Thèse de Norbert Trenkle.

La « crise financière » est une crise du mode de production capitaliste

Par Mis en ligne le 03 janvier 2011

miniplein

Norbert Trenkle fait partie du groupe alle­mand Krisis, il a été un des co-auteurs avec Robert Kurz (groupe Exit depuis 2004) et Ernst Lohoff, du « Manifeste contre le tra­vail » un des textes phares de la mou­vance de refon­da­tion d’une théo­rie cri­tique radi­cale du capi­ta­lisme, que l’on appelle en Allemagne la « wert­kri­tik » (cri­tique de la valeur). Ce texte ci-des­sous date de juin 2010, c’est la base de son exposé qu’il a fait dans une coopé­ra­tive suisse liée à Longo Maï. Il n’est pas un texte de fond, davan­tage un rapide résumé de cer­tains résul­tats, on se repor­tera sinon à la biblio­gra­phie en bas de page et aux textes suivants.

D’autres textes de ce courant sur la crise :

1.

Les causes de la crise éco­no­mique actuelle ne sont pas à recher­cher du côté de la spé­cu­la­tion ni de l’endettement. On peut par contre consta­ter que l’expansion gigan­tesque des mar­chés finan­ciers est l’expression d’une crise pro­fonde du tra­vail et de la valo­ri­sa­tion du capi­tal dont l’origine remonte à au moins trente ans.

2.

Depuis le krach sur les mar­chés finan­ciers en 2008, c’est devenu en quelque sorte un sport popu­laire que de repro­cher aux « spé­cu­la­teurs » et aux « ban­quiers » leur « ivresse du profit » et leur « rapa­cité ». Mais, en fait, la recherche du profit tou­jours plus grand repré­sente bel et bien le moteur de base de l’ensemble du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste. Il fonc­tionne selon le prin­cipe de « faire avec de l’argent plus d’argent » (A-M-A’). On appelle cela la valo­ri­sa­tion du capi­tal. La pro­duc­tion de mar­chan­dises et la dépense de force de tra­vail ne sont, dans le sys­tème de pro­duc­tion de mar­chan­dises, qu’un moyen pour arri­ver à ce but. Du point de vue de la valo­ri­sa­tion du capi­tal, il est com­plè­te­ment égal de savoir ce qui est pro­duit (p. ex. des bombes à frag­men­ta­tion ou de la sauce tomate), com­ment quelque chose est pro­duit (inten­si­fi­ca­tion per­ma­nente du tra­vail, pré­ca­ri­sa­tion, tra­vail des enfants) et aussi quelles en sont les consé­quences (des­truc­tion des res­sources natu­relles de la vie).

3.

La logique de valo­ri­sa­tion capi­ta­liste porte en elle une contra­dic­tion interne et fon­da­men­tale qui ne peut pas être réso­lue. D’un côté, il faut qu’il y ait tou­jours plus de force de tra­vail dépen­sée dans la pro­duc­tion de mar­chan­dises afin de garan­tir la valo­ri­sa­tion du capi­tal ; la mul­ti­pli­ca­tion de l’argent, deve­nue une fin en soi, par le moyen de la dépense de force de tra­vail, est abs­traite et quan­ti­ta­tive, et ne connaît pas en elle-même de limite logique. De l’autre côté, la concur­rence omni­pré­sente oblige à aug­men­ter en per­ma­nence la pro­duc­ti­vité par la « ratio­na­li­sa­tion » de la pro­duc­tion. Cela veut dire qu’il faut pro­duire tou­jours plus de mar­chan­dises par unité de temps, c’est-à-dire réduire le temps de tra­vail néces­saire jusqu’à rendre la force de tra­vail « superflue ».

4.

La poten­tia­lité de crise fon­da­men­tale que com­porte cette contra­dic­tion pou­vait, jusque dans les années 1970, être dif­fé­rée en per­ma­nence par une accé­lé­ra­tion du rythme de la crois­sance. Par l’extension de la valo­ri­sa­tion du capi­tal à toute la pla­nète et à de nou­velles branches de pro­duc­tion, la demande abso­lue en main-d’œuvre fut aug­men­tée et ainsi l’effet de ratio­na­li­sa­tion contre­carré. Mais la « troi­sième révo­lu­tion indus­trielle » (sur la base des télé­com­mu­ni­ca­tions) a rendu inef­fi­cace ce méca­nisme de com­pen­sa­tion. Elle a entraîné une dis­pa­ri­tion mas­sive de l’emploi dans toutes les branches de pro­duc­tion. Malgré l’expansion et la glo­ba­li­sa­tion de la pro­duc­tion, tou­jours plus de gens sont deve­nus « super­flus » du point de vue de la valo­ri­sa­tion capi­ta­liste. C’est ainsi que s’est déve­loppé un pro­ces­sus de crise fon­da­men­tale qui mine le mode de vie et de pro­duc­tion capitaliste.

5.

Mais qu’est-ce que le gon­fle­ment des mar­chés finan­ciers a à voir avec tout cela ? La crise de la valo­ri­sa­tion du capi­tal veut d’abord dire que le capi­tal trouve tou­jours plus dif­fi­ci­le­ment moyen de s’investir dans « l’économie réelle ». C’est pour cela que le capi­tal se rabat sur les mar­chés finan­ciers et entraîne un gon­fle­ment du « capi­tal fictif » (spé­cu­la­tion et crédit). C’est exac­te­ment ce qui s’est passé depuis le début des années 1980. Ce dépla­ce­ment vers les mar­chés finan­ciers ne repré­sente rien d’autre qu’une forme de mise en sursis de la crise. Le capi­tal en excé­dent avait trouvé une nou­velle pos­si­bi­lité de pla­ce­ment (« fic­tive »), échap­pant ainsi à la menace de la déva­lo­ri­sa­tion. En même temps, l’expansion du sys­tème de crédit et de spé­cu­la­tion a créé plus de pou­voir d’achat, indui­sant pour sa part un élar­gis­se­ment de la pro­duc­tion (p. ex. le boom de l’industrialisation en Chine).

6.

Le prix à payer pour cet ajour­ne­ment de la crise est une accu­mu­la­tion tou­jours plus grande de son poten­tiel de des­truc­tion et une dépen­dance extrême envers les mar­chés finan­ciers. « L’accumulation » fic­tive de capi­tal doit se pour­suivre inlas­sa­ble­ment. Quand une bulle explose, les gou­ver­ne­ments et les banques cen­trales n’ont d’autre choix que de sauver les banques et les inves­tis­seurs et d’injecter mas­si­ve­ment des liqui­di­tés non cou­vertes dans les mar­chés afin de recréer de nou­velles bulles. Les diri­geants poli­tiques de tous bords se font donc des illu­sions quand ils réclament une limi­ta­tion rigou­reuse de la spé­cu­la­tion. Même si des mesures ponc­tuelles de régu­la­tion sont éven­tuel­le­ment pos­sibles, on peut dire de manière géné­rale que le sys­tème repo­sant sur la spé­cu­la­tion et le crédit doit per­du­rer parce que le sys­tème capi­ta­liste ne peut conti­nuer sur cette seule « base ». Ce n’est pas un hasard non plus si la « real­po­li­tik » a pro­cédé exac­te­ment selon ce schéma en essayant de remettre en branle la dyna­mique des mar­chés financiers.

7.

La crise actuelle repré­sente un tour­nant qua­li­ta­tif car le krach n’a pu être rat­trapé qu’au moyen d’une expan­sion mas­sive de l’endettement éta­tique. C’est pour cela que main­te­nant la crise frappe la société sous la forme d’une crise bud­gé­taire (« pro­grammes d’austérité »). Mais quand aujourd’hui on nous dit qu’il faut faire des éco­no­mies parce que « nous vivons au-dessus de nos moyens », on pré­sente les choses à l’envers. Si avec moins de tra­vail on peut créer tou­jours plus de richesses maté­rielles, cela ouvre en prin­cipe la pos­si­bi­lité d’une vie meilleure pour toute l’humanité. Mais le fait de rester soumis aux rap­ports capi­ta­listes mène à une dimi­nu­tion de la pro­duc­tion de valeur. C’est de là, et uni­que­ment de là, que pro­vient « l’impératif de faire des éco­no­mies » pour une société régie par la dite pro­duc­tion de valeur. L’endettement gigan­tesque est éga­le­ment l’expression de ce que le poten­tiel pro­duc­tif créé par le capi­ta­lisme fait explo­ser sa propre logique et que la pro­duc­tion de richesses sous le capi­ta­lisme ne peut être main­te­nue que par la vio­lence. La société doit se libé­rer de cette forme de pro­duc­tion de richesses si elle ne veut pas être entraî­née dans l’abîme avec elle.

Traduction fran­çaise : Paul Braun.

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