Un prix Nobel des promesses ?

J’ai été consterné en apprenant que le prix Nobel de la paix avait été attribué à Barack Obama. L’idée qu’un président qui mène des guerres dans deux pays et des actions militaires dans un troisième (le Pakistan) puisse recevoir un prix de la paix m’a paru vraiment choquante. Et puis je me suis souvenu que Thomas Woodrow Wilson, Theodore Roosevelt et Henry Kissinger avaient également reçu le Nobel de la paix. Le comité du Nobel est célèbre pour ses appréciations superficielles et sa sensibilité aux envolées rhétoriques et aux gesticulations, alors qu’il reste aveugle devant des violations flagrantes de la paix mondiale.
Par Mis en ligne le 24 octobre 2009

Oui, Wilson est cré­dité de la créa­tion de la Société des nations – cet orga­nisme inef­fi­cace qui n’a rien fait pour empê­cher la guerre. Mais il a éga­le­ment ordonné le bom­bar­de­ment de la côte mexi­caine, envoyé des trou­pes occu­per Haïti et la République domi­ni­caine, et impli­qué les Etats-Unis dans le mas­sa­cre à grande échelle qui se dérou­lait en Europe durant la pre­mière guerre mon­diale – laquelle peut aisé­ment pré­ten­dre à la pre­mière place dans la liste des guer­res stu­pi­des et sanglantes.Certes, Theodore Roosevelt a joué les inter­mé­diai­res pour conclure la paix entre le Japon et la Russie. Mais c’était aussi un amou­reux de la guerre qui a pris part à la conquête de Cuba par les Etats-Unis, qui pré­ten­dait libé­rer cette petite île du joug espa­gnol tout en l’emprisonnant dans des chaî­nes amé­ri­cai­nes. Et une fois pré­si­dent, il mena une guerre san­glante pour sou­met­tre les Philippins, allant jusqu’à féli­ci­ter un géné­ral amé­ri­cain qui venait de mas­sa­crer six cents vil­la­geois sans défense.

Le comité ne décerna pas son Nobel de la paix à Mark Twain, qui avait dénoncé Roosevelt et cri­ti­qué la guerre, ni à William James, res­pon­sa­ble de la Ligue anti-impé­ria­liste.

Plus tard enfin, le comité estima qu’il était juste de décer­ner un prix de la paix à Henry Kissinger, qui avait signé l’accord final met­tant un terme à la guerre du Vietnam, dont il avait pour­tant été l’un des ins­ti­ga­teurs. Kissinger, qui avait ser­vi­le­ment approuvé Nixon dans sa volonté d’étendre la guerre en pro­cé­dant au bom­bar­de­ment de vil­la­ges au Vietnam, au Laos et au Cambodge. Kissinger, qui cor­res­pond très exac­te­ment à la défi­ni­tion du cri­mi­nel de guerre, s’est vu attri­buer un prix de la paix !

On ne devrait pas décer­ner un prix de la paix en se fon­dant sur les pro­mes­ses faites par tel ou tel (comme dans le cas d’Obama, qui sait user d’une grande élo­quence pour faire des pro­mes­ses), mais sur ses actions concrè­tes pour mettre fin à la guerre. Or Obama pour­suit une action mili­taire san­glante et inhu­maine en Irak, en Afghanistan et au Pakistan.

Le Comité du Nobel de la paix devrait se reti­rer et faire don de son hedge fund à quel­que orga­ni­sa­tion paci­fiste inter­na­tio­nale qui ne se laisse pas impres­sion­ner par la rhé­to­ri­que ou la célé­brité, et qui pos­sède un mini­mum de com­pré­hen­sion his­to­ri­que.


* Article paru dans le Monde, édi­tion du 18.10.09. LE MONDE | 17.10.09 | 14h17 • Mis à jour le 17.10.09 | 18h31. Traduit de l’anglais par Gilles Berton, © Howard Zinn.

* Howard Zinn, Historien amé­ri­cain, auteur de « La Mentalité amé­ri­caine » à paraî­tre aux édi­tions Lux

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