L’arc des crises

Mis en ligne le 08 mars 2008

Par Pierre Beaudet

Pendant qu’un vaste pro­ces­sus de restruc­tu­ra­tion se déploit sur la pla­nète sur le mode du néo­li­bé­ra­lisme, le monde est éga­le­ment inter­pellé par une autre sorte de crise qui prend une tour­nure dra­ma­tique. Si on regarde en effet la carte du monde, on aper­çoit une sorte d’arc qui court des confins de l’Asie en pas­sant par la partie cen­trale et occi­den­tale de ce conti­nent jusqu’en Afrique. C’est dans cet arc que se pro­duisent les affron­te­ments mili­taires les plus vio­lents actuel­le­ment et qui semblent créer une sorte de chaos dans le chaos.

Le rêve du « nouveau siècle américain »

De toute évi­dence, les domi­nants états-uniens jouent un grand rôle dans cet « arc des crises ». Ils inten­si­fient non seule­ment leur pré­sence mili­taire. Mais ils exa­cerbent les contra­dic­tions intra et inter éta­tiques, comme s’ils vou­laient main­te­nir, comme le dit George Bush, la « guerre sans fin et illi­mi­tée » comme mode de ges­tion per­ma­nent du monde. Certes, de nom­breux sec­teurs de la société états-unienne, y com­pris au sein des domi­nants, sont oppo­sés à cette stra­té­gie : mais celle-ci reste hégé­mo­nique (elle va pro­ba­ble­ment conti­nuer après Bush). Pourquoi ?

À la base, les domi­nants états-uniens veulent pré­ser­ver leur hégé­mo­nie sur le monde (ils espèrent la conso­li­der après l’implosion de l’URSS). C’est le « nou­veau siècle amé­ri­cain » rêvé par les néo­con­ser­va­teurs. Pour cela évi­dem­ment, il faut empê­cher que les États et les nations de ces régions ne s’autonomisent et qu’ils acceptent, de gré ou de force, de se repro­duire sous le mode de la domi­na­tion. Certes il est « tolé­rable » jusqu’à un cer­tain point, de négo­cier les termes de cette domi­na­tion, mais dans des limites étroites.

Des objectifs multiples

À un deuxième niveau, les États-Unis doivent empê­cher la pos­si­bi­lité de nou­velles alliances entre l’Union euro­péenne et l’espace eur­asien notam­ment. L’Union euro­péenne doit obli­ga­toi­re­ment pour Washington rester dans le sys­tème d’alliances dominé par les États-Unis. En fonc­tion de cela, il faut que les États-Unis aient la capa­cité de contrô­ler direc­te­ment les flux éco­no­miques, com­mer­ciaux, éner­gé­tiques et sur­tout, mili­taires dans cette région. Se retrou­ver devant des géants éco­no­miques et poli­tiques comme la Chine, l’Union euro­péenne, éven­tuel­le­ment l’Inde et la Russie, est une chose négo­ciable pour la super­puis­sance amé­ri­caine, à condi­tion qu’elle se retrouve au cœur et au centre du pro­ces­sus et que les autres enti­tés n’aient pas la pos­si­bi­lité réel­le­ment de s’aligner.

Dans ce contexte, il est indis­pen­sable pour les États-Unis d’encercler ces régions dans un « anneau de fer», mili­ta­risé, conflic­tuel, instable. Ce qui leur permet de main­te­nir leur pré­sence mili­taire directe, en tant que seule super­puis­sance apte à inter­ve­nir à ce niveau. Ce qui empêche sur­tout les autres de se ren­for­cer, ensemble ou sépa­ré­ment.

Dans le cas de la Chine par exemple, la course au réar­me­ment déclen­chée par les États-Unis peut avoir un effet inhi­bi­teur contre l’État chi­nois, espèrent les néo­con­ser­va­teurs. Par ailleurs, les crises de l’Irak, de l’Afghanistan, de la Palestine, sont autant de points de fixa­tion qui entravent l’avancement des puis­sances émer­gentes dans le sens d’une conver­gence avec leurs « par­te­naires natu­rels», la Russie et l’Union euro­péenne. Face à tous ces joueurs qui ont en commun un défi­cit éner­gé­tique crois­sante, il est stra­té­gique pour les États-Unis d’avoir la pos­si­bi­lité de régu­ler les flux en contrô­lant les réserves pétro­lières et gazières du Moyen-Orient et de l’Asie cen­trale.

L’ours blessé

C’est ce projet qui a pris forme dans les années 1980 et qui a été accé­léré depuis 2000. Mais entre le projet et la réa­lité s’élargit un vaste fossé. Le rêve de pro­cé­der à la réin­gé­nie­rie du monde (et en par­ti­cu­lier de l’arc des crises) devient un cau­che­mar. Le déploie­ment mili­taire états-unien ne pro­duit pas les résul­tats escomp­tés. D’une part la résis­tance des peuples en ques­tion s’avère beau­coup plus forte que prévue. Comme les colo­nia­lismes euro­péens qui l’ont pré­cédé, l’hégémonie états-unienne espé­rait domi­ner parce que les peuples accep­te­raient cette domi­na­tion, contre les anciens domi­nants dic­ta­to­riaux ou archaïques. Grave erreur.

D’autre part, la puis­sance états-unienne s’avère limi­tée, pleine de trous, inca­pable de se déployer, trop étirée dans l’espace (overs­tret­ched). Et sur­tout inca­pable d’imposer à ses par­te­naires de la triade l’acceptation de ses pro­jets (ce qui aurait été contra­dic­toire avec les leurs). Les autres membres de la triade, et aussi les pays émer­gents, se font « tirer l’oreille » en effet : ils ne veulent pas faire le jeu des États-Unis. En même temps, ils n’ont pas la capa­cité, ou le cou­rage, de les affron­ter. Ils espèrent à la longue que les États-Unis vont s’enliser, s’épuiser, s’affaiblir. À contra­rio, les États-Unis espèrent avoir la patience, la pro­fon­deur, la rési­lience pour venir à bout, non seule­ment de la résis­tance des peuples, mais de l’opposition plus ou moins larvée de l’Union euro­péenne, de la Chine, de la Russie. C’est un bras de fer qui risque de durer long­temps.

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