La consternante performance du NPD

Par Mis en ligne le 09 novembre 2011

Après l’élection du 2 mai der­nier et la percée sur­prise du NPD, plu­sieurs élec­teurs et élec­trices du Québec étaient enclins à donner la chance au cou­reur. Après tout, beau­coup de monde ont cru Jack Layton et Thomas Mulcair qui avaient promis de répondre aux attentes des Québécois pour donner, disaient-ils, « une der­nière chance au Canada ». Six mois plus tard cepen­dant, la réa­lité semble avoir rat­trapé la fic­tion.

L’assaut contre le Québec

Stephen Harper pour sa part a tou­jours été assez consistent entre ses actions et ses paroles. Il avait promis, à l’époque où il s’emparait du Parti « pro­gres­siste-conser­va­teur » de démo­lir les pierres angu­laires his­to­riques du fédé­ra­lisme cana­dien, notam­ment le concept des « deux peuples fon­da­teurs » et de leurs droits. Pour lui, le bilin­guisme repré­sente un ves­tige d’une époque révo­lue où le « vrai » Canada était forcé de faire des conces­sions à la « mino­rité fran­co­phone ». C’est dans ce sens qu’il faut inter­pré­ter les nomi­na­tions récentes à la Cour Suprême et dans la fonc­tion de Vérificateur géné­ral. La mar­gi­na­li­sa­tion du Québec doit être pour­sui­vie sans relâche tant sur la scène poli­tique (trois nou­velles cir­cons­crip­tions sur trente-trois pour le Québec dont le poids absolu est très dimi­nué à la Chambres des com­munes) que sur le ter­rain éco­no­mique, via la dis­pa­ri­tion pro­gram­mée du Chantier mari­time de Lévis et la main­mise de Toronto sur l’Autorité qué­bé­coise des mar­chés finan­ciers (la Commission des valeurs mobi­lières).

Silence complaisant

Ce ne sont que les pre­miers pas dans une opé­ra­tion glo­bale qui conduira à dépla­cer l’ « axe » poli­tico-éco­no­mique du Canada vers une sorte de « pacte » entre Toronto (capi­tale du capi­ta­lisme finan­cier cana­dien) et Calgary (épi­centre des res­sources pétro­lières et minières de l’ouest et du nord). Or devant tout cela, on ne peut que consta­ter non seule­ment l’incapacité mais l’indifférence du NPD. Quelques plates excuses ont servi de cache-sexe plutôt mince à une poli­tique non seule­ment non­cha­lante, mais com­plai­sante. Des dépu­tés de l’ouest ont eu le cou­rage de dire qu’ils ne pou­vaient pas se per­mettre d’avoir l’air sym­pa­thiques aux reven­di­ca­tions qué­bé­coises pen­dant que les ténors qué­bé­cois (à part Alexandre Boulerice) étaient à peu près silen­cieux.

Quelle campagne au leadership ?

Certains diront que le NPD depuis le décès de Jack Layton se cherche une âme et que ce qui appa­raît comme un désar­roi s’explique par le fait que les éner­gies sont consa­crées à la cam­pagne au lea­der­ship. Cela nous semble un pré­texte assez faible. Pire encore, les ambigüi­tés du NPD se repro­duisent dans cette cam­pagne au lea­der­ship. Le can­di­dat favori de l’establishment, Brian Topp, a été et reste encore l’homme de main de l’aile fédé­ra­liste « pure et dure » du NPD, celle iden­ti­fiée aux lea­ders de l’ouest comme Roy Romanow ou à l’ancien chef Ed Broadbent, et qui étaient bien contents d’appuyer le gou­ver­ne­ment fédé­ral (sous Trudeau notam­ment) dans sa croi­sade contre les droits natio­naux du Québec. En se van­tant d’être un « fils du Québec », Brian n’a rien à dire sinon que la « ques­tion de la consti­tu­tion » (au lieu de dire fran­che­ment la ques­tion de la place du Québec dans le Canada) n’est pas à l’ordre du jour. Est-ce à dire que le statu quo est accep­table ?

Le « candidat du Québec »

Par ailleurs, Thomas Mulcair, fort de l’appui de la majo­rité des par­le­men­taires qué­bé­cois du NPD, n’est pas vrai­ment plus convain­cant. Cet homme, on le connaît, parle des deux coins de la bouche. Non seule­ment sur la ques­tion des droits du Québec, où il défend le fédé­ra­lisme « asy­mé­trique » tout en affir­mant la néces­sité de « vaincre les sépa­ra­tistes ». Mais aussi sur les ques­tions éco­no­miques et sociales fon­da­men­tales, où Mulcair est en réa­lité un libé­ral repeint en orange. Son appui aux attaques contre le mou­ve­ment social qué­bé­cois au début de l’ère Charest en 2003, sa fierté de se dire pro-libre échange et pro-ALÉNA, son silence assour­dis­sant sur les ques­tions que posent les mou­ve­ments sociaux sur l’éducation et la santé, s’expliquent par une pos­ture d’un homme qui se situe au centre-centre, dans la tra­di­tion du PLQ et du PLC ce qui veut dire, plus sou­vent qu’autrement et au-delà des pro­messes élec­to­rales, au centre-droit. Par ailleurs, les chefs du NPD au Canada anglais s’illusionnent tota­le­ment en pen­sant que Mulcair est popu­laire au Québec. Ils ignorent que c’est Jack qui a gagné la der­nière élec­tion.

La déconnection

Il est dom­mage d’observer que Roméo Saganash, un homme dont la répu­ta­tion n’est plus à faire, glisse lui aussi dans un dis­cours anti-Québec. Certes, Roméo a raison de nous rap­pe­ler que le droit à l’autodétermination des Québécois ne peut occul­ter le même droit pour les Premières Nations. Mais faut-il oppo­ser l’un contre l’autre, comme l’ont fait les élites fédé­ra­listes du Québec ? Cela en tout cas laisse sup­po­ser que l’État cana­dien est un « meilleur » ami des autoch­tones qu’un éven­tuel État qué­bé­cois indé­pen­dant, alors qu’en réa­lité, c’est ce même État fédé­ral qui a sub­ju­gué, dominé et exploité les Premières Nations depuis la mise en place de l’État colo­nial et de son suc­ces­seur, le « domi­nion » du Canada. Une poli­tique cou­ra­geuse aurait été de dire, « voilà, on va se battre ensemble autoch­tones et Québécois pour briser ce carcan et refon­der un dis­po­si­tif éta­tique qui rompt avec la domi­na­tion. » Était-ce encore là trop deman­der ? Qu’est-ce le NPD peut faire pour sortir le débat du tunnel actuel ?

Le déplacement des plaques tectoniques

Le NPD est en fait coincé dans une boîte, qui res­semble d’ailleurs à celle qui enferme les anciens partis social-démo­crate euro­péens main­te­nant recy­clés dans le social-libé­ra­lisme (comme les « socia­listes » espa­gnols et grecs). Le recen­trage de ces for­ma­tions fait partie d’une nou­velle struc­tu­ra­tion de l’espace poli­tique qui permet l’alternance en autant que soient res­pec­tés les sacro saint « prin­cipes » du capi­ta­lisme néo­li­bé­ral et finan­cia­risé et que la bataille poli­tique se limite à une confron­ta­tion très édul­co­rée entre la droite et le centre-droit. Au bout de la ligne, le rêve de Brian Topp et de Thomas Mulcair est de « fusion­ner » avec le PLC, ce qui per­met­trait d’accéder au pou­voir, Mais la vraie ques­tion est : pour faire quoi ? Est-ce que cela sera pour main­te­nir l’État fédé­ral tel qu’il est et repro­duire le pro­ces­sus de « restruc­tu­ra­tion » d’un capi­ta­lisme cana­dien autour de l’axe Toronto-Calgary ? Il fau­drait avoir le cou­rage d’aborder ces ques­tions au lieu de se conten­ter de bana­li­tés.

Où sont les dissidents ?

Par chance, il reste encore dans le NPD des voix pour affir­mer des points de vue dis­si­dents. Tel est le cas de la can­di­date Peggy Nash, une ancienne diri­geante des TCA qui ne se gêne pas pour dénon­cer le pillage érigé en sys­tème par les ins­ti­tu­tions finan­cières et les grandes cor­po­ra­tions. Régulièrement dans le NPD, il y a des vagues plus ou moins invi­sibles qui cherchent à rap­pe­ler à ce parti ses ori­gines dans le mou­ve­ment coopé­ra­tif de l’ouest et les syn­di­cats onta­riens. Est-ce qu’un virage vers la gauche est envi­sa­geable en ce moment ? Chose cer­taine pour la majo­rité des diri­geants (fédé­raux et pro­vin­ciaux), des par­le­men­taires et de la petite armée d’experts et com­pé­tents du NPD, la pers­pec­tive la plus atti­rante est celle de se posi­tion­ner pour l’alternance et donc de se « recen­trer » vers la droite.

Une avancée bien périlleuse

Le NPD sous Brian ou sous Mulcair pourra peut-être réus­sir cette opé­ra­tion, rien n’est sûr que le parti puisse réel­le­ment se raf­fer­mir. Harper appa­raît sur une base solide avec l’appui qua­si­ment una­nime des élites, en plus d’une base popu­laire res­treinte mais déter­mi­née, notam­ment dans quelques sec­teurs fon­da­men­ta­listes chré­tiens. Le PLC bien que déclassé ne voudra pas faci­le­ment être absorbé, tant l’orientation droi­tière qui y domine exclut un pacte avec le NPD. Plus fon­da­men­ta­le­ment en jouant la carte du recen­trage, le NPD évi­tera dif­fi­ci­le­ment les déra­pages et les écueils qui confrontent les forces de centre et de centre-gauche. En Europe, les sociaux-libé­raux, de la même manière que le Parti Démocrate aux États-Unis, sont devant un mur. Leur « recen­trage » permet en fait à la droite (et même à l’extrême-droite) de prendre le haut du pavé. Les élec­teurs des classes moyennes et popu­laires optent pour le chemin de l’abstention. Le tra­vail de sape des médias-pou­belles et la restruc­tu­ra­tion des ins­ti­tu­tions poli­tiques (pour dé démo­cra­ti­ser le débat public) font le reste, en lais­sant le centre s’épuiser dans une oppo­si­tion mol­las­sonne ou pire encore dans la ges­tion du néo­li­bé­ra­lisme. L’histoire n’est cepen­dant pas ter­mi­née. La montée de l’opposition citoyenne semble faire lever des mul­ti­tudes inédites qui ont ten­dance à débor­der cette appa­rente impasse poli­tique. Certes, il est encore très tôt pour voir ce que tout cela don­nera.

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