La consternante performance du NPD

Après l’élection du 2 mai dernier et la percée surprise du NPD, plusieurs électeurs et électrices du Québec étaient enclins à donner la chance au coureur. Après tout, beaucoup de monde ont cru Jack Layton et Thomas Mulcair qui avaient promis de répondre aux attentes des Québécois pour donner, disaient-ils, « une dernière chance au Canada ». Six mois plus tard cependant, la réalité semble avoir rattrapé la fiction.

L’assaut contre le Québec

Stephen Harper pour sa part a toujours été assez consistent entre ses actions et ses paroles. Il avait promis, à l’époque où il s’emparait du Parti « progressiste-conservateur » de démolir les pierres angulaires historiques du fédéralisme canadien, notamment le concept des « deux peuples fondateurs » et de leurs droits. Pour lui, le bilinguisme représente un vestige d’une époque révolue où le « vrai » Canada était forcé de faire des concessions à la « minorité francophone ». C’est dans ce sens qu’il faut interpréter les nominations récentes à la Cour Suprême et dans la fonction de Vérificateur général. La marginalisation du Québec doit être poursuivie sans relâche tant sur la scène politique (trois nouvelles circonscriptions sur trente-trois pour le Québec dont le poids absolu est très diminué à la Chambres des communes) que sur le terrain économique, via la disparition programmée du Chantier maritime de Lévis et la mainmise de Toronto sur l’Autorité québécoise des marchés financiers (la Commission des valeurs mobilières).

Silence complaisant

Ce ne sont que les premiers pas dans une opération globale qui conduira à déplacer l’ « axe » politico-économique du Canada vers une sorte de « pacte » entre Toronto (capitale du capitalisme financier canadien) et Calgary (épicentre des ressources pétrolières et minières de l’ouest et du nord). Or devant tout cela, on ne peut que constater non seulement l’incapacité mais l’indifférence du NPD. Quelques plates excuses ont servi de cache-sexe plutôt mince à une politique non seulement nonchalante, mais complaisante. Des députés de l’ouest ont eu le courage de dire qu’ils ne pouvaient pas se permettre d’avoir l’air sympathiques aux revendications québécoises pendant que les ténors québécois (à part Alexandre Boulerice) étaient à peu près silencieux.

Quelle campagne au leadership ?

Certains diront que le NPD depuis le décès de Jack Layton se cherche une âme et que ce qui apparaît comme un désarroi s’explique par le fait que les énergies sont consacrées à la campagne au leadership. Cela nous semble un prétexte assez faible. Pire encore, les ambigüités du NPD se reproduisent dans cette campagne au leadership. Le candidat favori de l’establishment, Brian Topp, a été et reste encore l’homme de main de l’aile fédéraliste « pure et dure » du NPD, celle identifiée aux leaders de l’ouest comme Roy Romanow ou à l’ancien chef Ed Broadbent, et qui étaient bien contents d’appuyer le gouvernement fédéral (sous Trudeau notamment) dans sa croisade contre les droits nationaux du Québec. En se vantant d’être un « fils du Québec », Brian n’a rien à dire sinon que la « question de la constitution » (au lieu de dire franchement la question de la place du Québec dans le Canada) n’est pas à l’ordre du jour. Est-ce à dire que le statu quo est acceptable ?

Le « candidat du Québec »

Par ailleurs, Thomas Mulcair, fort de l’appui de la majorité des parlementaires québécois du NPD, n’est pas vraiment plus convaincant. Cet homme, on le connaît, parle des deux coins de la bouche. Non seulement sur la question des droits du Québec, où il défend le fédéralisme « asymétrique » tout en affirmant la nécessité de « vaincre les séparatistes ». Mais aussi sur les questions économiques et sociales fondamentales, où Mulcair est en réalité un libéral repeint en orange. Son appui aux attaques contre le mouvement social québécois au début de l’ère Charest en 2003, sa fierté de se dire pro-libre échange et pro-ALÉNA, son silence assourdissant sur les questions que posent les mouvements sociaux sur l’éducation et la santé, s’expliquent par une posture d’un homme qui se situe au centre-centre, dans la tradition du PLQ et du PLC ce qui veut dire, plus souvent qu’autrement et au-delà des promesses électorales, au centre-droit. Par ailleurs, les chefs du NPD au Canada anglais s’illusionnent totalement en pensant que Mulcair est populaire au Québec. Ils ignorent que c’est Jack qui a gagné la dernière élection.

La déconnection

Il est dommage d’observer que Roméo Saganash, un homme dont la réputation n’est plus à faire, glisse lui aussi dans un discours anti-Québec. Certes, Roméo a raison de nous rappeler que le droit à l’autodétermination des Québécois ne peut occulter le même droit pour les Premières Nations. Mais faut-il opposer l’un contre l’autre, comme l’ont fait les élites fédéralistes du Québec ? Cela en tout cas laisse supposer que l’État canadien est un « meilleur » ami des autochtones qu’un éventuel État québécois indépendant, alors qu’en réalité, c’est ce même État fédéral qui a subjugué, dominé et exploité les Premières Nations depuis la mise en place de l’État colonial et de son successeur, le « dominion » du Canada. Une politique courageuse aurait été de dire, « voilà, on va se battre ensemble autochtones et Québécois pour briser ce carcan et refonder un dispositif étatique qui rompt avec la domination. » Était-ce encore là trop demander ? Qu’est-ce le NPD peut faire pour sortir le débat du tunnel actuel ?

Le déplacement des plaques tectoniques

Le NPD est en fait coincé dans une boîte, qui ressemble d’ailleurs à celle qui enferme les anciens partis social-démocrate européens maintenant recyclés dans le social-libéralisme (comme les « socialistes » espagnols et grecs). Le recentrage de ces formations fait partie d’une nouvelle structuration de l’espace politique qui permet l’alternance en autant que soient respectés les sacro saint « principes » du capitalisme néolibéral et financiarisé et que la bataille politique se limite à une confrontation très édulcorée entre la droite et le centre-droit. Au bout de la ligne, le rêve de Brian Topp et de Thomas Mulcair est de « fusionner » avec le PLC, ce qui permettrait d’accéder au pouvoir, Mais la vraie question est : pour faire quoi ? Est-ce que cela sera pour maintenir l’État fédéral tel qu’il est et reproduire le processus de « restructuration » d’un capitalisme canadien autour de l’axe Toronto-Calgary ? Il faudrait avoir le courage d’aborder ces questions au lieu de se contenter de banalités.

Où sont les dissidents ?

Par chance, il reste encore dans le NPD des voix pour affirmer des points de vue dissidents. Tel est le cas de la candidate Peggy Nash, une ancienne dirigeante des TCA qui ne se gêne pas pour dénoncer le pillage érigé en système par les institutions financières et les grandes corporations. Régulièrement dans le NPD, il y a des vagues plus ou moins invisibles qui cherchent à rappeler à ce parti ses origines dans le mouvement coopératif de l’ouest et les syndicats ontariens. Est-ce qu’un virage vers la gauche est envisageable en ce moment ? Chose certaine pour la majorité des dirigeants (fédéraux et provinciaux), des parlementaires et de la petite armée d’experts et compétents du NPD, la perspective la plus attirante est celle de se positionner pour l’alternance et donc de se « recentrer » vers la droite.

Une avancée bien périlleuse

Le NPD sous Brian ou sous Mulcair pourra peut-être réussir cette opération, rien n’est sûr que le parti puisse réellement se raffermir. Harper apparaît sur une base solide avec l’appui quasiment unanime des élites, en plus d’une base populaire restreinte mais déterminée, notamment dans quelques secteurs fondamentalistes chrétiens. Le PLC bien que déclassé ne voudra pas facilement être absorbé, tant l’orientation droitière qui y domine exclut un pacte avec le NPD. Plus fondamentalement en jouant la carte du recentrage, le NPD évitera difficilement les dérapages et les écueils qui confrontent les forces de centre et de centre-gauche. En Europe, les sociaux-libéraux, de la même manière que le Parti Démocrate aux États-Unis, sont devant un mur. Leur « recentrage » permet en fait à la droite (et même à l’extrême-droite) de prendre le haut du pavé. Les électeurs des classes moyennes et populaires optent pour le chemin de l’abstention. Le travail de sape des médias-poubelles et la restructuration des institutions politiques (pour dé démocratiser le débat public) font le reste, en laissant le centre s’épuiser dans une opposition mollassonne ou pire encore dans la gestion du néolibéralisme. L’histoire n’est cependant pas terminée. La montée de l’opposition citoyenne semble faire lever des multitudes inédites qui ont tendance à déborder cette apparente impasse politique. Certes, il est encore très tôt pour voir ce que tout cela donnera.