Stephen Harper et la militarisation du Canada

Par Mis en ligne le 29 mars 2011

En jan­vier 2006, les Conservateurs de Harper rem­portent l’élection fédé­rale et forment un gou­ver­ne­ment mino­ri­taire. D’emblée, ils reçoivent en « héri­tage » du gou­ver­ne­ment libé­ral pré­cé­dant une guerre dans le sud de l’Afghanistan et un budget mili­taire en expan­sion rapide. Dès le pre­mier dis­cours du trône, le nou­veau Premier ministre annonce la pour­suite de la guerre et des dépenses addi­tion­nelles de plu­sieurs mil­liards de dol­lars en arme­ments, sans être clair sur les détails par contre. Rapidement cepen­dant, il devient appa­rent que le ren­for­ce­ment de l’armée devient effec­ti­ve­ment la sixième prio­rité offi­cieuse de ce gou­ver­ne­ment. Avec celle-ci se déga­ger une autre prio­rité : chan­ger la per­cep­tion de la popu­la­tion sur le rôle du Canada dans la guerre et le militaire.

L’agression comme stra­té­gie politique

Harper se targue de ne pas cacher sa pensée. Il annonce aussi qu’il ne veut pas gou­ver­ner par com­pro­mis et accom­mo­de­ments, selon une cer­taine tra­di­tion cana­dienne. Il choi­sit une stra­té­gie poli­tique dif­fé­rente : l’agression et la « poli­tique d’intrusion gra­duelle » (Wedge poli­tics). Les stra­tèges conser­va­teurs estiment en effet qu’une mino­rité poli­ti­que­ment unie et bien orga­ni­sée est capable de défaire une majo­rité divi­sée et désor­ga­ni­sée. Dans un jeu d’intimidation, celui qui est le plus déter­miné fera plier un adver­saire moins déter­miné et gagnera l’affrontement. L’agression est récom­pen­sée, et l’utilisation stra­té­gique d’enjeux pour semer la divi­sion dans les rangs de l’adversaire per­met­tra d’avoir le dessus. C’est sur cette voie que s’engage le gou­ver­ne­ment Harper, d’où le choix « logique » de miser sur la guerre en Afghanistan. En effet, il compte uti­li­ser la guerre pour ral­lier sa base, et en même temps, aggra­ver la ziza­nie au sein des partis d’opposition, par­ti­cu­liè­re­ment au sein du Parti libé­ral lui-même.

Tout mili­taire

Quelques semaines après son intro­ni­sa­tion, Harper visite l’Afghanistan. Il place à la tête du Ministre de la défense natio­nale le géné­ral à la retraite Gordon O’connor, un ancien lob­byiste de l’industrie mili­taire. En même temps, il annonce son refus de déve­lop­per les nou­veaux pro­grammes sociaux promis par les Libéraux, notam­ment le pro­gramme de ser­vices de garde pour enfants et l’Accord de Kelowna avec les Premières nations. Sa prio­rité est claire : aug­men­ter les dépenses mili­taires mas­si­ve­ment de 12,8 mil­liards de dol­lars et ce, sur cinq ans. Lors du pre­mier budget fédé­ral, Harper va encore plus loin en s’engageant à rajou­ter 5,3 mil­liards de plus à ce qui était déjà la plus grosse aug­men­ta­tion de dépenses mili­taires en une géné­ra­tion. Aujourd’hui, les dépenses mili­taires du Canada excèdent les 19 mil­liards par an, clas­sant celui-ci au 6e rang des pays membres de l’OTAN, et au 15e rang mon­dial. Ajustées au taux d’inflation, les dépenses mili­taires cana­diennes sont à leur sommet depuis la Seconde Guerre mon­diale, dépas­sant même les niveaux atteints durant la guerre froide.

Une nou­velle poli­tique extérieure

Sous le gou­ver­ne­ment conser­va­teur, la posi­tion inter­na­tio­nale du Canada doit être fondée sur la pour­suite des « inté­rêts natio­naux », et son influence doit repo­ser une forte puis­sance mili­taire. Harper insiste tou­jours sur les mêmes termes : les inté­rêts d’un Canada « fort, uni, indé­pen­dant et libre » doivent domi­ner. Or pour pro­mou­voir les inté­rêts cana­diens dans un monde com­plexe et par­fois dan­ge­reux, il faut faire preuve d’assurance. Dans cette optique, la prio­rité est d’établir des rela­tions mul­ti­la­té­rales et bila­té­rales plus solides, notam­ment avec les États-Unis, qui est, selon Stephen Harper notre meilleur ami et notre plus grand par­te­naire com­mer­cial. Pour cela, le Canada doit ren­for­cer son appa­reil mili­taire, comme cela est le cas en Afghanistan. Dans ce pays, la « sécu­rité du Canada » est en jeu, car les « ter­ro­ristes » menacent. Le dis­cours est le sui­vant : en Afghanistan en fin de compte, les sol­dats cana­diens défendent les inté­rêts natio­naux. Ils com­battent le ter­ro­risme inter­na­tio­nal et aident « le peuple afghan à repar­tir à neuf dans un pays libre, démo­cra­tique et pai­sible ». Avec la pour­suite de la guerre en Afghanistan, la « défense de l’Arctique » est deve­nue l’autre éten­dard des Conservateurs sur la sécu­rité et la sou­ve­rai­neté. Ce ter­rain est contesté, sur­tout que, dans le sillon du réchauf­fe­ment cli­ma­tique, le pas­sage du Nord-Ouest devient de plus en plus acces­sible. Pour Harper, il faut rem­plir la partie cana­dienne de l’Arctique de patrouilles armées et défendre la sou­ve­rai­neté, non seule­ment contre les pré­ten­tions états-uniennes, mais sur­tout contre la nou­velle « menace » mili­taire russe. En fin de compte, tout en per­sé­vé­rant dans des voies déjà amor­cées par les gou­ver­ne­ments libé­raux, Harper fait sa marque. La dif­fé­rence pour­rait être décrite de la manière sui­vante : les Libéraux vou­draient que le Canada soit un bras des États-Unis, tandis que les Conservateurs vou­draient que le Canada soit un clone des États-Unis.

Big busi­ness

L’adhésion de Harper au camp mili­ta­riste et la pro­di­ga­lité des allo­ca­tions de son gou­ver­ne­ment à la défense ont été une vraie béné­dic­tion pour l’industrie mili­taire. En juin 2006, le gou­ver­ne­ment a annoncé 17,1 mil­liards de dépenses éche­lon­nées pour des avions de trans­port de longue et moyenne portée, des héli­co­ptères, des camions, et trois nou­veaux vais­seaux. Plus tard, dans une manœuvre-sur­prise, le gou­ver­ne­ment a annoncé plus d’un mil­liard addi­tion­nel pour des vieux tanks de l’époque de la guerre froide. Depuis, le robi­net des dépenses mili­taires est ouvert. De nou­veaux pro­grammes ont été annon­cés, tota­li­sant des mil­liards addi­tion­nels pour des mises à jour de navires de guerre, des vais­seaux de patrouille dans l’Arctique, des véhi­cules aériens télé­gui­dés, et une plé­thore de nou­veaux pro­grammes d’équipements, comme le pro­gramme des héli­co­ptères et des avions à portée moyenne (coût prévu de 5 mil­liards). Dans son énoncé de poli­tique sur la défense (« Le Canada d’abord »), Harper promet des pro­jets tota­li­sant 490 mil­liards de dol­lars étalés sur les 20 pro­chaines années. Selon une autre étude du Centre cana­dien de poli­tiques alter­na­tives, plus de 40 % des contrats de défense en 2006-2007 ont été consi­dé­rés comme « non com­pé­ti­tifs » par le gou­ver­ne­ment, c’est-à-dire qu’il n’y a pas eu d’appels d’offres. Plusieurs des pro­grammes n’exigent même pas une divul­ga­tion publique, si leur coût se situe en des­sous de 100 millions.

Steven Staples est direc­teur de l’Institut Rideau à Ottawa. Ce texte est extrait d’un article paru dans le numéro trois des NCS (hiver 2010).

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