France

La recomposition du mouvement politique et social

Par cet article je voudrais réagir au texte de Stathis Kouvelakis paru dans le n°3 de Contretemps [Notes sur la séquence électorale et sociale], en introduisant des éléments de la dynamique sociale et politique autour de deux axes, la recomposition politique et le mouvement social. Et répondre à la question : pourquoi est-il essentiel, pour l’ensemble de la confrontation sociale actuelle, que réussissent des listes unitaires de la gauche radicale.
Par Mis en ligne le 20 octobre 2009

Une ébauche de recomposition politique

Nous sommes entrés depuis un an dans un temps fort de la recom­po­si­tion poli­tique mar­quée par deux élé­ments, la créa­tion du Nouveau Parti Anticapitaliste, et la scis­sion du PS qu’opère le Parti de Gauche.

Les élé­ments du contexte poli­tique géné­ral liés à ces deux évè­ne­ments sont bien ana­ly­sés dans le texte de Stathis Kouvelakis : d’une part l’arrivée de Sarkozy assèche le champ poli­tique en aspi­rant à lui toutes les vel­léi­tés libé­rales, ou du moins suf­fi­sam­ment de chacun des cou­rants pour ôter toute légi­ti­mité à une repré­sen­ta­tion alter­na­tive. D’autre part, le Parti socia­liste pour­suit son évo­lu­tion blai­riste, en pré­ten­dant que toute voie social-démo­crate aurait dis­paru et en plon­geant corps et âme dans le libé­ra­lisme. L’évolution plus récente des Verts avec la pro­mo­tion de Cohn-Bendit, libé­ral affirmé, rejoint aussi évi­dem­ment ce pano­rama d’une évo­lu­tion à droite du champ poli­tique ins­ti­tu­tion­na­lisé. Il faut bien sûr y rajou­ter la crise éco­no­mique et sociale et ses effets délé­tères sur toute la poli­tique, par la démons­tra­tion de l’inefficacité de l’intervention poli­tique.

La créa­tion du NPA exprime dans ce contexte l’entrée de nou­velles couches mili­tantes à la poli­tique. Les nou­veaux mili­tants se répar­tissent entre anciens mili­tants repre­nant du col­lier, sym­pa­thi­sants de longue date de la LCR fran­chis­sant le pas de l’engagement formel, mili­tants du mou­ve­ment social ou social s’engageant, et bien sûr nou­veau mili­tants décou­vrant une forme de poli­tique qui les attire. De ces élé­ments, la volonté de résis­ter au raz-de-marée sar­ko­zyste res­sort de façon forte. La com­po­si­tion sociale du NPA est sub­stan­tiel­le­ment chan­gée par rap­port à l’ancienne LCR, pour­sui­vant en cela un pro­ces­sus engagé depuis 2002 et repré­sen­tant un cadre d’organisation pour de nom­breux chô­meurs et pré­caires. L’espoir dégagé autour de la créa­tion du NPA, les plus de 10 000 par­ti­ci­pants à l’élaboration ini­tiale, le regard appuyé porté sur cette nais­sance par des mil­liers d’autres per­sonnes autour, tout cela montre que le NPA a repré­senté pen­dant ses pre­miers mois le pre­mier vec­teur impor­tant de la recom­po­si­tion poli­tique. Même si la dyna­mique autour du NPA se ralen­tit, la ques­tion poli­tique qu’il pose autour de l’anticapitalisme comme axe de réfé­rence, de même que la brèche ouverte dans le « léni­nisme » tra­di­tion­nel par la volonté de trans­for­mer le cadre de la poli­tique, res­tent un acquis fon­da­men­tal de cette pre­mière année.

La scis­sion à gauche du Parti socia­liste opérée par J.L. Mélenchon est un autre ver­sant de cette recom­po­si­tion poli­tique. Soulignons d’abord le carac­tère his­to­rique de cette scis­sion à gauche d’un cou­rant dans le Parti socia­liste. Les péri­pé­ties des dif­fé­rents cou­rants de gauche du PS depuis des dizaines d’années avaient démon­tré leur capa­cité à résis­ter dans le Parti socia­liste, à avaler des cou­leuvres voire à subor­don­ner leurs posi­tions poli­tiques à des recom­po­si­tions internes entre cou­rants. Pourtant, ce cou­rant se dégage de ce marais pour décla­rer : il faut chan­ger la gauche et rompre avec le social-libé­ra­lisme.

Si dans les pre­miers mois du sar­ko­zysme, les effets les plus dyna­miques de la recom­po­si­tion s‘opéraient autour du NPA, c’est autour du PG qu’ils existent aujourd’hui. D’un coté un cer­tain tas­se­ment du NPA en terme d’effectifs, cor­res­pond sans doute aux élé­ments contra­dic­toires de la pre­mière année de ce parti : un parti qui regroupe des options poli­tiques extrêmes dans le champ de la gauche radi­cale (depuis des cou­rants liber­taires jusqu’au sec­teurs ouvrié­ristes de l’automobile), un parti qui veut dépas­ser cette contra­dic­tion par une inter­ven­tion cen­trée sur les luttes (mais cette année de crise et de sar­ko­zysme n’a vu que des luttes spo­ra­diques et glo­ba­le­ment per­dantes, où ce parti n’a pas pu mon­trer son uti­lité), un parti qui se retrouve à mener une cam­pagne très iden­ti­taire alors qu’une partie de ses mili­tants (et beau­coup de mili­tants autour, par pro­cu­ra­tion en quelque sorte) l’avaient investi dans un sens contraire… De l’autre le cha­risme indi­vi­duel du leader du PG a été com­plété par un tra­vail continu de pré­sence sur le ter­rain, par exemple durant le conflit des uni­ver­si­tés, qui lui a permis de mobi­li­ser ou de capter une nou­velle base mili­tante, notam­ment des jeunes.

Ces deux phé­no­mènes sont issus des deux évè­ne­ments poli­tiques anté­rieurs, la cam­pagne uni­taire pour le NON de gauche (Mélenchon et Besancenot se croi­saient sur les estrades, avec tant d’autres) et la cam­pagne uni­taire pré­si­den­tielle. Il faut saisir l’ampleur et la dyna­mique de ce point de départ de la recom­po­si­tion poli­tique, pour com­prendre que ses effets ne sont pas encore révo­lus. Cette période marque d’abord la conti­nuité puis la rup­ture avec la remo­bi­li­sa­tion de la gauche sociale et poli­tique depuis les années 1995. Ce sont en effet ces cou­rants, ces mili­tants, ces équipes syn­di­cales qui se sont retrou­vées ensemble dans la cam­pagne du NON. Mais l’échec de ces can­di­da­tures uni­taires a repré­senté aussi, d’une cer­taine façon, un point d’orgue pour ces années. Et notam­ment par l’arrêt (momen­tané) de la dyna­mique sociale.

Un mouvement social en perte de dynamique

Depuis deux ans, le champ des mobi­li­sa­tions sociales a été bien silen­cieux. Echec de la grève SNCF, échec de la cam­pagne contre le nouvel accord sur le contrat de tra­vail…. Les mobi­li­sa­tions pour la défense des ser­vices publics ont marqué le pas. Le main­tien des luttes des sans papiers (contre les expul­sions, et grève des sala­riés) reste un cas isolé. Les luttes dans l’université et les hôpi­taux sonnent au prin­temps le réveil, même si elles se tra­duisent par un échec (sans doute plus vive­ment res­senti dans les uni­ver­si­tés…). Dans le domaine des luttes sociales, la dis­per­sion des résis­tances aux licen­cie­ments a mis le mou­ve­ment syn­di­cal en échec. Dans le domaine des liber­tés, vive­ment atta­quées par Sarkozy, les réac­tions res­tent faibles et dis­per­sées. Les nom­breuses actions sur le loge­ment peinent à être visibles. Et dans le domaine de l’écologie, le manque d’une mobi­li­sa­tion phare pour fédé­rer le mou­ve­ment s’est fait sentir.

Sans doute le mou­ve­ment social a-t-il montré une fra­gi­lité plus grande face au Sarkozysme : besoins de résul­tats concrets dans les mobi­li­sa­tions ; besoin d’une pers­pec­tive poli­tique alter­na­tive. Non pas qu’on par­tait de zéro, ainsi en juillet 2008 les diverses pro­jets de loi du nou­veau gou­ver­ne­ment étaient autant d’occasion pour des appels uni­taires larges. Mais sans mordre sur la réa­lité… Le déca­lage entre Paris et la Province, qui date de 1995, a pu jouer aussi dans la dif­fi­culté à la cen­tra­li­sa­tion de luttes et de mou­ve­ments éparses. Un signe de cette crise du mou­ve­ment social se voit dans le manque de sol­li­ci­ta­tions que reçoit la Fondation Copernic de la part du mou­ve­ment social pour conso­li­der des axes com­muns de mobi­li­sa­tion. Cette Fondation se trouve face à la dif­fi­culté momen­ta­née de recons­truire une pers­pec­tive anti­li­bé­rale sans la dyna­mique du mou­ve­ment social.

La prise en charge de la dyna­mique de recom­po­si­tion poli­tique par le NPA et le PG cor­res­pond à cette baisse d’initiative de la part du mou­ve­ment social. Au point qu’à cer­tains moments cer­taines par­ties du NPA ont pu penser se sub­sti­tuer à ce mou­ve­ment social, fai­sant l’économie de la recons­truc­tion lente de rap­ports de force dans tous les domaines. De même cer­tains dis­cours du PG pensent contour­ner cette dif­fi­culté par une remo­bi­li­sa­tion du seul champ poli­tique.

Une nouvelle phase ?

Pourtant cet automne 2009 voit res­sur­gir ce mou­ve­ment social. Citons la cam­pagne pour la Poste, qui com­mence à prendre la dimen­sion d’un véri­table mou­ve­ment social ; la mobi­li­sa­tion autour de la mani­fes­ta­tion pour les droits des femmes ; les pers­pec­tives de coor­di­na­tion des luttes contre les licen­cie­ments, même si chaque jour démontre la fra­gi­lité de ces pro­ces­sus ; la mani­fes­ta­tion natio­nale pour les sans-papiers ; les divers mou­ve­ments sur la santé au tra­vail (dont l’appel Copernic). Et, bien sûr, signe parmi les plus pré­caires, la volonté de recons­truire un mou­ve­ment des chô­meurs autour de la pré­pa­ra­tion de marches régio­nales contre le chô­mage, les pré­ca­ri­tés et les licen­cie­ments. Les dif­fé­rents col­lec­tifs de mobi­li­sa­tion, que ce soit autour des conflits de l’université et d’entreprises en luttes (Créteil, Angoulême, Saint-Denis, Besançon, etc) ont donné un signal impor­tant ces der­niers mois du dépas­se­ment de la cou­pure entre poli­tique et social.

Cette remo­bi­li­sa­tion crée ainsi de nou­velles condi­tions pour la recom­po­si­tion poli­tique. Car l’histoire fran­çaise nous le rap­pelle depuis 1995, il ne peut y avoir de recom­po­si­tion poli­tique sans qu’elle ne se com­bine avec une mobi­li­sa­tion du mou­ve­ment social. Mais cette refon­da­tion du mou­ve­ment social doit se nour­rir d’une dyna­mique paral­lèle dans le champ poli­tique. Plus qu’un enri­chis­se­ment mutuel, les deux méca­nismes relèvent d’un pro­ces­sus commun : la radi­ca­li­sa­tion sociale et poli­tique face à l’offensive libé­rale et aux urgences sociales posées par la crise éco­no­mique se fon­dant dans le creu­set des débats stra­té­giques ouverts par les mou­ve­ments de 1995.

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