Stephen Harper et la militarisation du Canada

En janvier 2006, les Conservateurs de Harper remportent l’élection fédérale et forment un gouvernement minoritaire. D’emblée, ils reçoivent en « héritage » du gouvernement libéral précédant  une guerre dans le sud de l’Afghanistan et un budget militaire en expansion rapide. Dès le premier discours du trône, le nouveau Premier ministre annonce la poursuite de la guerre et des dépenses additionnelles de plusieurs milliards de dollars en armements, sans être clair sur les détails par contre. Rapidement cependant, il devient apparent que le renforcement de l’armée devient effectivement la sixième priorité officieuse de ce gouvernement. Avec celle-ci se dégager une autre priorité : changer la perception de la population sur le rôle du Canada dans la guerre et le militaire.

 

L’agression comme stratégie politique

 

Harper se targue de ne pas cacher sa pensée. Il annonce aussi qu’il ne veut pas gouverner par compromis et accommodements, selon une certaine tradition canadienne. Il choisit une stratégie politique différente : l’agression et la « politique d’intrusion graduelle » (Wedge politics). Les stratèges conservateurs estiment en effet qu’une minorité politiquement unie et bien organisée est capable de défaire une majorité divisée et désorganisée. Dans un jeu d’intimidation, celui qui est le plus déterminé fera plier un adversaire moins déterminé et gagnera l’affrontement. L’agression est récompensée, et l’utilisation stratégique d’enjeux pour semer la division dans les rangs de l’adversaire permettra d’avoir le dessus. C’est sur cette voie que s’engage le gouvernement Harper, d’où le choix « logique » de miser sur  la guerre en Afghanistan. En effet, il compte utiliser la guerre pour rallier sa base, et en même temps, aggraver la zizanie au sein des partis d’opposition, particulièrement au sein du Parti libéral lui-même.

 

Tout militaire

 

Quelques semaines après son intronisation, Harper visite l’Afghanistan. Il place à la tête du Ministre de la défense nationale le général à la retraite Gordon O’connor, un ancien lobbyiste de l’industrie militaire. En même temps, il annonce son refus de développer les nouveaux programmes sociaux promis par les Libéraux, notamment le programme de services de garde pour enfants et l’Accord de Kelowna avec les Premières nations. Sa priorité est claire : augmenter les dépenses militaires massivement de 12,8 milliards de dollars et ce, sur cinq ans. Lors du premier budget fédéral, Harper va encore plus loin en s’engageant à rajouter 5,3 milliards de plus à ce qui était déjà la plus grosse augmentation de dépenses militaires en une génération. Aujourd’hui, les dépenses militaires du Canada excèdent les 19 milliards par an, classant celui-ci au 6e rang des pays membres de l’OTAN, et au 15e rang mondial. Ajustées au taux d’inflation, les dépenses militaires canadiennes sont à leur sommet depuis la Seconde Guerre mondiale, dépassant même les niveaux atteints durant la guerre froide.

 

Une nouvelle politique extérieure

 

Sous le gouvernement conservateur, la position internationale du Canada doit être fondée sur la poursuite des « intérêts nationaux », et son influence doit reposer une forte puissance militaire. Harper insiste toujours sur les mêmes termes : les intérêts d’un Canada « fort, uni, indépendant et libre » doivent dominer. Or pour promouvoir les intérêts canadiens dans un monde complexe et parfois dangereux, il faut faire preuve d’assurance. Dans cette optique, la priorité est d’établir des relations multilatérales et bilatérales plus solides, notamment avec les États-Unis, qui est, selon Stephen Harper notre meilleur ami et notre plus grand partenaire commercial. Pour cela, le Canada doit renforcer son appareil militaire, comme cela est le cas en Afghanistan. Dans ce pays, la « sécurité du Canada » est en jeu, car les « terroristes » menacent. Le discours est le suivant : en Afghanistan en fin de compte, les soldats canadiens défendent les intérêts nationaux. Ils combattent le terrorisme international et aident « le peuple afghan à repartir à neuf dans un pays libre, démocratique et paisible ». Avec la poursuite de la guerre en Afghanistan, la « défense de l’Arctique » est devenue l’autre étendard des Conservateurs sur la sécurité et la souveraineté. Ce terrain est contesté, surtout que, dans le sillon du réchauffement climatique, le passage du Nord-Ouest devient de plus en plus accessible. Pour Harper, il faut remplir la partie canadienne de l’Arctique de patrouilles armées et défendre la souveraineté, non seulement contre les prétentions états-uniennes, mais surtout contre la nouvelle « menace » militaire russe. En fin de compte, tout en persévérant dans des voies déjà amorcées par les gouvernements libéraux, Harper fait sa marque. La différence pourrait être décrite de la manière suivante : les Libéraux voudraient que le Canada soit un bras des États-Unis, tandis que les Conservateurs voudraient que le Canada soit un clone des États-Unis.

 

Big business

 

L’adhésion de Harper au camp militariste et la prodigalité des allocations de son gouvernement à la défense ont été une vraie bénédiction pour l’industrie militaire. En juin 2006, le gouvernement a annoncé 17,1 milliards de dépenses échelonnées pour des avions de transport de longue et moyenne portée, des hélicoptères, des camions, et trois nouveaux vaisseaux. Plus tard, dans une manœuvre-surprise, le gouvernement a annoncé plus d’un milliard additionnel pour des vieux tanks de l’époque de la guerre froide. Depuis, le robinet des dépenses militaires est ouvert. De nouveaux programmes ont été annoncés, totalisant des milliards additionnels pour des mises à jour de navires de guerre, des vaisseaux de patrouille dans l’Arctique, des véhicules aériens téléguidés, et une pléthore de nouveaux programmes d’équipements, comme le programme des hélicoptères et des avions à portée moyenne (coût prévu de 5 milliards). Dans son énoncé de politique sur la défense (« Le Canada d’abord »), Harper promet des projets totalisant 490 milliards de dollars étalés sur les 20 prochaines années. Selon une autre étude du Centre canadien de politiques alternatives,  plus de 40 % des contrats de défense en 2006-2007 ont été considérés comme « non compétitifs » par le gouvernement, c’est-à-dire qu’il n’y a pas eu d’appels d’offres. Plusieurs des programmes n’exigent même pas une divulgation publique, si leur coût se situe en dessous de 100 millions.

 

Steven Staples est directeur de l’Institut Rideau à Ottawa. Ce texte est extrait d’un article paru dans le numéro trois des NCS (hiver 2010).