Alain BADIOU* – entretien avec Frédéric Taddéï

Mis en ligne le 06 mars 2008

Frédéric TaddéïVous êtes le pen­seur le plus cri­ti­qué actuel­le­ment, peut-être aussi le plus redouté Alain Badiou. On vous redoute peut-être à cause de votre influence. Vous êtes quelqu’un qu’on ne voit pas à la télé­vi­sion, vous ne tou­chez pas le grand public habi­tuel­le­ment mais vous avez de l’influence sur les étu­diants, sur les intel­lec­tuels. Vous êtes pro­fes­seur de phi­los­phie à Normale-Sup, vous avez des sémi­naires de phi­lo­so­phie dans toute l’Europe, en Amérique du Nord, en Amérique du Sud et on vous com­pare à Robespierre et à Saint-Just, sou­vent. On vous accuse d’être le der­nier pen­seur révo­lu­tion­naire…

Alain Badiou — Je n’ai quand même fait couper aucune tête.

Frédéric TaddéïPas encore, pas encore, disent vos adver­saires…

Alain Badiou — C’est une com­pa­rai­son qui à cer­tains égards est hono­rable pour un pen­seur d’aujourd’hui. Vous dîtes que je suis redouté, tant mieux peut-être, je ne m’en rends pas vrai­ment compte, pour le moment je déve­loppe mon œuvre, je déve­loppe ma pensée, je dis ce que je crois être vrai… c’est ma fonc­tion de phi­lo­sophe.

Frédéric TaddéïQuand on vous com­pare à Robespierre et à Saint-Just, vous savez bien ce que ça veut dire Alain Badiou, c’est qu’on dit que vous seriez capable de faire couper des têtes et que fina­le­ment dans vos écrits, il y a peut-être ça< . /​em>

Alain Badiou — Je n’ai pas l’impression que quand les gens lisent mes écrits ils ont la pul­sion immé­diate de couper des têtes. Ce sont pour la plu­part des œuvres assez com­plexes, phi­lo­so­phiques, concep­tuelles, plutôt dans la tra­di­tion de Platon ou de Descartes ou de Hegel et après tout la vérité est tou­jours quelque chose d’un peu redou­table, c’est peut-être elle qui fait peur, plutôt que moi.

Frédéric TaddéïVous annon­cez, est-ce la vérité ? le retour de la vio­lence, est-ce que ça veut dire que vous la sou­hai­tez ?

Alain Badiou — Je n’annonce pas le retour de la vio­lence. Je dis que la vio­lence est au pré­sent. Ce n’est pas la même chose. Contrairement à ce qui est dit, notre société est une société de vio­lence. Je suis lié quo­ti­dien­ne­ment à des ouvriers sans papiers des foyers, ils vivent dans le climat per­ma­nent de la vio­lence qui leur est faite. Notre société n’est nul­le­ment paci­fique, le monde l’est encore moins. Des guerres extrê­me­ment san­glantes et vio­lentes se déroulent sur le conti­nent afri­cain, en Irak, en Afghanistan, etc… Je constate sim­ple­ment que la vio­lence est là. Et on ne peut pas faire comme si elle n’était pas là par consé­quent aussi bien en poli­tique qu’en phi­lo­so­phie, il faut réflé­chir à cette pré­sence de la vio­lence, à son deve­nir.

Frédéric TaddéïVous lais­sez entendre Alain Badiou qu’à cette vio­lence que subissent les oppri­més ils vont répondre par une vio­lence encore plus grande.

Alain Badiou — Ecoutez, ce n’est pas exac­te­ment ce que je dis mais je crois que d’une façon géné­rale les oppri­més n’ont qu’une seule arme, c’est leur dis­ci­pline. Ils n’ont rien, ils n’ont pas d’argent, ils n’ont pas d’armes, ils n’ont pas de pou­voir. La seule force qu’ils puissent avoir c’est celle de leur orga­ni­sa­tion et de leur dis­ci­pline. Ce n’est donc pas tant à la vio­lence que j’appelle qu’à l’organisation, à la cohé­sion et à l’unité.

Frédéric TaddéïOn vous a soup­çonné aussi d’antisémitisme. On vous a repro­ché entre autres d’avoir orga­nisé un sémi­naire sur le mot juif.

Alain Badiou — D’abord fac­tuel­le­ment c’est un men­songe pur et simple : je n’ai orga­nisé aucun sémi­naire sur le mot juif et deuxiè­me­ment je vou­drais être un peu grave là dessus : l’accusation d’antisémitisme à mes yeux est une calom­nie abso­lu­ment insup­por­table. Ce n’est pas un mot que l’on peut manier comme ça comme « dog­ma­tique », « scep­tique », ou etc… C’est une véri­table insulte et je tiens à dire que qui­conque dit que je suis anti­sé­mite sera consi­déré par moi comme quelqu’un qui m’insulte.

Frédéric TaddéïVous publiez un livre Alain Badiou qui s’intitule « De quoi Sarkozy est-il le nom ? » Ce n’est pas une ques­tion que vous posez, ce n’est pas un livre de plus sur Nicolas Sarkozy. Donc on peut tout de suite répondre à la ques­tion. De quoi pour vous sar­kozy est-il le nom, il est le nom de la peur et de la guerre. Alors la peur de qui ? et la guerre contre qui ?

Alain Badiou — Alors je pense qu’il est le nom d’une société qui a peur en effet et qui demande qu’on la pro­tège. Je sens dans cette société la demande d’un maître pro­tec­teur qui sera jus­te­ment capable d’user aussi de vio­lence contre ceux dont vient la peur. Cette peur vient à mon avis de ce que la France est aujourd’hui après une longue his­toire glo­rieuse, après tout, est aujourd’hui une puis­sance moyenne dotée de pri­vi­lèges et de richesses consi­dé­rables mais c’est une puis­sance moyenne dans un monde qui est dominé par des colosses émer­geants comme la Chine ou l’Inde ou des puis­sances consi­dé­ra­ble­ment plus fortes comme les Etats-Unis. Par consé­quent l’avenir de la France est incer­tain. Nous ne savons pas où va ce pays. Il sait qu’il a un grand passé mais il doute qu’il ait un grand avenir. Et ça crée un sen­ti­ment de peur, un sen­ti­ment de refer­me­ment, une demande de pro­tec­tion et Sarkozy est un des noms de ce phé­no­mène. Le vote pour Sarkozy est une demande de pro­tec­tion.

Frédéric TaddéïEt la guerre ?

Alain Badiou — Et la guerre, alors là je pense qu’il y a une double guerre aujourd’hui, il y a une guerre menée à l’extérieur on voit de plus en plus net­te­ment que Sarkozy c’est aussi le ral­lie­ment pro­gres­sif de la France aux guerres qui sont menées dans le monde, l’engagement en Afghanistan, la sou­mis­sion aux Américains dans les guerres qu’ils entre­prennent notam­ment en Irak et que la guerre inté­rieure, c’est une guerre ren­for­cée contre les plus faibles.

Frédéric TaddéïC’est à dire ?

Alain Badiou — C’est à dire ceux qui n’ont pas de papiers, ceux qui n’ont pas d’argent, ceux dont le tra­vail est dur et ingrat, ceux qui viennent d’ailleurs parce qu’ils ne peuvent pas vivre là où ils sont, tous ceux là on va les ficher, leur deman­der des règle­ments nou­veaux, les sou­mettre à des lois oppres­sives. La loi CESEDA sur la condi­tion du séjour des étran­gers est une loi que je n’hésite pas à qua­li­fier de scé­lé­rate, c’est une loi de ségré­ga­tion, c’est une loi de per­sé­cu­tion et il faut en deman­der l’abrogation. Sarkozy est le nom de tout cela. Après tout, avant d’être can­di­dat aux pré­si­den­tielles il a été lon­gue­ment le chef géné­ral de la police.

Frédéric TaddéïMinistre de l’intérieur …

Alain Badiou — Voilà…

Frédéric TaddéïLa peur, vous dîtes : c’est le pétai­nisme. On nous rejette tou­jours le pétai­nisme. Il s’est arrêté un jour le pétai­nisme ? Ou est-ce qu’il est là depuis tou­jours ?

Alain Badiou — Le pétai­nisme est une donnée fon­da­men­tale de la France à mon avis depuis la Restauration de 1815. Le pétai­nisme ce sont des gens qui pré­fèrent la vas­sa­li­sa­tion aux troubles inté­rieurs, c’est la réac­tion de gens qui ont peur de ce qui se passe à l’intérieur du pays et qui pour parer à cette peur acceptent des contraintes, des ségré­ga­tions ou des per­sé­cu­tions nou­velles. C’est ça le pétai­nisme dans sa signi­fi­ca­tion la plus géné­rale. Dans le cas de Pétain, c’est par­ti­cu­liè­re­ment pro­noncé parce que c’est évi­dem­ment les gens qui avaient eu une peur ter­rible du front popu­laire qui ont fina­le­ment pré­féré l’occupation alle­mande à la conti­nua­tion de la lutte. Mais de manière géné­rale, le pétai­nisme c’est ça, c’est la poli­tique de la peur. Je pense que Sarkozy en est un repré­sen­tant soft.

Frédéric TaddéïAlors Alain Badiou vous avez une théo­rie de « l’invariant ». On ne va pas ren­trer dans les détails, c’est un peu com­pli­qué on va lais­ser ça à ceux qui lisent vos livres. Néanmoins, il y a « l’événement », vous atten­dez les évè­ne­ments. Les évè­ne­ments plus impor­tants que d’autres. En France, on pour­rait dire que le der­nier évé­ne­ment impor­tant ça a été Mai 68 à vos yeux…

Alain Badiou — A titre d’événement interne, je pense, oui…

Frédéric TaddéïVous atten­dez le pro­chain. Comment va-t-on recon­naître cet évé­ne­ment ? Celui qui se pré­pare d’après vous ?

Alain Badiou — Oh vous savez, je ne sais pas si un grand évé­ne­ment se pré­pare de façon immé­diate. Avant de pré­pa­rer les évè­ne­ments à venir, il faut être fidèle à ceux du passé. C’est à dire il faut être fidèle par exemple à mai 68 et donc s’opposer à une thèse fon­da­men­tale de Sarkozy qui est comme vous le savez qu’il « faut en finir avec mai 68 une fois pour toutes ». Nous pou­vons oppo­ser « être fidèle à ce qui a été ensei­gné de nou­veau pen­dant mai 68 ».

Frédéric TaddéïJe vous inter­romps mais en mai 68 il y avait une ten­dance libé­rale-liber­taire, plutôt bour­geoise, j’imagine que vous n’êtes pas favo­rable à cette ten­dance là ? Vous étiez plutôt de la ten­dance mar­xiste-léni­niste, maoiste.

Alain Badiou — Oui. J’étais d’une ten­dance qui cher­chait une liai­son, une unité entre les intel­lec­tuels, les étu­diants et les ouvriers et les gens du peuple, cer­tai­ne­ment. Je pense encore aujourd’hui que c’est de cette unité pos­sible que dépendent les évè­ne­ments véri­tables. D’un point de vue interne, c’est tou­jours de nou­veaux tra­jets dans la société elle-même. C’est la ren­contre entre des gens qui d’habitude ne se ren­contrent pas. Mai 68, ça a été ça à grande échelle la ren­contre entre des gens qui dans la vie sociale régu­lière ne se ren­contrent pas. Et c’est cette ren­contre qui fait l’événement. Tout évé­ne­ment est une ren­contre. L’événement amou­reux c’est une ren­contre. L’événement his­to­rique aussi est une ren­contre. La ren­contre de gens qui n’ont pas l’habitude de se ren­con­trer.

Frédéric TaddéïLà ce serait qui, main­te­nant ?

Alain Badiou — Je pense que ce serait une partie de la jeu­nesse, des intel­lec­tuels, des petits sala­riés fran­çais et puis de ceux qui sont les per­sé­cu­tés pre­miers c’est à dire les gens de pro­ve­nance étran­gère, et puis ceux qui n’ont aucun tra­vail.

Frédéric TaddéïCe sont eux, pour vous les Sans-culotte de la pro­chaine révo­lu­tion, ce seraient les immi­grés, en par­ti­cu­lier les clan­des­tins, les sans-papiers, les réfu­giés ?

Alain Badiou — Je ne sais pas si la pro­chaine révo­lu­tion aura des sans-culotte. Rien ne se répète comme tel mais en tous cas, c’est ceux qui n’ont rien qui sont le plus capables de deve­nir tout. L’Internationale chan­tait cela, nous ne sommes rien, soyons tout. Je pense que n’être rien, deve­nir tout, c’est cela l’événement. Ceux qui n’étaient rien, qui n’existaient pas, qui n’apparaissaient pas, tout à coup on constate qu’ils sont là et qu’ils occupent une posi­tion essen­tielle.

Frédéric TaddéïVous citez l’Internationale et votre livre se ter­mine par cette pro­phé­tie, l’avenir pour vous c’est le com­mu­nisme. Alors le com­mu­nisme est-il pour vous celui de Lénine, celui de Mao, c’est le même ?

Alain Badiou — Non je pense que c’est un com­mu­nisme en un sens géné­ral et inva­riant. Au fond j’appelle com­mu­nisme, et c’était déjà le sens que lui don­nait Marx au début, une société qui est déli­vrée de la règle des inté­rêts. Une société dans laquelle ce qu’on cherche, ce qu’on fait, ce qu’on veut n’est pas réglé de bout en bout par les inté­rêts indi­vi­duels ou les inté­rêts de groupe. C’est ça le com­mu­nisme. Le com­mu­nisme c’est aussi la société où tout le monde est poly­va­lent. C’est à dire où il n’y a pas de divi­sion du tra­vail orga­ni­sée entre ceux qui sont intel­lec­tuels, riches etc… et ceux qui sont en bas. C’est une société où tout le monde fait un peu toutes choses. Le com­mu­nisme c’est le nom de cela. De ce point de vue il existe peut-être depuis très long­temps. Je pense que dans la révolte des esclaves contre les Romains, la révolte de Spartacus, il y avait déjà un élé­ment de com­mu­nisme. Il y avait déjà la reven­di­ca­tion que l’on compte tout le monde, que tout le monde existe dans une figure éga­li­taire et ça c’est une idée, ça n’a pas à être un pro­gramme mais sans cette idée, je pense que la vie poli­tique n’a aucun inté­rêt. Elle n’a aucun inté­rêt parce qu’elle consiste à savoir com­ment on va négo­cier entre les inté­rêts des uns et des autres.

Frédéric TaddéïVous ne croyez pas au suf­frage uni­ver­sel ?

Alain Badiou — Le suf­frage uni­ver­sel à mon avis est comme toute chose. Il faut le juger non pas du point de vue de sa forme mais du point de vue de son contenu. Je vou­drais rap­pe­ler par exemple que c’est tout de même une assem­blée tout à fait régu­lière qui a investi le maré­chal Pétain en 1940, c’est une assem­blée régu­lière qui a dési­gné Hitler dans l’Allemagne de Weimar. Le suf­frage uni­ver­sel ça peut avoir des résul­tats tout à fait inté­res­sants et ça peut avoir des résul­tats désas­treux. Donc moi je juge sur pièces.

Frédéric TaddéïLe com­mu­nisme, c’est la même chose, c’est une idée…

Alain Badiou — Evidemment

Frédéric TaddéïOn l’a jugée sur pièce à la hau­teur des cadavres, des pri­son­niers, des gou­lags…

Alain Badiou — Mais le com­mu­nisme-léni­nisme a eu une for­mule par­ti­cu­lière. Il ne s’est pas du tout résumé à ce dont je par­lais. Il a pro­posé une for­mule de l’Etat. Il a pro­posé que le parti unique domine l’Etat. Ça a été le moyen de la vic­toire de l’insurrection en 1917 mais nous ne sommes plus en 1917. Nous n’avons pas les pro­blèmes immé­diats de vic­toire de l’insurrection, nous sommes déli­vrés de cette figure du com­mu­nisme et nous pou­vons reve­nir à ce que j’appelle le com­mu­nisme géné­rique, c’est à dire le com­mu­nisme comme idée régu­la­trice de l’action.

Frédéric TaddéïMais ce com­mu­nisme là appelle un homme nou­veau. On sait aussi que des com­mu­nistes ont pensé l’homme nou­veau en tous cas c’est comme ça qu’on explique le géno­cide des Khmers rouges par exemple. Est-ce que vous pensez que ce com­mu­nisme dont vous rêvez néces­site un homme nou­veau ?

Alain Badiou — Je ne pense pas du tout. Je pense qu’il faut faire avec les hommes tels qu’ils sont. Avec la capa­cité des hommes tels qu’ils sont. S’opposent deux visions de ce dont l’homme est capable. En réa­lité dans le capi­ta­lisme moder­nisé, la convic­tion est que l’homme est prin­ci­pa­le­ment capable de pour­suivre ses inté­rêts. Et le com­mu­nisme c’est au fond l’idée que l’homme est aussi capable d’autre chose. Il est capable de dés­in­té­res­se­ment, il est capable d’une orga­ni­sa­tion sociale qui a d’autres buts que celui de la per­pé­tua­tion de sa puis­sance. Je pense que c’est avec cet homme capable de cela qu’il faut faire et non pas en for­geant un mythique homme nou­veau.

* Voir sur Wikipedia : Alain Badiou


Source : Réseau des Bahuts – 25 octobre 2007

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