Résistances multiples contre l’apartheid global

Mis en ligne le 09 mars 2008

Par Pierre Beaudet

En Palestine, le « mur » de l’apartheid sym­bo­lise ce que les domi­nants sont en train d’ériger pour enfer­mer les peuples. De tels murs, au propre ou au figuré, appa­raissent par­tout pour exclure, confi­ner, répri­mer. Mais les domi­nés conti­nuent de s’entêter.

Intifada

La déstructuration/​restructuration orches­trée par les domi­nants sous l’égide du néo­li­bé­ra­lisme appa­raît comme une for­mi­dable agres­sion contre les domi­nés qui n’ont pas d’autre choix que de résis­ter. D’où l’essor d’une grande vague de luttes depuis une dizaine d’années, un peu par­tout dans le monde. À leur apogée, ces luttes abou­tissent à de véri­tables insur­rec­tions popu­laires, comme on l’a vue en Bolivie ou au Népal, par exemple. Ailleurs, les domi­nants sont bous­cu­lés et forcés à des replis tac­tiques sous l’assaut des luttes popu­laires comme en Argentine et en France.

Ces inti­fa­das sont sur­tout aptes à blo­quer des réformes néo­li­bé­rales, à faire flé­chir des gou­ver­ne­ments, par­fois à les expul­ser. Elles sont de « basse inten­sité», ram­pantes, mobiles et rare­ment débouchent-elles sur des alter­na­tives même si elles peuvent atteindre un niveau de grande inten­sité, au Mexique ou en Afrique du Sud, par exemple.

Un rapport complexe avec les « gauches »

Très sou­vent, ces mou­ve­ments de masse entre­tiennent des rap­ports assez com­plexes avec la gauche poli­ti­que­ment orga­ni­sée. Dans cer­tains cas, les insur­rec­tions sont tota­le­ment décon­nec­tées de ces gauches, soit parce que celles-ci sont deve­nues insi­gni­fiantes poli­ti­que­ment, soit parce qu’elles ne sont pas en mesure de faire le lien avec les mou­ve­ments popu­laires. Les inti­fa­das certes ont des rap­ports his­to­riques ou actuels avec ces gauches. Mais elles n’en sont pas l’émanation et conservent un niveau d’autonomie expri­mant les aspi­ra­tions et les besoins des subal­ternes, « au-delà » des partis.

Le fait est que dans de nom­breux pays, les partis de gauche sont tra­ver­sés d’une crise com­plexe qui remet en ques­tion leur iden­tité, voire leur raison d’être. Même lorsqu’ils sont puis­sants, des partis com­mu­nistes (Afrique du Sud, Inde) ne portent plus un projet de trans­for­ma­tion radi­cale. Ils agissent comme une force de pres­sion et tentent d’exercer leur influence sur le bloc hégé­mo­nique (dont ils sont par­fois la cau­tion de gauche).

En Amérique du Sud, les nou­velles for­ma­tions poli­tiques appa­rues dans les années 1980-90 et qui se vou­laient ni social-démo­crates, ni léni­nistes évo­luent à des degrés divers vers le social-libé­ra­lisme. Elles ne sont plus en mesure de coa­li­ser les classes popu­laires qui tout au mieux vont conti­nuer de les appuyer, « par défaut ». La situa­tion devient com­pli­quée lorsque ces nou­veaux pro­jets hégé­mo­niques se posi­tionnent contre l’impérialisme amé­ri­cain (et non pas contre le néo­li­bé­ra­lisme) et qu’ils sont ne mesure de mettre en œuvre une sorte de « key­né­sia­nisme à rabais ». Mais même dans un tel cas, il appa­raît clair que ces pro­jets ne cor­res­pondent plus aux aspi­ra­tions d’émancipation qu’ils avaient repré­senté à leur origine.

« Nouvelle gauche »

Dans plu­sieurs pays où cette décon­nec­tion est fla­grante entre mou­ve­ments popu­laires et partis de gauche « tra­di­tion­nels » appa­raissent des débats et même des ten­ta­tives de mettre en place de nou­velles orga­ni­sa­tions. Certaines de ces orga­ni­sa­tions émergent comme des quasi éma­na­tions des mou­ve­ments sociaux, le MAS en Bolivie par exemple. D’autres amal­gament et fusionnent des mili­tants du mou­ve­ment social avec ceux des partis de gauche (Québec soli­daire par exemple).

Certains nou­veaux partis se défi­nissent en se sépa­rant des anciens de partis de gauche dont ils ne se sentent plus d’affinité, eu Brésil, aux Philippines, au Maroc. Certains sont dans la tra­di­tion de la 4e Internationale, d’autres sont plus en ligne avec l’histoire des mou­ve­ments maoïstes. Au Danemark, au Portugal, au Venezuela, de nou­veaux partis ont pris forme sur la base de coa­li­tions de divers cou­rants et tra­di­tions, alors qu’ailleurs, de nou­veaux partis anti­ca­pi­ta­listes sont en ges­ta­tion (France, Italie).

L’expérience du MAS est peut-être la plus intri­gante. Bien qu’agissant en tant que coa­li­tion élec­to­rale et main­te­nant depuis 2006 en tant que gou­ver­ne­ment, ce parti « qui n’est pas un parti » semble vou­loir fonc­tion­ner comme une coa­li­tion de mou­ve­ments sociaux.

Les défis

Les défis sont par­tout immenses. La néces­sité s’impose par­tout de briser avec la tra­di­tion de l’ancienne gauche, notam­ment avec l’autoritarisme, le dog­ma­tisme, le « je-sais-tout-isme ». Il s’agit éga­le­ment de mettre fin à une vision quasi reli­gieuse du « pro­lé­ta­riat sau­veur de l’humanité», de la « marche iné­luc­table de l’histoire», du « mar­xisme-léni­nisme science totale et absolue ».

Certes, ces dog­ma­tismes qui semblent archaïques sont reje­tés en prin­cipe par la majo­rité des mou­ve­ments actuels qui prônent la flexi­bi­lité, la créa­ti­vité, la démo­cra­tie interne. En pra­tique cepen­dant, les traits per­vers qui ont fait bifur­quer les pro­jets du com­mu­nisme et de la social-démo­cra­tie his­to­riques découlent de fac­teurs socio­lo­giques et poli­tiques com­plexes, qui se repro­duisent dans les nou­velles for­ma­tions de gauche.

Aussi les mili­tants et les mili­tantes actuelles sont dési­reux de frei­ner ces ten­dances « natu­relles » et d’imposer de nou­velles formes de faire de la poli­tique, en insis­tant sur l’horizontalisme, la démo­cra­tie interne, l’action posi­tive en faveur des subal­ternes « au sein des subal­ternes » (femmes, jeunes, autoch­tones, immi­grants). Il n’est plus accep­table de penser le pro­ces­sus sur une base hié­rar­chique, comme si les uns (mou­ve­ments sociaux) étaient subor­don­nés aux autres (partis).

Identités à géométrie variable

En dépit de ces nom­breux obs­tacles, la terre tourne et les subal­ternes cherchent à se doter de nou­veaux outils. Certes, le Forum social mon­dial a été un incu­ba­teur effi­cace et ample de ces nou­veaux déve­lop­pe­ments. Bien sûr, ceux (une petite mino­rité) qui pen­saient que le FSM aurait accou­ché du « grand pro­gramme mon­dial de la révo­lu­tion » ont été déçus ! Mais tel n’était pas le but. Mais plus encore, cela ne peut plus fonc­tion­ner comme cela.

En réa­lité, les inti­fa­das actuelles sont encore à l’époque d’accumuler des forces. Elles sont rare­ment en mesure de mener le pro­ces­sus jusqu’à terme et de mar­gi­na­li­ser les domi­nants. Pour la plu­part des mou­ve­ments de résis­tance, le moment est encore centré autour de la recom­po­si­tion sociale et poli­tique, de la mise en place de vastes alliances et de la mobi­li­sa­tion des classes popu­laires. Ce qui veut dire que géné­ra­le­ment, ces mou­ve­ments sont dans une posi­tion de défen­sive. En consé­quence, ils doivent entre­prendre plu­sieurs transformations.

De contre-hégé­mo­nique, le projet doit deve­nir hégé­mo­nique : il doit se posi­tion­ner comme une alliance arc-en-ciel sur un projet « natio­nal » qui s’adresse à l’ensemble des couches popu­laires. Il doit cepen­dant dépendre de ses propres forces et non sur celles de ses alliés conjonc­tu­rels. Il doit pra­ti­quer l’art de la retraite stra­té­gique. Il doit comme le sug­gé­rait Gramsci enva­hir les tran­chées de l’adversaire, mais en même temps, détruire et recons­truire ses propres tranchées.

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