labo­ra­toires de recherche commercialisable ?

Toujours dans son budget, « le gou­ver­ne­ment s’attend à ce que les uni­ver­si­tés obtiennent davan­tage de contrats privés de recherche et qu’elles com­mer­cia­lisent dans de meilleures condi­tions les résul­tats de leurs recherches ». On voit se des­si­ner une uni­ver­sité à deux vitesses. Au pre­mier cycle, des for­ma­tions tech­niques dis­pen­sées par des char­gés de cours pré­caires, le tout financé par des frais de sco­la­rité élevés.

Les étu­diants paie­ront cher pour une for­ma­tion super­fi­cielle, une « pensée » PowerPoint uti­li­taire qui ne cherche pas à les faire réflé­chir, mais à les mouler aux besoins de l’économie. Au deuxième cycle, des pro­fes­seurs acca­pa­rés par la course aux sub­ven­tions et des doc­to­rants employés dans des pro­jets de recherche finan­cés par et pour des entre­prises à « haute valeur ajou­tée», déve­lop­pant des « inno­va­tions » bre­ve­tables en bio­tech­no­lo­gie ou en télé­com­mu­ni­ca­tion. Les uni­ver­si­tés se trans­forment ainsi pro­gres­si­ve­ment en labo­ra­toires de recherche com­mer­cia­li­sable, en sous-trai­tant de l’entreprise privée.

Cela détourne quan­tité de res­sources qui ne sont plus des­ti­nées à l’enseignement. L’université n’est pas « sous-finan­cée», elle est mal finan­cée. Le mon­tant des sub­ven­tions et des contrats de recherche alloués aux uni­ver­si­tés a plus que doublé en dix ans, le plus sou­vent dans des sec­teurs à voca­tion tech­nique ou appli­quée. Quant aux autres sec­teurs, les Arts ou les huma­ni­tés, ils doivent s’adapter aux cri­tères de per­for­mance ou dis­pa­raître. Il en va de même pour l’université elle-même : l’élite ne s’y inté­resse que dans la mesure où elle peut aug­men­ter la pro­duc­ti­vité et la com­pé­ti­ti­vité de l’économie québécoise.

La phi­lo­sophe Hannah Arendt nous enjoi­gnait de « penser ce que nous fai­sons ». C’était bien la moindre des choses. Pourtant, quand sonnent les tam­bours de la « guerre éco­no­mique » mon­diale, nous exi­geons des ins­ti­tu­tions d’enseignement qu’elles s’enrôlent doci­le­ment, oubliant — parce que nous le savons ! — que le par­cours de notre éco­no­mie pro­duc­ti­viste est jonché d’inégalités, de catas­trophes humaines, cultu­relles et écologiques.

Détournement de mission

On demande aux uni­ver­si­taires de trou­ver des façons de mar­chan­di­ser ce qui ne l’est pas encore. L’opposition à une telle ins­tru­men­ta­li­sa­tion éco­no­mique de l’université ne concerne pas uni­que­ment les intel­lec­tuels et uni­ver­si­taires : il s’agit d’un enjeu beau­coup plus large, qui touche à la façon dont nous pou­vons col­lec­ti­ve­ment penser la société et son avenir. À moins de refu­ser cette conscrip­tion de la pensée, le Québec et sa culture auront tôt fait de dis­pa­raître dans quelque colonne comptable.

Qu’enseignerons-nous alors, sinon l’histoire de la dis­so­lu­tion du monde dans les rap­ports mar­chands ? Nous nous oppo­sons à ces hausses et au détour­ne­ment de la mis­sion fon­da­men­tale des uni­ver­si­tés. Le patri­moine humain de connais­sances scien­ti­fiques, de culture et de métiers dont l’université assure la garde doit être trans­mis aux indi­vi­dus pour servir de base à leur juge­ment et donner un sens à leur liberté, plutôt que d’être cédé aux entre­prises pour maxi­mi­ser des pro­fits qui minent déjà le bien commun, poli­tique et naturel.

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Ont signé ce texte : Yves-Marie Abraham Montréal, Normand Baillargeon, Benoît Coutu, Marc-André Cyr, Olivier Clain, Daniel Dagenais, Amélie Descheneau-Guay, Rémi De Villeneuve, Jean-François Filion, Gilles Gagné, Gilles Labelle, François L’Italien, Louis Marion, Jacques Mascotto, Éric Martin, Minh Quang Nguyen, Maxime Ouellet, Jacques Pelletier, Jean Pichette, Rolande Pinard, Éric Pineault, Camille Robert.

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