Rosa Luxemburg : l’intégrité d’une oeuvre

Par , Mis en ligne le 28 décembre 2010

Le col­lec­tif d’édition Smolny et les édi­tions Agone ont entre­pris la publi­ca­tion de l’œuvre com­plète de Rosa Luxemburg. Édition aussi « com­plète » que ce qu’il sera effec­ti­ve­ment pos­sible de réunir au cours de l’avancement des tra­vaux, menés en concer­ta­tion avec l’équipe des édi­tions Verso pré­pa­rant la ver­sion anglaise. Paru en 2009, le pre­mier volume contient l’ouvrage post­hume Introduction à l’économie poli­tique qu’accompagne une réflexion sur la signi­fi­ca­tion de l’œuvre de Luxemburg [1], et inau­gure un ensemble qui com­por­tera dix volumes de textes, cinq de cor­res­pon­dance et qui devrait s’achever pour le cen­te­naire de sa mort, en 2019.

La biblio­gra­phie géné­rale de Rosa Luxemburg réunit un peu plus de 850 entrées, pour les seuls articles, livres, bro­chures ou dis­cours, aux­quels s’ajoute une impo­sante cor­res­pon­dance. Néanmoins, les Gesammelte Werke de l’édition Dietz Verlag [2], de loin le plus impor­tant ensemble de textes publié, n’en réunissent que… 369. Bien entendu, en termes de volume de texte, la dif­fé­rence n’est pas aussi impor­tante, du fait de la pré­sence dans les œuvres réunies par cette édi­tion alle­mande des ouvrages les plus impo­sants, tels L’Accumulation du Capital ou l’Introduction à l’économie poli­tique et la plu­part des bro­chures. Notre édi­tion pour­rait éga­le­ment n’être pas exhaus­tive puisqu’il sera peut-être dif­fi­cile, voire impos­sible, de retrou­ver cer­tains exem­plaires de jour­naux et par­tant cer­tains articles. Le prin­ci­pal fond d’articles non encore publiés est en langue polo­naise et les archives de Varsovie devraient per­mettre de com­bler cette lacune [3]. Les autres titres inédits, le plus sou­vent des articles ano­nymes, pro­viennent du Leipziger Volkszeitung ou de la Sozialdemokratische Korrespondenz notam­ment. Au final, même en tenant compte de cette dif­fé­rence entre ce qui peut être listé dans la biblio­gra­phie et ce qui peut être édité, il appa­raît d’ores et déjà pos­sible de réunir bien plus de textes que tout ce qui est paru jusque-là.

Ces der­nières décen­nies, les tra­vaux de cher­cheurs fami­liers de longue date de l’œuvre et de la vie de la révo­lu­tion­naire inter­na­tio­na­liste ont permis la décou­verte ou l’identification de textes jusque-là igno­rés ou écar­tés. Les recherches de Annelies Laschitza, Feliks Tych, Narihiko Ito ou Ottokar Luban, pour ne citer que les prin­ci­paux de ces contri­bu­teurs, ont ainsi signi­fi­ca­ti­ve­ment étendu le corpus de textes connus. Notons que cer­tains sont à l’état de manus­crits (ou tapus­crits) et se pré­sentent comme des notes de tra­vail ou des réflexions pré­li­mi­naires, impo­sant un tra­vail spé­ci­fique pour les rendre publiables [4].

Mais les textes de Luxemburg jusque-là dis­po­nibles ne nous suf­fi­saient-ils pas pour saisir l’essentiel de ce qu’elle peut nous trans­mettre ? Après le tra­vail des pion­niers que furent Lucien Laurat (qui dès 1930 publie L’Accumulation du Capital d’après Rosa Luxemburg,) André Prudhommeaux et Marcel Ollivier, c’est à René Lefeuvre et aux cahiers Spartacus que Luxemburg dut long­temps d’être éditée, depuis l’article « Une dette d’honneur » paru dans Masses n°15-16 (1934) ou La révo­lu­tion russe (1937), jusqu’à La crise de la social-démo­cra­tie (1993), sans oublier Réforme ou révo­lu­tion et Grève de masse, parti et syn­di­cats (1947) [5]. Les édi­tions Maspero ont com­plété ce cata­logue par la publi­ca­tion de deux remar­quables volumes de cor­res­pon­dance, de l’intégrale de L’Accumulation du Capital et de deux recueils de textes poli­tiques, autant de réa­li­sa­tions où les contri­bu­tions de Irène Petit et Claudie Weill, tra­duc­trices et anno­ta­trices, prennent une grande part [6]. Deux volumes de lettres à Léo Jogiches parus chez Denoël en 1971 consti­tuent le com­plé­ment le plus signi­fi­ca­tif à ces deux ensembles. Indéniablement, la dette des lec­teurs de langue fran­çaise envers ces mili­tants, édi­teurs et tra­duc­teurs est considérable.

Il suffit pour­tant d’ouvrir une fenêtre d’observation aussi déci­sive que la période de la révo­lu­tion alle­mande com­prise entre la libé­ra­tion de Luxemburg de la prison de Breslau le 8 novembre 1918 et son assas­si­nat le 15 jan­vier 1919, pour consta­ter que sur les 27 articles qu’elle rédige alors, seuls dix ont été tra­duits en fran­çais. Qui pour­rait pré­tendre que la connais­sance et le regrou­pe­ment de ces articles ne serait pas une aide pré­cieuse à la com­pré­hen­sion de la dyna­mique révo­lu­tion­naire et de la réflexion de Luxemburg, au cœur d’un évé­ne­ment d’une portée immense pour toute l’histoire du XXe siècle ?

On peut même s’étonner qu’un tel tra­vail n’ait pas encore été entre­pris depuis de si longues années. Il est bien sûr pos­sible d’évoquer une tare bien connue de l’édition fran­çaise qui rechigne à tra­duire ce qui n’a pas été pro­duit sur le sol de l’auguste patrie. Ce phé­no­mène nour­rit a contra­rio une abon­dante glose de nos pen­seurs natio­naux, qui s’assurent ainsi de la repro­duc­tion de leur statut social. Karl Marx, pour ne citer qu’un auteur emblé­ma­tique de ce point de vue et dont l’édition des œuvres en langue fran­çaise reste éga­le­ment déli­cate, est bien malgré lui fon­ciè­re­ment devenu une rente pour tout un plé­tho­rique milieu de spé­cia­listes. Pour tenter de com­prendre tout à la fois cette situa­tion, et com­ment pour­rait se conce­voir un projet qui en serait le dépas­se­ment, il nous faut d’abord réexa­mi­ner l’histoire de l’édition de l’œuvre en langue allemande.

La publi­ca­tion des œuvres de Rosa Luxemburg en Allemagne a été entre­prise très tôt, dès 1923, sous la res­pon­sa­bi­lité de Clara Zetkin et Adolf Warski. En plus de l’attachement per­son­nel très fort de ces mili­tants à Rosa Luxemburg, les admo­nes­ta­tions de Lénine ont sans doute contri­bué à la pré­co­cité de cette entre­prise. En effet celui-ci, réagis­sant vive­ment à la paru­tion « dis­si­dente » par Paul Levi de la bro­chure sur La Révolution russe de Luxemburg disait, concer­nant « sa bio­gra­phie et ses œuvres com­plètes », que « les com­mu­nistes alle­mands mettent un retard impos­sible à publier ; on ne peut les excu­ser par­tiel­le­ment que par leurs pertes énormes dans une lutte très dure [7]. » Ce qui laisse pan­tois quand on pense à l’intensité des com­bats menés alors en Allemagne. Une clé de com­pré­hen­sion nous est donc donnée : il fal­lait avant tout faire pièce au tra­vail effec­tué par Paul Levi. Pour Rosa Luxemburg, comme pour d’autres auteurs, au pre­mier rang des­quels Karl Marx, la ques­tion édi­to­riale ne sera jamais tota­le­ment sépa­rée de la ques­tion de la légi­ti­mité poli­tique… et de la légi­ti­ma­tion sup­po­sé­ment induite par l’édition elle-même.

Cette pre­mière édi­tion des Gesammelte Werke devait com­prendre neuf volumes ainsi ordon­nés : 1. Pologne — 2. Révolution russe — 3. Contre le réfor­misme — 4. Lutte syn­di­cale et grève de masse — 5. L’impérialisme — 6. L’Accumulation du Capital — 7. Guerre et révo­lu­tion — 8. Économie poli­tique — 9. Lettres, articles com­mé­mo­ra­tifs et his­to­riques. Les pré­faces et pré­sen­ta­tions des regrou­pe­ments de textes furent écrites par Paul Frölich pour les tomes III et IV des trois seuls volumes publiés :

– VI. Die Akkumulation des Kapitals, Berlin, 1923 ;

– III. Gegen den Reformismus, Berlin, 1925 ;

– IV. Gewerkschaftskampf und Massenstreik, Berlin, 1928.

Il faut ici sou­li­gner la grande qua­lité de cette pre­mière édi­tion effec­tuée par une équipe mili­tante, regrou­pant déjà plus de 120 titres, aux­quels s’ajoutent les extraits de dis­cours parus en 1928 comme tome XI de la série des ora­teurs de la Révolution [8]. Mais il devait en être de cette édi­tion comme de celle de la pre­mière MEGA [9] conduite par David Riazanov à Moscou : l’implication de ses pre­miers coor­di­na­teurs dans le combat de leur classe, gage de pro­fon­deur poli­tique (au-delà des désac­cords tou­jours pos­sibles) et d’une réelle moti­va­tion, devait s’avérer fatale dès lors que l’approfondissement de la contre-révo­lu­tion sta­li­nienne impo­sait une doxa visant à lami­ner toute com­pré­hen­sion his­to­rique et cri­tique du mou­ve­ment révolutionnaire.

Aussi, est-ce sans sur­prise que la condam­na­tion de Luxemburg for­mu­lée dans un article de 1931 [10] par celui que bien­tôt tous les thu­ri­fé­raires du monde dénom­me­raient le « génial petit-père des peuples », bloqua toute paru­tion dans la sphère d’influence du « socia­lisme dans un seul pays », incluant les partis ou édi­teurs asso­ciés des pays occi­den­taux, et notam­ment en France, le PCF et les Éditions Sociales Internationales. C’est à ce moment que la revue Masses com­mença à publier ces textes qui n’étaient plus en odeur de sain­teté dans l’église dite « com­mu­niste ». On assista néan­moins à une timide ouver­ture au cours des années 1950 et au recy­clage par la nou­velle RDA de celle qu’elle consi­dère alors digne de deve­nir une figure emblé­ma­tique du « mou­ve­ment ouvrier alle­mand » face à la social-démo­cra­tie honnie de la République Fédérale [11]. Cela se tra­duit par la publi­ca­tion en 1951 des Ausgewählte Reden und Schriften en deux volumes, réédi­tés en 1955, ainsi que des Spartakusbriefe en 1958. Mais cela a sur­tout permis qu’émerge en Allemagne comme en Pologne une géné­ra­tion d’historiens qui effec­tue­ront un indé­niable tra­vail de recherche — sous la hou­lette des comi­tés cen­traux de leurs Partis res­pec­tifs, avec tout ce que cela impose comme limi­ta­tions et figures obli­gées —, que cer­tains ont pour­suivi jusqu’ici, per­met­tant que s’ouvre enfin la pos­si­bi­lité d’œuvres réel­le­ment com­plètes. Un pre­mier abou­tis­se­ment, bien que par­tiel, fut la seconde ver­sion des Gesammelte Werke entre­prise dans les années 1970, com­pre­nant cinq tomes en six volumes et carac­té­ri­sée par un appa­reil cri­tique que l’on peut qua­li­fier de mini­ma­liste, contrai­re­ment aux stan­dards en la matière dans les pays du « socia­lisme réel ». Bénéficiant d’une ému­la­tion inter­na­tio­nale plus éten­due, l’édition en six volumes de la cor­res­pon­dance de Luxemburg dans les Gesammelte Briefe, de 1982 à 1993, marque une avan­cée qua­li­ta­tive indé­niable, de part la rela­tive com­plé­tude de l’ensemble et l’effort très signi­fi­ca­tif de contex­tua­li­sa­tion et d’érudition de l’appareil cri­tique. Arrêtons-nous ici sur le pro­blème spé­ci­fique de l’édition de la cor­res­pon­dance de Luxemburg. S’il est vrai que ses lettres de prison, et quelques-unes de ses « lettres à des amis » ont tou­jours béné­fi­cié de ce que l’on pour­rait appe­ler un trai­te­ment de faveur, l’essentiel de la cor­res­pon­dance fut long­temps dif­fi­cile d’accès. Mais si l’on pou­vait encore dans les années 70 sou­li­gner que nombre de com­men­ta­teurs ou même d’historiens de Rosa Luxemburg rédi­geaient leurs publi­ca­tions sans avoir lu une part impor­tante de sa cor­res­pon­dance, la ten­dance s’est depuis plutôt inver­sée. La dimen­sion par­fois toute per­son­nelle de la cor­res­pon­dance a permis de se foca­li­ser sur le « per­son­nage » et ce que l’on vou­lait bien en extraire pour valo­ri­ser telle ou telle facette de la per­son­na­lité de la révo­lu­tion­naire, au détri­ment des textes poli­tiques dont la publi­ca­tion s’est tarie, notam­ment après la dis­pa­ri­tion des édi­tions Maspero et de leur active col­la­bo­ra­tion avec Irène Petit et Claudie Weill.

Porteur de cet « héri­tage », tout projet de nou­velle édi­tion de textes de Luxemburg doit répondre à un double ques­tion­ne­ment : com­ment res­ti­tuer cette somme impo­sante au lec­teur d’aujourd’hui et quelle moti­va­tion tirer de cette œuvre même qui en expli­que­rait la néces­sité, de sorte que l’on pour­rait dire des ouvrages à paraitre ce qu’elle-même disait de l’édition des textes de Marx entre­prise par Mehring : « la classe ouvrière alle­mande peut être fière de ce livre qui lui est prin­ci­pa­le­ment dédié [12] » ?

La pre­mière ques­tion peut sem­bler étroi­te­ment for­melle. Mais y répondre, c’est déjà par exemple faire un choix aussi déci­sif que celui des œuvres com­plètes, et donc affir­mer que ce que nous connais­sons de Luxemburg ne sau­rait suf­fire. Citons ici la note qui ouvre le pre­mier volume paru chez Agone-Smolny, l’Introduction à l’économie poli­tique : « En nous enga­geant dans la voie de la publi­ca­tion des Œuvres com­plètes de Rosa Luxemburg, nous sou­hai­tons que l’intégralité du corpus des écrits fasse écho à la tota­lité d’une pensée qui ne se laisse réduire à aucune de ses par­ties [13] ». Cette volonté s’inscrit dans une conti­nuité qui fai­sait déjà sens dans le mou­ve­ment ouvrier d’alors. Engels par exemple déclara expli­ci­te­ment : « Ce à quoi je ne pour­rais me résoudre, c’est de lais­ser subir aux anciens tra­vaux de Marx et aux miens la plus petite opé­ra­tion de cas­tra­tion afin de me plier aux contraintes de publi­ca­tion du moment. […] J’ai l’intention de res­ti­tuer au public les moindres écrits de Marx et les miens dans une édi­tion com­plète, c’est-à-dire non par livrai­sons suc­ces­sives, mais direc­te­ment en volumes com­plets [14]. » C’est dans le même esprit que Luxemburg saluait la méthode d’exposition et d’explication des textes de Marx par Mehring, « recons­trui­sant de bas en haut un Marx non achevé, en deve­nir, ne livrant au compte-gouttes, pour cha­cune des mani­fes­ta­tions de son esprit, que les bases néces­saires, lais­sant le tout faire de lui-même son effet sur le lec­teur [15] ». Ainsi com­prise, l’édition inté­grale, non seule­ment décou­rage l’instrumentalisation ou la foca­li­sa­tion sur tel ou tel aspect par celui qui opère une sélec­tion, mais elle laisse aussi à Luxemburg le soin de déployer toute la cohé­rence et le sens de son combat, par l’entremise de son expres­sion lit­té­rale. Aussi pou­vons-nous nous asso­cier à ce qu’écrivait Louis Janover dans son intro­duc­tion : « penser l’œuvre de Rosa Luxemburg autre­ment qu’au passé, c’est la rendre au pré­sent et, sur­tout, à la sim­pli­cité d’inspiration pre­mière qui fut la sienne. Les mots, s’ils ne se rap­portent pas à une idée fausse de l’objet qu’ils dési­gnent, dénoncent par leur énoncé même les sub­ter­fuges dont l’histoire nous a abreu­vés [16] ».

La néces­sité d’une édi­tion com­plète éta­blie, com­ment res­ti­tuer au lec­teur d’aujourd’hui ce foi­son­ne­ment d’articles, de bro­chures ou de dis­cours sans déna­tu­rer le sens même de son combat ? Luxemburg fut avant tout une mili­tante révo­lu­tion­naire, qui ne conce­vait sa propre acti­vité que comme un élé­ment du combat de la classe pro­lé­taire. Ses écrits se font au rythme de l’histoire, des évé­ne­ments, des besoins en appro­fon­dis­se­ments théo­riques, avec la volonté de faire de chaque élé­ment par­ti­cu­lier ana­lysé, cri­ti­qué, une réflexion qui débouche sur une com­pré­hen­sion géné­rale per­met­tant de s’orienter dans les com­bats de classes. En ce sens, son œuvre, comme celle de Marx, est essen­tiel­le­ment cri­tique et didac­tique. La « pro­duc­tion » de Luxemburg est donc tout sauf aca­dé­mique. Portée par le mou­ve­ment de classe, elle en subit les flux et les reflux. Deux articles recen­sés en 1897 mais soixante l’année sui­vante, dix-sept en 1901 mais quatre-vingt-un en 1905 ! L’effort de contex­tua­li­sa­tion et de spé­ci­fi­ca­tion his­to­rique des inter­ven­tions de Rosa Luxemburg est donc pri­mor­dial et doit sou­te­nir l’ensemble de l’appareil cri­tique accom­pa­gnant ses textes. Celui-ci, exempt de toute apo­lo­gie béate, doit être conçu tout à la fois dans un esprit que l’on pour­rait qua­li­fier de « péda­go­gique » qui ne donne rien d’autre que les élé­ments de culture du mou­ve­ment ouvrier néces­saires à la com­pré­hen­sion immé­diate du dis­cours de l’auteur, mais aussi dans un esprit d’élargissement de la réflexion assu­rant une mise en cor­res­pon­dance soit interne, entre les dif­fé­rentes com­po­santes de l’œuvre, soit en rela­tion avec des textes d’autres acteurs du mou­ve­ment poli­tique, ou des contri­bu­tions plus récentes qui en appro­fon­dissent la pro­blé­ma­tique, éven­tuel­le­ment de façon cri­tique. Aucune volonté ici de faire « sys­tème », ni de pré­tendre à une quel­conque « scien­ti­fi­cité », sou­vent syno­nyme d’une spé­cia­li­sa­tion étouf­fante. Luxemburg n’écrivait pas à des­ti­na­tion d’un public de spé­cia­listes, il doit en être de même d’une édi­tion contem­po­raine. Comme Marx, elle s’adresse à « l’humanité souf­frante qui pense et l’humanité pen­sante qu’on opprime » (1843). Restituer son œuvre de façon dite « scien­ti­fique » por­te­rait le risque d’introduire une dis­tan­cia­tion entre l’auteur et la fina­lité qu’il sou­hai­tait donner à son œuvre, écar­tant ainsi la dimen­sion pro­pre­ment révo­lu­tion­naire de son mes­sage de libé­ra­tion et de cri­tique radicale.

Si d’un point de vue tech­nique, la plus évi­dente, la plus simple et d’un point de vue scien­ti­fique, la seule façon valable d’éditer les œuvres de Rosa Luxemburg serait de s’en tenir à un ordre chro­no­lo­gique rigou­reux (livres com­plets à part), nous pro­po­sons une autre approche, que l’on pour­rait qua­li­fier de mixte : thé­ma­tique et chro­no­lo­gique. Il s’agit d’essayer de donner une cohé­rence, volume après volume, à des regrou­pe­ments thé­ma­tiques qui pour­ront consti­tuer pour le lec­teur d’aujourd’hui autant de portes d’accès à son œuvre mais éga­le­ment rendre compte d’une réa­lité plus pro­fonde, dans le contexte de l’époque et du mou­ve­ment ouvrier dans son ensemble, que la simple jux­ta­po­si­tion tem­po­relle. Pour en somme répondre à la ques­tion : quels sont les com­bats de l’heure ? Au sein de ces grandes divi­sions thé­ma­tiques, l’aspect chro­no­lo­gique per­met­tra de saisir l’évolution de la pensée de Luxemburg ou celle des condi­tions dans les­quelles elle se déploie. Dans ce cadre, et si cela s’avère néces­saire à la com­pré­hen­sion, des textes d’auteurs tiers pour­ront rejoindre tel ou tel volume. Enfin, des extraits de la cor­res­pon­dance, par ailleurs publiée inté­gra­le­ment en volumes sépa­rés sur une stricte base chro­no­lo­gique, vien­dront com­plé­ter ces volumes de textes. En pro­cé­dant de la sorte, nous espé­rons per­mettre au lec­teur de faire avec Luxemburg ce que Maximilien Rubel envi­sa­geait avec Marx et sa pro­po­si­tion d’édition du cen­te­naire : « refaire avec lui une partie du chemin parcouru ».

En choi­sis­sant ainsi une approche thé­ma­tique nos pas suivent ceux de la pre­mière édi­tion des Gesammelte Werke évo­quée plus haut. Le décou­page opéré par Paul Frölich s’affinait en outre par sous-ensembles thé­ma­tiques dans chaque volume. Par exemple, le tome IV, Combat syn­di­cal et grève de masse, se com­po­sait des sec­tions « Situation sociale et syn­di­cats », « Parti et syn­di­cats », « La fête du 1er mai », « La grève de masse en Belgique », « Le débat sur la grève de masse 1905/06 », « Combat élec­to­ral et grève de masse ». Quant au tome III, Contre le réfor­misme, une sous-sec­tion regrou­pait quelques-uns des textes sur le « minis­té­ria­lisme fran­çais » qui rejoin­dront notre volume sur le socia­lisme en France. Signalons enfin que le volume conte­nant L’Accumulation du Capital inté­grait en annexe le compte-rendu cri­tique de Gustav Eckstein paru dans le Vorwärts et que fus­ti­geait Rosa Luxemburg dans l’Anticritique.

Bien entendu, tout décou­page expose à sépa­rer des textes qui pour­raient être ras­sem­blés selon d’autres cri­tères que ceux rete­nus. Chacun peut sans doute invo­quer quan­tité d’exemples qui montrent la dif­fi­culté de l’entreprise. On peut penser aux par­ties sur l’art et l’intelligentsia dans « La ques­tion natio­nale et l’autonomie » qui ren­voient au volume de mis­cel­la­nées prévu sur l’Art, l’Histoire et les com­mé­mo­ra­tions, alors que le texte prin­ci­pal doit s’insérer dans le second des deux volumes prévus sur la Pologne et la ques­tion natio­nale. La ques­tion du minis­té­ria­lisme en France s’inscrit dans le cadre inter­na­tio­nal de la lutte contre le réfor­misme, l’un et l’autre fai­sant l’objet de volumes sépa­rés. Les articles sur la situa­tion en Pologne pen­dant la révo­lu­tion de 1905-1906 peuvent se lire dans le cadre de la ques­tion polo­naise ou en lien avec le débat sur la grève de masse, etc. Tout choix res­tera émi­nem­ment cri­ti­quable et c’est avec la conscience de cette imper­fec­tion que nous pour­rions être amenés à dupli­quer cer­tains textes ou extraits si cela doit per­mettre de faire de chaque volume un corpus plus cohérent.

Si nous avons main­te­nant une idée plus pré­cise de la manière dont il serait pos­sible de res­ti­tuer l’œuvre de Rosa Luxemburg, il nous reste à illus­trer la néces­sité d’une telle réa­li­sa­tion, même si la dimen­sion col­lec­tive du projet inter­dit une vision uni­forme des moti­va­tions de l’ensemble de ses par­ti­ci­pants ou de leur per­cep­tion de l’œuvre de Luxemburg.

En par­ti­cu­lier, que signi­fie­rait publier un auteur dont la seule pers­pec­tive fut celle du com­mu­nisme et de la révo­lu­tion pro­lé­ta­rienne sans se confron­ter à la réa­lité de ce qui, au XXe siècle, s’est pré­senté sous ces noms, men­songes décon­cer­tants qui res­tent tou­jours pré­sents dans notre his­toire ? La crise qui frappe l’économie mon­diale depuis 2007-2008 et confirme la logique émi­nem­ment des­truc­trice de la dyna­mique d’accumulation du capi­tal semble dédoua­ner bon nombre d’auteurs — et d’éditeurs — de la néces­sité de poser cette ques­tion. Nous assis­tons ainsi à une quasi una­nime « redé­cou­verte » de Marx alors même que sa cri­tique du Capital comme rap­port social, sa mise à nu des formes de domi­na­tion et d’aliénation, sa concep­tion maté­ria­liste et cri­tique de l’histoire et de la pra­tique révo­lu­tion­naire, etc., n’ont jamais cessé d’être per­ti­nentes. Sans doute ce « retour à Marx » est-il d’autant plus pas­sionné qu’il est sou­vent le fait de ceux-là mêmes dont les cou­rants poli­tiques dont ils conti­nuent de se récla­mer contri­buèrent le plus au tra­ves­tis­se­ment de sa pensée sous les dif­fé­rents habits idéo­lo­giques du « mar­xisme ». La plu­part des ouvrages de ce Marx-revi­val se gardent donc bien de se confron­ter expli­ci­te­ment avec ce qui ne peut être nommé : la contre-révo­lu­tion, la ruine quasi-uni­ver­selle de tous les espoirs d’émancipation que por­tait le mou­ve­ment ouvrier.

Dans ce cadre, que serait pré­ci­sé­ment une « actua­lité » de Rosa Luxemburg qui jus­ti­fie­rait la publi­ca­tion de ses œuvres com­plètes ? Nul doute que la posi­tion toute par­ti­cu­lière qu’elle occupe dans l’histoire du mou­ve­ment ouvrier et, plus encore, l’importance de ses contri­bu­tions aux débats de la social-démo­cra­tie inter­na­tio­nale à l’heure de la Guerre et de la Révolution trouvent un écho pro­fond aujourd’hui, dans un monde marqué par le spectre de l’effondrement. Pour la raison fort simple que ces débats ne purent mal­heu­reu­se­ment pas trou­ver leur conclu­sion à l’époque du fait même de l’ampleur de la contre-révo­lu­tion qui devait en balayer toute appro­pria­tion réelle par la classe. Ainsi en a-t-il été de la cri­tique du réfor­misme, de la réflexion sur l’intégration des struc­tures de masses de la social-démo­cra­tie et des syn­di­cats dans la société bour­geoise, de la place des conseils ouvriers, de la des­truc­tion des rap­ports sociaux extra-capi­ta­listes, de la com­pré­hen­sion de la dyna­mique de la grève de masse comme auto-acti­vité du pro­lé­ta­riat, des dif­fé­rentes formes de la cri­tique de l’idéologie et de tant d’autres débats. Il ne s’agit donc pas de nier la pré­gnance de ces ques­tion­ne­ments et il importe d’en redon­ner avec les œuvres de Luxemburg nombre d’éléments d’appréciation. Mais nul doute éga­le­ment que cha­cune de ces pro­blé­ma­tiques, dont d’authentiques cou­rants pro­lé­ta­riens ten­tèrent la syn­thèse — des gauches alle­mandes et hol­lan­daises à la revue Bilan de la frac­tion ita­lienne ou des groupes comme Internationalisme — ris­que­rait tout aussi bien de venir ali­men­ter sous une forme ou une autre ce que nous dési­gne­rons à la suite de Louis Janover comme une feinte-dis­si­dence. Rien ne sau­rait être plus indé­cent que de voir l’œuvre de Luxemburg, restée si long­temps à la marge, venir aujourd’hui nour­rir un dis­cours de faux-sem­blants. « Est-il autre manière de défendre la pensée de Rosa Luxemburg que de donner à ses « audi­teurs » actuels le moyen de ne pas se perdre dans cette Babel de la Subversion qui rend inau­dible toute parole de révolte ; de faire sentir en un éclair ce qui sépare l’aspiration à un chan­ge­ment radi­cal des rap­ports sociaux de tous les ersatz de dis­si­dence et de cri­tique qu’utilisent les « avo­cats scien­ti­fiques » de l’institution pour intro­duire la confu­sion dans les esprits ? [17] » Voilà ce qu’il fau­drait saisir du combat de la révo­lu­tion­naire inter­na­tio­na­liste, et voilà peut-être ce que peut révé­ler l’intégralité de ses textes : une œuvre qui doit néces­sai­re­ment se pré­sen­ter à nous comme un « réqui­si­toire éthi­que­ment jus­ti­fié [18] » comme le disait Rubel du legs de Marx.

Dans une époque pro­fon­dé­ment mar­quée par l’amnésie his­to­rique, lire Luxemburg ce n’est donc pas fon­da­men­ta­le­ment coller à une « actua­lité » et s’en tenir à un rap­port exclu­sif à un pré­sent insai­sis­sable qu’entretient en per­ma­nence la domi­na­tion du Capital. C’est faire un pas de côté et accep­ter de repen­ser l’histoire et le combat pour l’émancipation d’un point de vue radi­ca­le­ment dif­fé­rent. Celui d’un Marx, d’une Luxembug, d’un Pannekoek et de tant d’autres qui scru­tèrent le deve­nir de l’humanité du point de vue de la classe exploi­tée, s’en remet­tant à celle-ci et à sa capa­cité de déve­lop­per une conscience aigüe de son rôle his­to­rique pour accou­cher d’une com­mu­nauté débar­ras­sée des sco­ries mar­quant la « pré­his­toire de la société humaine [19] ». Aussi serait-il vain de tirer à toute force Luxemburg à nous pour l’auréoler d’une actua­lité dont elle n’aurait eu que faire. Ne faut-il pas plutôt se réfé­rer à ce qu’elle-même per­ce­vait du jeune Marx édité par Mehring : « Ce n’est pas Marx qui est amené jusqu’à nous, arra­ché à son temps, comme un étran­ger, un homme révolu, un défunt, afin qu’on nous raconte ses aspi­ra­tions et ses luttes inté­rieures […]. C’est nous que Mehring arrache à notre temps, nous trans­fé­rant dans les années trente et qua­rante pour nous placer au cœur de l’agitation de l’époque, nous faire vivre et res­sen­tir avec elle, nous faire voir notre Marx en plein dans son temps, dans ses luttes, dans son deve­nir et dans sa crois­sance [20] » ? Faire ce pas de côté, c’est ainsi replon­ger dans ce que pou­vait repré­sen­ter une authen­tique éthique de l’émancipation, un combat col­lec­tif du pro­lé­ta­riat inter­na­tio­nal qui sous quelque forme qu’il se mani­feste, dans la dénon­cia­tion de l’hypocrisie réfor­miste, dans le tumulte de la grève de masse en Pologne, dans une lettre écrite depuis une sinistre cel­lule de prison, dans la cri­tique du budget de la flotte alle­mande, face à la déchéance de l’asile, au milieu de la bou­che­rie de la Première Guerre mon­diale, dans sa sourde angoisse face aux erreurs du jeune pou­voir révo­lu­tion­naire russe, expri­mait tou­jours « l’impératif caté­go­rique de bou­le­ver­ser tous les rap­ports où l’homme est un être dégradé, asservi, aban­donné, mépri­sable [21] » et donc une indé­fec­tible volonté de mettre à bas le sys­tème social qui repro­dui­sait ces rapports.

Il y a dans le dis­cours de Rosa Luxemburg en défense de l’école du parti au congrès de Nuremberg en 1908, cette remarque par­ti­cu­liè­re­ment éclai­rante : « Pour nous, qui sommes un parti de lutte, l’histoire du socia­lisme c’est l’école de la vie. Nous en reti­rons sans cesse de nou­velles sti­mu­la­tions [22] ». Luxemburg nous expose ici que le mou­ve­ment ouvrier se construit aussi de la conscience qu’il a de lui-même, par l’étude de sa genèse, de son his­toire et — comme elle dira dans sa célèbre Brochure de Junius — des leçons de ses innom­brables erreurs, par une « auto­cri­tique sans merci ». Cette dimen­sion réflexive est essen­tielle. Tout le déploie­ment de la conscience révo­lu­tion­naire s’y joue. Contrairement à la classe capi­ta­liste qui put asseoir pro­gres­si­ve­ment sa domi­na­tion sur les décombres de la société féo­dale et d’Ancien Régime au tra­vers de dif­fé­rents leviers éta­tiques et éco­no­miques ou de com­pé­tences — admi­nis­tra­tives, juri­diques, tech­no­lo­giques — par­fai­te­ment com­pa­tibles avec sa voca­tion hégé­mo­nique, le pro­lé­ta­riat ne peut comp­ter que sur cette conscience. Lui reti­rer cela, c’est tout lui reti­rer. Et c’est bien ce qu’il advint. Sous le double coup de bou­toir du déli­te­ment de la social-démo­cra­tie face à la guerre et d’une contre-révo­lu­tion menée essen­tiel­le­ment sous la ban­nière du « com­mu­nisme », le mou­ve­ment ouvrier fut défait sans même avoir la force de recon­naître cette défaite comme telle et d’en ana­ly­ser toutes les causes, d’un point de vue maté­ria­liste. Qui aurait bien pu trou­ver dans l’étude de ce qui depuis lors nous a été donné à voir, à suivre ou à défendre sous l’appellation de « mou­ve­ment ouvrier » une quel­conque « sti­mu­la­tion » pour reprendre le mot de Luxemburg ? C’est bien le contraire qui s’est pro­duit, avec une puis­sance de rejet aussi pro­fonde que com­pré­hen­sible. La res­pon­sa­bi­lité his­to­rique de ceux qui ont défendu ou cau­tionné ces aber­ra­tions estam­pillées « com­mu­nisme », « socia­lisme réel » ou leurs « conquêtes objec­tives » n’en est que plus écrasante.

Rosa Luxemburg ne put voir plei­ne­ment que la pre­mière phase de cette défaite et seule­ment per­ce­voir des frag­ments de la seconde, en ges­ta­tion dans l’échec même de la révo­lu­tion alle­mande. Mais cela lui suffit pour, d’une part, com­prendre que cet « échec » s’enracinait pro­fon­dé­ment dans une pra­tique et une fai­blesse théo­rique qui avait fait de la social-démo­cra­tie ce « tas de pour­ri­ture orga­ni­sée [23] », dont les débats sur le réfor­misme, la grève de masse en 1905/06, la tac­tique en 1910 ou l’affaire Molkenbuhr furent autant de signes avant-cou­reurs, et d’autre part, déve­lop­per un sens aigu de la signi­fi­ca­tion et de la portée de cette défaite, qui excluait tout « rac­courci » his­to­rique quelle que soit la volonté par­fois héroïque avec laquelle une géné­ra­tion d’ouvriers se lan­cera dans la vague révo­lu­tion­naire d’après-guerre. Aussi n’hésita-t-elle pas à parler de « situa­tion his­to­rique jamais vue dans l’histoire mon­diale [24] », et dans ce « pro­ces­sus his­to­rique de pro­por­tions gigan­tesques [25] » elle com­prend que doré­na­vant toute contre-révo­lu­tion se fera sous le dra­peau même de la révo­lu­tion, dès lors que « le parti cesse de pra­ti­quer la poli­tique qu’implique son essence même [26] » : « Les masses atti­rées sous les ban­nières de la social-démo­cra­tie et des syn­di­cats en vue de livrer combat au capi­tal ont été aujourd’hui, par ces orga­ni­sa­tions pré­ci­sé­ment, pla­cées sous le joug de la bour­geoi­sie comme elles ne l’avaient jamais été depuis qu’existe le capi­ta­lisme moderne [27] ». Cette situa­tion a-t-elle jamais été ren­ver­sée depuis ? On com­prend avec Luxemburg à quel point la Première Guerre mon­diale — et ses suites immé­diates — consti­tue une bifur­ca­tion de l’histoire mon­diale : « C’est un atten­tat non pas à la culture bour­geoise du passé, mais à la civi­li­sa­tion socia­liste de l’avenir, un coup mortel porté à cette force qui porte en elle l’avenir de l’humanité et qui seule peut trans­mettre les tré­sors pré­cieux du passé à une société meilleure. Ici le capi­ta­lisme découvre sa tête de mort, ici il trahit que son droit d’existence his­to­rique a fait son temps, que le main­tient de sa domi­na­tion n’est plus com­pa­tible avec le pro­grès de l’humanité [28]. » À quel point aussi l’éthique du pro­lé­ta­riat s’évanouit à mesure que se déna­ture son « mou­ve­ment réel » (Marx). C’est pour­tant à cette pos­ture éthique irré­duc­tible, sans conces­sion, que nous invite au final Luxemburg : « Les dés qui vont déci­der pour des décen­nies de la lutte de classes en Allemagne sont jetés […], et pour chacun de nous jusqu’au der­nier il importe de clamer : “Je suis là et ne puis agir autre­ment !” [29] »

Par cette exi­gence, il n’est pas sûr que Rosa Luxemburg soit très « actuelle » ! Son œuvre ne donne-t-elle pas au contraire toute la mesure de l’écart entre ce que nous vivons et avons vécu depuis l’échec de la vague révo­lu­tion­naire au sortir de la Première Guerre mon­diale, et ce que fut un véri­table projet d’émancipation, ins­crit tout à la fois dans le déve­lop­pe­ment maté­riel de la société et porté par un irré­pres­sible élan uto­pique ? Mais la vieille taupe conti­nue de creu­ser, et pour la pre­mière fois de nou­velles géné­ra­tions sur­gissent qui n’ont pas connu la chape de plomb des idéo­logues « mar­xistes » et doivent se confron­ter avec un capi­ta­lisme dont la dyna­mique mor­ti­fère inter­dit tout statu quo. Invoquer Luxemburg dans ce contexte, c’est rendre pos­sible une réap­pro­pria­tion de ce que fut le sens réel du combat révo­lu­tion­naire. « Nous ne sommes pas perdus et nous vain­crons pourvu que nous n’ayons pas désap­pris d’apprendre [30] » disait-elle. Contribuer à faire en sorte qu’il en soit ainsi, c’est la seule jus­ti­fi­ca­tion d’un projet qui vise à res­ti­tuer l’inté­grité d’une œuvre.


[1]Rosa Luxemburg, Introduction à l’économie poli­tique, Marseille & Toulouse, Agone & Smolny, 2009, pré­face de Louis Janover, « Rosa Luxemburg, l’histoire dans l’autre sens », p. 13-100.

[2]Rosa Luxemburg, Gesammelte Werke, Berlin, Dietz Verlag, 1970-1975 pour la pre­mière édition.

[3]Communication per­son­nelle de Feliks Tych à Jean-Numa Ducange, juillet 2010.

[4]Pour une vue d’ensemble sur l’avancée de la recherche autour des textes de Rosa Luxemburg, on consul­tera Narihiko Ito (Tokyo), « Erstveröffentlichung von Rosa Luxemburgs Schrift “Sklaverei” », Jahrbuch für Historische Kommunismusforschung, Aufbau-Verlag, 2002, p. 166-178.

[5]Pour ces textes et bien d’autres parus chez Spartacus, cf. Bibliographie des Œuvres de Rosa Luxemburg en langue fran­çaise, http://​www​.col​lec​tif​-smolny​.org, 2009.

[6]Claudie Weill a éga­le­ment tra­duit et publié depuis un impor­tant recueil d’articles, La ques­tion natio­nale et l’autonomie, Le Temps des Cerises, Paris, 2001, 264 pp.

[7]Lénine, « Note d’un publi­ciste », Pravda n°87, 16 avril 1992, in Œuvres, t. 33, Paris, Éditions sociales et Moscou, Éditions en langues étran­gères, 1963, p. 212.

[8]Rosa Luxemburg, Redner der Revolution, Band XI, mit Einleitung von Paul Frölich, Berlin, Neuer Deutscher Verlag, 1928.

[9]Marx-Engels Gesamtausgabe, pre­mière édi­tion com­plète des œuvres de Marx et Engels. Douze volumes parurent sur les qua­rante ini­tia­le­ment prévus.

[10]C’est éga­le­ment l’année de la des­ti­tu­tion de David Riazanov.

[11]Rappelons que le pre­mier pré­sident de la RDA, Wilhelm Pieck (1876-1960), fut un élève de Rosa Luxemburg à l’école cen­trale du parti (1907-1908) et plus tard un diri­geant du Spartakusbund.

[12]Rosa Luxemburg, « Aus dem Nachlaß unse­rer Meister » in : Gesammelte Werke – Bd. 1/2, p. 130-141. Traduit de l’allemand par Lucie Roignant dans le cadre du projet OCRL.

[13]« Note des édi­teurs » in Rosa Luxemburg, Introduction à l’économie poli­tique, Agone & Smolny, Marseille & Toulouse, 2009, p. 7.

[14]« Engels an Richard Fischer », 15 avril 1895, in K. Marx et F. Engels, Werke, t. 39, Dietz Verlag, Berlin, 1968, p. 467 ; notre traduction.

[15]Rosa Luxemburg, « Aus dem Nachlaß unse­rer Meister », op. cit., sou­li­gné par nous.

[16]Louis Janover, op. cit., p. 14.

[17]Ibid., p. 98.

[18]Maximilien Rubel, « Marx : Édition du jubi­lée 1883-1983 » in Marx au seuil d’un cen­te­naire : 1883-1983, Études de mar­xo­lo­gie, 1981, p. 874.

[19]Karl Marx, « Avant-propos » à la Critique de l’économie poli­tique, 1859, in Œuvres I – Économie I, Paris, Bibliothèque de la Pléiade, p. 274.

[20]Rosa Luxemburg, « Aus dem Nachlaß unse­rer Meister », op. cit.

[21]Karl Marx, « Pour une cri­tique de la phi­lo­so­phie du droit de Hegel », in Œuvres III – Philosophie, Paris, Bibliothèque de la Pléiade, p. 390.

[22]Rosa Luxemburg, « Rede zur Frage der Parteischule » in : Gesammelte Werke – Bd. 2, p. 254-256. Traduit de l’allemand par Lucie Roignant dans le cadre du projet OCRL.

[23]Gracchus, « Lettre ouverte – Scission, unité et démis­sion », Der Kampf (Duisburg), n°31, 6 jan­vier 1917, sup­plé­ment, p. 1-2, in Rosa Luxemburg, J’étais, je suis, je serai – Correspondance 1914-1919, Paris, Maspero, 1977, p. 157.

[24]Ibid., p. 155.

[25]Ibid., p. 157.

[26]Ibid., p. 154.

[27]Ibid., p. 155.

[28]Rosa Luxemburg, La Crise de la social-démo­cra­tie, op. cit., Paris, Spartacus, 1993, p. 154.

[29]« Lettre ouverte », op. cit., p. 157. Ces der­nières paroles sont reprises de Luther.

[30]La Crise de la social-démo­cra­tie, op. cit., p. 41.

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