Lutte au décrochage scolaire et hausse des frais de scolarité universitaire

Ambiguïté du discours gouvernemental sur l’éducation

Par Mis en ligne le 28 février 2012

Il y a plu­sieurs années déjà que l’on nous indique que le Canada et les autres pays indus­tria­li­sés sont à l’ère de l’économie du savoir, que les emplois se retrou­ve­ront davan­tage dans des sec­teurs à forte valeur ajou­tée, d’où l’importance qu’a prise l’éducation aux yeux des entre­prises et du gou­ver­ne­ment. D’autre part, les sta­tis­tiques nous indiquent régu­liè­re­ment que, plus on est sco­la­risé, moins on a de risque de chômer et meilleur est le salaire.

Dans ce contexte, on ne peut qu’adhérer aux dif­fé­rents plans de lutte au décro­chage sco­laire mis en place dans toutes les régions du Québec et cha­peau­tés par le Plan de la ministre de l’Éducation, du Loisir et du Sport (MELS) déposé en 2009 et inti­tulé L’école, j’y tiens ! Tous ensemble pour la réus­site sco­laire.

En tant que démo­crates, nous y sous­cri­vons d’autant plus que, pour nous, l’éducation est plus qu’une pré­pa­ra­tion à un futur métier, elle est une source de liberté, d’indépendance et de culture. C’est pour­quoi le pre­mier élé­ment de ce plan qui est de valo­ri­ser l’éducation et la per­sé­vé­rance sco­laire à l’échelle du Québec est essentiel.

La hausse des frais de scolarité

Le dis­cours du gou­ver­ne­ment et sur­tout ses actions concer­nant les frais de sco­la­rité à l’université ne vont pas dans le même sens. En vou­lant impo­ser aux étu­diantes et aux étu­diants une hausse de 75 % sur cinq ans, ce qui fera grim­per les frais à 3793 $ par année en 2017, le gou­ver­ne­ment pré­tend – de façon odieuse – qu’il s’agit pour eux de faire leur « juste » part, alors qu’il sait per­ti­nem­ment que cela aura un impact impor­tant sur la fré­quen­ta­tion sco­laire et sur­tout sur le profil socio-éco­no­mique de ceux et celles qui pour­ront doré­na­vant se per­mettre des études universitaires.

Une enquête de la Fédération étu­diante uni­ver­si­taire du Québec (FEUQ) démontre que 65 % des jeunes finissent leur bac avec une dette moyenne de 14 000 $, dette qui monte à plus de 20 000 $ pour un étu­diant sur quatre. On sait aussi que seule­ment 20 % des étu­diants se qua­li­fient pour le sys­tème de prêts-bourses, car le gou­ver­ne­ment consi­dère que les parents doivent contri­buer aux études de leur enfant.

Les fédé­ra­tions étu­diantes ont cal­culé qu’une famille sur deux dont le revenu se situe entre 30 000 et 60 000 $ ne contri­bue pas aux études uni­ver­si­taires de son enfant, sans doute parce qu’elle n’en a pas les moyens.

En fait, cette hausse des frais de sco­la­rité non seule­ment amè­nera des jeunes à aban­don­ner leurs études supé­rieures, mais aura une influence en amont : elle amè­nera les jeunes des classes popu­laires à res­treindre leurs aspi­ra­tions sco­laires et à se dire, l’université, ce n’est pas pour moi.

Rappelons-nous que la mise en place des cégeps gra­tuits à la fin des années 1960 a fait monter les aspi­ra­tions sco­laires des Québécoises et des Québécois. Certains avaient alors craint que la créa­tion de cet ordre d’enseignement, en ame­nant deux moments de rup­ture sur la route vers l’université (secon­daire, cégep, uni­ver­sité) plutôt qu’un seul (cours clas­sique, uni­ver­sité), ne décou­rage les jeunes à conti­nuer leurs études.

Les faits allaient leur donner tort. L’influence de la gra­tuité du cégep, appuyée par un contexte de valo­ri­sa­tion de l’éducation, fut pré­pon­dé­rante et cela a permis au Québec de rat­tra­per son retard en termes de sco­la­rité postsecondaire.

Le discours de la surqualification

Le dis­cours du gou­ver­ne­ment sur l’éducation est éga­le­ment dif­fi­cile à suivre dans le dos­sier de l’adéquation for­ma­tion-emploi. Au prin­temps 2011, il a tenu 17 col­loques régio­naux cou­ron­nés par un forum natio­nal les 13-14 juin sur les liens qu’il doit y avoir entre la for­ma­tion des tra­vailleuses et tra­vailleurs et les besoins du marché du tra­vail. C’est dans ce contexte que la ques­tion de la sur­qua­li­fi­ca­tion est apparue.

Ce terme cir­cu­lait depuis quelque temps en réfé­rence à la situa­tion de cer­tains immi­grants qui occupent des emplois ne cor­res­pon­dant pas à leur com­pé­tence, par exemple un méde­cin qui tra­vaille comme chauf­feur de taxi, mais la sur­qua­li­fi­ca­tion en géné­ral fut pré­sen­tée comme l’une des quatre pro­blé­ma­tiques à consi­dé­rer lors des col­loques. Treize pistes d’action ont été annon­cées à la suite du forum natio­nal. Certaines sont signi­fi­ca­tives à la lumière de ce que nous venons d’exposer. Nommons :

  • la prio­rité aux besoins de for­ma­tion pro­fes­sion­nelle et technique,
  • la recon­nais­sance offi­cielle de l’attestation d’études pro­fes­sion­nelles (AEP) qui consti­tue une cer­ti­fi­ca­tion moins qua­li­fiante que le Diplôme d’études pro­fes­sion­nelles (DEP),
  • et les pro­jets pilotes dans les cégeps pour de nou­veaux pro­grammes d’études tech­niques sépa­rés en modules que l’on peut faire de façon sépa­rée dans le temps.

De plus, les docu­ments du gou­ver­ne­ment parlent constam­ment de la néces­saire flexi­bi­lité des pro­grammes afin de répondre rapi­de­ment aux besoins chan­geants du marché du tra­vail. Si on fait le lien avec les pré­vi­sions de main-d’œuvre d’Emploi-Québec qui indiquent que plus de 70 à 80 % des emplois d’ici 2019 se retrou­ve­ront dans le sec­teur des ser­vices (com­merce de détail, héber­ge­ment, res­tau­ra­tion, etc.), un sec­teur où le niveau de sco­la­rité exigé n’appartient géné­ra­le­ment pas à l’enseignement supé­rieur, l’hypothèse d’une volonté d’abaisser les aspi­ra­tions sco­laires de la classe moyenne et des familles des milieux défa­vo­ri­sés prend du poids.

N’a-t-on pas vu cet automne le MELS refu­ser d’augmenter le nombre de places dans les cégeps, notam­ment dans la grande région de Montréal, alors que les demandes d’inscription étaient là ? A-t-on vu par contre les écoles pri­vées, finan­cées à 60 % par nos impôts, se faire sol­li­ci­ter de quelque manière que ce soit pour répondre aux besoins de la main-d’œuvre, par exemple en fai­sant connaître les pro­grammes de for­ma­tion pro­fes­sion­nelle à leurs élèves, alors qu’une cam­pagne de pro­mo­tion de la for­ma­tion pro­fes­sion­nelle s’effectue dans le sys­tème public ?

On se doit de dénon­cer les actions et le dis­cours ambi­gus, pour ne pas dire éli­tistes, du gou­ver­ne­ment sur l’éducation. Il faut résis­ter à ses attaques contre les acquis de la Révolution tran­quille sur le plan de la démo­cra­ti­sa­tion sco­laire au Québec et dire non aux hausses des droits de sco­la­rité uni­ver­si­taire. Enfin, il faut démas­quer le tra­vail de sape, pour ne pas dire de détour­ne­ment, qu’il effec­tue auprès de la mul­ti­tude de per­sonnes qui se sont enga­gées de bonne foi dans la lutte au décro­chage scolaire.

27 février 2012

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