L’arc des crises

Par Pierre Beaudet

Pendant qu’un vaste processus de restructuration se déploit sur la planète sur le mode du néolibéralisme, le monde est également interpellé par une autre sorte de crise qui prend une tournure dramatique. Si on regarde en effet la carte du monde, on aperçoit une sorte d’arc qui court des confins de l’Asie en passant par la partie centrale et occidentale de ce continent jusqu’en Afrique. C’est dans cet arc que se produisent les affrontements militaires les plus violents actuellement et qui semblent créer une sorte de chaos dans le chaos.

Le rêve du «nouveau siècle américain»

De toute évidence, les dominants états-uniens jouent un grand rôle dans cet «arc des crises». Ils intensifient non seulement leur présence militaire. Mais ils exacerbent les contradictions intra et inter étatiques, comme s’ils voulaient maintenir, comme le dit George Bush, la «guerre sans fin et illimitée» comme mode de gestion permanent du monde. Certes, de nombreux secteurs de la société états-unienne, y compris au sein des dominants, sont opposés à cette stratégie : mais celle-ci reste hégémonique (elle va probablement continuer après Bush). Pourquoi ?

À la base, les dominants états-uniens veulent préserver leur hégémonie sur le monde (ils espèrent la consolider après l’implosion de l’URSS). C’est le «nouveau siècle américain» rêvé par les néoconservateurs. Pour cela évidemment, il faut empêcher que les États et les nations de ces régions ne s’autonomisent et qu’ils acceptent, de gré ou de force, de se reproduire sous le mode de la domination. Certes il est «tolérable» jusqu’à un certain point, de négocier les termes de cette domination, mais dans des limites étroites.

Des objectifs multiples

À un deuxième niveau, les États-Unis doivent empêcher la possibilité de nouvelles alliances entre l’Union européenne et l’espace eurasien notamment. L’Union européenne doit obligatoirement pour Washington rester dans le système d’alliances dominé par les États-Unis. En fonction de cela, il faut que les États-Unis aient la capacité de contrôler directement les flux économiques, commerciaux, énergétiques et surtout, militaires dans cette région. Se retrouver devant des géants économiques et politiques comme la Chine, l’Union européenne, éventuellement l’Inde et la Russie, est une chose négociable pour la superpuissance américaine, à condition qu’elle se retrouve au cœur et au centre du processus et que les autres entités n’aient pas la possibilité réellement de s’aligner.

Dans ce contexte, il est indispensable pour les États-Unis d’encercler ces régions dans un «anneau de fer», militarisé, conflictuel, instable. Ce qui leur permet de maintenir leur présence militaire directe, en tant que seule superpuissance apte à intervenir à ce niveau. Ce qui empêche surtout les autres de se renforcer, ensemble ou séparément.

Dans le cas de la Chine par exemple, la course au réarmement déclenchée par les États-Unis peut avoir un effet inhibiteur contre l’État chinois, espèrent les néoconservateurs. Par ailleurs, les crises de l’Irak, de l’Afghanistan, de la Palestine, sont autant de points de fixation qui entravent l’avancement des puissances émergentes dans le sens d’une convergence avec leurs «partenaires naturels», la Russie et l’Union européenne. Face à tous ces joueurs qui ont en commun un déficit énergétique croissante, il est stratégique pour les États-Unis d’avoir la possibilité de réguler les flux en contrôlant les réserves pétrolières et gazières du Moyen-Orient et de l’Asie centrale.

L’ours blessé

C’est ce projet qui a pris forme dans les années 1980 et qui a été accéléré depuis 2000. Mais entre le projet et la réalité s’élargit un vaste fossé. Le rêve de procéder à la réingénierie du monde (et en particulier de l’arc des crises) devient un cauchemar. Le déploiement militaire états-unien ne produit pas les résultats escomptés. D’une part la résistance des peuples en question s’avère beaucoup plus forte que prévue. Comme les colonialismes européens qui l’ont précédé, l’hégémonie états-unienne espérait dominer parce que les peuples accepteraient cette domination, contre les anciens dominants dictatoriaux ou archaïques. Grave erreur.

D’autre part, la puissance états-unienne s’avère limitée, pleine de trous, incapable de se déployer, trop étirée dans l’espace (overstretched). Et surtout incapable d’imposer à ses partenaires de la triade l’acceptation de ses projets (ce qui aurait été contradictoire avec les leurs). Les autres membres de la triade, et aussi les pays émergents, se font «tirer l’oreille» en effet : ils ne veulent pas faire le jeu des États-Unis. En même temps, ils n’ont pas la capacité, ou le courage, de les affronter. Ils espèrent à la longue que les États-Unis vont s’enliser, s’épuiser, s’affaiblir. À contrario, les États-Unis espèrent avoir la patience, la profondeur, la résilience pour venir à bout, non seulement de la résistance des peuples, mais de l’opposition plus ou moins larvée de l’Union européenne, de la Chine, de la Russie. C’est un bras de fer qui risque de durer longtemps.