Un « bouche-à-bouche » ne réussira pas à ressusciter les économies naufragées

Mis en ligne le 04 mars 2008

Le prix du pétrole qui s’envole, le dollar qui chute et les marchés financiers qui s’effondrent sont les ingrédients-clés d’une mixture économique qui pourrait finir en quelque chose de plus grave qu’une récession ordinaire. La chute du dollar et l’envolée du prix du pétrole secouent l’économie mondiale depuis quelques temps déjà. Mais c’est l’implosion spectaculaire des marchés financiers qui pousse l’élite financière à la panique.

Par Walden Bello*

Et la panique est bien là. Alors même qu’elle a été caractérisée par les importantes réductions des taux opérées par le Président de la Réserve Fédérale, Ben Bernanke, en signe de panique, s’élevant fin janvier à 1,25% du taux directeur, cet économiste a admis qu’il ne fait « aucun doute que ce moment est effrayant ». Les pertes provenant des mauvaises garanties liées aux prêts hypothécaires qui ne sont pas remboursés par les emprunteurs « à risque » sont à présent estimées aux alentours de 400 Mds de dollars. Mais, ainsi que le Financial Times a prévenu, « La grande question est quoi d’autre se trouve là » à un moment où le système financier mondial « est grand ouvert à une faillite catastrophique ».

Par exemple, ces dernières semaines, plusieurs banques, suisses, japonaises et coréennes, ont avoué des pertes pour des milliards de dollars, liées aux crédits hypothécaires à risque. Depuis le début, la finance était l’avant-garde du processus de mondialisation et il a toujours été illusoire de penser que la crise des subprime pourrait se confiner aux institutions financières étasuniennes, ainsi que l’avaient pensé certains analystes.

Quelques hommes d’action clés ont donné l’impression d’être moins paniqués que résignés à une sorte d’apocalypse. Lors de la fête annuelle de l’élite mondiale à Davos, qui a duré une semaine en janvier, George Soros a adopté un ton catégoriquement nécrologique, déclarant à qui voulait l’entendre que le monde faisait l’expérience de « la fin d’une ère ». L’hôte du Forum Economique Mondial, Klaus Schwab, a parlé du capitalisme qui obtient juste ce qu’il mérite, en disant : « Nous devons payer pour les péchés du passé ». Il a déclaré à la presse : « Ce n’est pas que le balancier revient vers le marxisme socialiste, mais les gens se demandent, ‘Quelles sont les limites du système capitaliste ?’ Ils pensent que le marché pourrait ne pas être toujours le meilleur mécanisme pour apporter des solutions ».

Réputations ruinées et faillites politiques

Tandis que certains semblent avoir les nerfs qui ont lâché, d’autres ont vu l’effondrement financier réduire leur stature.

Lorsqu’il était président du Comité des Conseillers Economiques du Président Bush en 2005, Bernanke a attribué l’envolée des prix des logements aux Etats-Unis à des « fondamentaux économiques forts » plutôt qu’à l’activité spéculative. Faut-il donc s’étonner qu’en tant que président de la Réserve Fédérale il ait échoué à anticiper l’effondrement de l’immobilier qui a pour origine la crise des subprime ? Toutefois, son prédécesseur, Alan Greenspan, a reçu un sale coup, passant aux yeux de certains du statut d’icône à celui de canaille. Ils mettent cette bulle sur le compte de sa réduction agressive du taux directeur pour faire sortir les Etats-Unis de la récession en 2003 et de l’avoir maintenu à ces faibles niveaux pendant plus d’un an. D’autres disent qu’il a ignoré les mises en garde concernant les créateurs agressifs et sans scrupule de crédits hypothécaires, incitant les emprunteurs à passer des contrats qu’ils ne pouvaient s’offrir.

Si l’on examine minutieusement le passé de Greenspan, ainsi que l’échec, jusqu’à présent, des baisses de taux de Bernanke pour relancer les prêts bancaires, alors cela soulève des doutes sérieux sur l’efficacité de la politique monétaire pour écarter une récession qui est désormais perçue comme absolument inévitable. Et selon certaines voix de poids, la politique fiscale ou la distribution d’argent aux consommateurs ne fera pas non plus l’affaire.

Le paquet de 156 Mds de dollars pour stimuler l’économie, approuvé récemment par la Maison-Blanche et le Congrès, consiste en grande partie à des réductions d’impôt, et la plupart d’entre elles, selon l’éditorialiste du New York Times Paul Krugman, ira vers ceux qui n’en ont pas vraiment besoin. En période d’incertitude, la tendance sera donc d’économiser plutôt que de dépenser ces réductions, faisant échouer leur objectif de stimuler l’économie.

Le spectre qui hante à présent l’économie des Etats-Unis est l’expérience que le Japon a faite : une croissance annuelle pratiquement égale à zéro et la déflation, malgré une succession de paquets de stimulation après l’éclatement de la grande bulle immobilière de Tokyo à la fin des années 80.

La bulle inévitable

Même avec l’attribution des responsabilités qui progresse, de nombreux analystes nous rappellent, s’il en était encore besoin, que la crise des logements aurait dû être prévue depuis longtemps. La seule question était : quand allait-elle éclater ? Ainsi que l’économiste progressiste Dean Baker, du Centre pour la Recherche Politique Economique [Center for Economic Policy Research] l’a fait remarquer dans une analyse, il y a plusieurs années, « Comme la bulle boursière, la bulle immobilière éclatera. Elle finira par devoir éclater. Lorsque cela se produira, l’économie tombera dans une sévère récession et des dizaines de millions de propriétaires de leur logement, qui n’ont jamais imaginé que les prix pouvaient chuter, seront très probablement confrontés à une détresse sérieuse ».

La crise du crédit hypothécaire à risque [subprime] n’était pas une affaire d’offre dépassant la demande réelle. Cette « demande » était largement fabriquée par la folie spéculative des promoteurs immobiliers et des financiers, qui voulaient faire d’énormes profits avec leur accès à l’argent étranger qui a inondé les Etats-Unis au cours de la dernière décennie. De gros crédits hypothécaires furent agressivement vendus à des millions de personnes qui ne pouvaient pas normalement se les offrir, en proposant des « aguiches » avec de faibles taux d’intérêt qui seraient plus tard réajustés à des remboursements par les nouveaux propriétaires propulsés vers le haut.

Ces actifs ont ensuite été « garantis » par d’autres actifs, des produits dérivés complexes appelés « Obligations de dette titritisée » (les CDO), émis par les créateurs des crédits hypothécaires qui travaillaient avec diverses couches d’intermédiaires, qui ont minimisé le risque afin de les écouler aussi vite que possible vers d’autres banques et investisseurs institutionnels. L’explosion des taux d’intérêt a déclenché une vague d’impayés et beaucoup de grandes banques et de gros investisseurs – dont Merrill Lynch, Citigroup et Wells Fargo – se sont retrouvés avec des milliards de dollars d’actifs pourris qui avaient reçu le feu-vert de leurs systèmes d’évaluation du risque.

La faillite de l’autorégulation

La bulle immobilière n’est que la dernière d’une centaine de crises financières qui se sont succédées rapidement depuis la suppression des contrôles de capitaux de l’époque de la Dépression, à l’aube de l’ère néolibérale du début des années 80. Les appels qui proviennent maintenant de certains milieux pour réduire le capital spéculatif ont un air de déjà vu.

Après la Crise Financière Asiatique de 1997, en particulier, il y a eu une forte demande de contrôle du capital pour une « nouvelle architecture globale ». Les plus radicaux ont appelé à des taxes sur les transactions de devises, telles que la fameuse Taxe Tobin qui aurait ralenti les mouvements de capitaux, ou à la création d’une sorte d’autorité financière mondiale qui aurait, en autres, régulé les relations entre les créanciers du nord et les pays développés endettés [du sud].

Le capital financier mondial a cependant résisté à tout retour à la régulation étatique. Rien n’est sorti des propositions des taxes Tobin. Les banques ont même mis à mort un « mécanisme de restructuration de la dette souveraine » relativement faible, semblable au Chapitre Onze [de la loi sur la faillite] des Etats-Unis, pour apporter un peu d’espace de manœuvre aux pays en développement confrontés à des problèmes de remboursement de la dette. Pourtant, cette proposition provenait d’Ann Krueger, la directrice-adjointe américaine conservatrice du FMI.

A la place, le capital financier a encouragé ce que l’on connaît maintenant sous le nom de processus Basel II, décrit par l’économiste politique Robert Wade comme étant une étape vers la standardisation économique mondiale qui « maximise la liberté de manœuvre géographique et sectorielle [des firmes financières globales] tout en établissant des contraintes collectives sur leurs stratégies de concurrence ».

L’accent a été mis sur l’auto surveillance et l’autocontrôle du secteur privé dans le but d’une plus grande transparence des opérations financières et de nouvelles normes pour les capitaux. Malgré le fait que ce furent les capitaux financiers des pays industriels qui ont déclenché la crise asiatique, le processus de Basel s’est concentré à rendre transparents et normalisés les institutions et les processus financiers des pays développés, le long des lignes que Wade appelle le modèle financier « anglo-américain ».

Les appels à réguler la prolifération de ces nouveaux instruments financiers sophistiqués, comme les produits dérivés placés sur le marché par les institutions financières des pays développés, ne sont allés nulle part. L’évaluation et la régulation des produits dérivés ont été laissées aux acteurs du marché qui avaient accès à des modèles sophistiqués « d’évaluation du risque » quantitatif.

Focalisé à discipliner les pays en développement, le processus Basel II a fait si peu en direction de l’autorégulation de la finance mondiale du Nord que même le banquier de Wall Street, Robert Rubin, ancien Ministre des Finances sous Clinton, a mis en garde en 2003 que « les futures crises financières seront quasi-certainement inévitables et pourraient être encore plus sévères ».

Quant à l’évaluation du risque des produits dérivés tels que les CDO et les véhicules d’investissement structurés (SIV) – l’avant-garde de ce que le Financial Times a décrit comme « la complexité énormément accrue de l’hyper finance » – ce processus s’est pratiquement complètement effondré. Les modèles de risque les plus sophistiqués ont été réduits en poussière.

Les vendeurs de titres les ont évalués avec une seule règle : sur toute la ligne, sous-estimez le risque réel et refilez-les aux pigeons ! A la fin, il était difficile de distinguer ce qui est était frauduleux ou qui relevait d’un piètre jugement, de ce qui était complètement stupide ou qui échappait à tout contrôle.

Ainsi qu e l’a exprimé un rapport sur les conclusions d’une réunion récente du Forum de Stabilité Financière du G7 : « Le marché des crédits hypothécaires à risque aux Etats-Unis était caractérisé par de piètres normes de garantie d’émission et ‘quelques pratiques frauduleuses’. Les investisseurs n’ont pas été suffisamment vigilants lorsqu’ils ont acheté des titres garantis par des crédits hypothécaires. Les banques et autres firmes ont très mal géré leurs risques et n’ont pas présenté au public les dangers dans leurs bilans et hors bilan. Les sociétés de notation de crédit ont fait un travail inadéquat dans leur évaluation du risque sur les titres complexes. Et les institutions financières ont promis de tels intéressements à leurs employés que cela a encouragé la prise de risque excessive et une prise en considération insuffisante des risques à long-terme ».

Le spectre de la surproduction

Il n’est pas surprenant que ce rapport du G7 ait donné l’impression d’être l’épitaphe de la crise financière asiatique et de la bulle internet. Le patron d’une grande entreprise financière, écrivant dans le Financial Times a saisi le problème de base qui courrait à travers ces folies spéculatives, peut-être involontairement, lorsqu’il a soutenu qu’il y « avait eu une déconnexion croissante entre les économies réelles et financières, qui ont grandi encore plus rapidement – jusqu’à ce qu’elles implosent ».

Ce que sa déclaration ne nous dit pas est que cette déconnexion entre le réel et le financier n’est pas accidentelle, que l’économie financière s’est propagée précisément pour compenser la stagnation de l’économie réelle.

La stagnation de l’économie réelle est liée à la condition de la surproduction ou de la suraccumulation qui a plombé l’économie internationale depuis le milieu des années 70. Provenant de la capacité de production mondiale qui excède la demande mondiale en conséquence des inégalités profondes, cette condition a érodé la profitabilité du secteur industriel. Une voie d’échappatoire de cette crise a été la « financiarisation » ou la canalisation de l’investissement vers la spéculation financière, où de plus gros profits pourraient être obtenus. A terme, ce fut cependant illusoire puisque la finance spéculative, au contraire de l’industrie, s’est résumée à un effort de saisir plus de « valeur » à partir d’une valeur déjà créée au lieu de créer de la nouvelle valeur.

Cette déconnexion entre l’économie réelle et l’économie virtuelle de la finance était évidente dans la bulle internet des années 90. Avec des profits dans l’économie réelle qui stagnaient, l’argent malin se déversait vers le secteur financier. Les rouages de cette économie virtuelle furent amplifiés par la montée rapide de la valeur des actions des entreprises internet qui, à l’instar d’Amazon.com, n’avaient pas encore généré de profits. Le phénomène de la « nouvelle économie » a probablement prolongé le boom des années 90 d’environ deux années.

« Jamais auparavant dans l’histoire des Etats-Unis », a écrit Robert Brenner, « le marché des actions n’avait joué un rôle aussi direct et décisif dans le financement d’entreprises non-financières, alimentant ainsi la croissance des dépenses de capital et, de cette façon, l’économie réelle. Jamais auparavant, l’expansion économique des Etats-Unis n’est devenue aussi dépendante de la montée de la bourse ».

Mais la divergence entre les indicateurs financiers momentanés, comme les prix des actions et les valeurs réelles, ne pouvait se poursuivre que jusqu’à un certain point, avant que la réalité ne reprenne le dessus et impose une « correction ». Et cette correction est arrivée sauvagement dans l’effondrement des sociétés internet en 2002, qui a balayé 7 trillions de dollars de la richesse des investisseurs.

Une longue récession a été évitée, mais seulement parce qu’une autre bulle, la bulle immobilière, a pris la place de la bulle internet. Ici, Greenspan a joué un rôle-clé en réduisant le taux directeur à un plus bas de 45 ans, en juin 2003, à 1% et en le maintenant pendant une année, le faisant ensuite remonter progressivement par paliers d’un quart de point. Ainsi que Dean Baker l’a exprimé, « une course en avant sans précédent de la bourse a propulsé l’économie des Etats-Unis à la fin des années 90 et, à présent, une course en avant sans précédent des prix immobiliers propulse le rétablissement actuel ».

La conséquence a été que les prix immobiliers ont augmenté de 50% en termes réels, avec des plus hauts, selon Baker, proches de 80% dans les zones-clés de la bulle, sur la Côte Ouest, la Côte Est au nord de Washington DC et en Floride. Baker estime que la course en avant des prix immobiliers « a créé plus de 5 trillions de dollars de richesse immobilière, à comparer à un scénario où les prix suivent leur mode normal de croissance. L’effet de richesse provenant des prix immobiliers est généralement estimé à 5%, ce qui signifie que la consommation annuelle est approximativement de 250 Mds de dollars (2% du PIB) plus élevée qu’elle ne le serait en l’absence d’une bulle immobilière ».

Le facteur chinois

La bulle immobilière a alimenté la croissance des Etats-Unis, qui a été exceptionnelle vu la stagnation qui a grippé la plus grande partie de l’économie mondiale ces cinq dernières années. Durant cette période, l’économie mondiale a été caractérisée par le sous-investissement et des tendances persistantes à la stagnation dans la plupart des régions économiques clés, à part les Etats-Unis, la Chine, l’Inde et quelques autres endroits, notamment le Japon, qui était bloqué jusqu’à tout récemment avec un taux de croissance de 1%, et l’Europe qui a connu une croissance annuelle de 1,45% ces quelques dernières années.

Avec la stagnation dans la plupart des zones [économiques], les Etats-Unis ont attiré quelques 70% des flux mondiaux de capitaux. Une grande partie de ceux-ci sont venus de la Chine. Ce qui caractérise vraiment cette période de bulle est le rôle qu’a joué la Chine, non seulement comme source de biens pour le marché américain, mais aussi comme source de capital pour la spéculation.

La relation entre les économies étasunienne et chinoise est ce que j’ai caractérisé ailleurs comme une économie de « forçats enchaînés ». D’un côté, la croissance économique chinoise a dépendu de plus en plus de la capacité des consommateurs américains à continuer leur folie dépensière financée par l’endettement pour absorber une grande partie de la production chinoise. D’un autre côté, cette relation dépend d’une réalité financière massive : la dépendance de la consommation américaine sur les prêts accordés en dollars par la Chine au Trésor des Etats-Unis et au secteur privé, provenant des réserves qu’elle a accumulées de son surplus commercial colossal avec les Etats-Unis : 1.000 milliards de dollars, jusqu’à présent, selon certaines estimations.

En vérité, une grosse partie des sommes énormes que la Chine – et d’autres pays asiatiques – ont prêtées aux institutions américaines sont allées au financement des dépenses en logement et autres biens de consommation et services de la classe-moyenne, prolongeant la croissance économique fragile des Etats-Unis, mais seulement en accroissant l’endettement des consommateurs vers des sommets records dangereux.

L’accouplement entre la Chine et les Etats-Unis a eu des conséquences majeures pour l’économie mondiale. La nouvelle capacité massive de production des investisseurs américains et autres investisseurs étrangers s’installant en Chine a aggravé le problème persistant de la surcapacité et de la surproduction.

Un indicateur de cette stagnation persistante dans l’économie réelle est le taux de croissance mondial annuel consolidé, qui a connu une moyenne de 1,4% dans les années 80 et 1,1% dans les années 90, comparé avec les 3,5% des années 60 et les 2,4% des années 70.

S’installer en Chine pour tirer profit des bas salaires peut gonfler les taux de profit à court-terme. Mais au fur et à mesure que cela s’ajoute à la surcapacité dans un monde où la croissance du pouvoir d’achat mondial est limitée par les inégalités croissantes, de telles fuites de capitaux érodent les profits sur le long-terme. Et, en vérité, le taux de profit des 500 plus grosses entreprises multinationales des Etats-Unis a chuté sévèrement, passant de 4,9% entre 1954 et 1959 à 2,04% entre 1960 et 1969, puis à -5,30% entre 1980 et 1989, à -2,64% entre 1990 et 1992 et à -1,92% entre 2000 et 2002. Derrière ces chiffres, fait remarquer Philip O’Hara, se trouvait le spectre de la surproduction : « La suroffre de biens et une demande inadéquate sont les principales anomalies des grosses entreprises inhibant la performance de l’économie mondiale ».

La succession des folies spéculatives aux Etats-Unis a eu pour fonction d’absorber l’investissement qui n’a pas trouvé de retours profitables dans l’économie réelle et a donc non seulement fait croître artificiellement l’économie des Etats-Unis mais aussi « soutenu l’économie mondiale », comme l’explique un document du FMI. Ainsi, avec l’éclatement de la bulle immobilière et le blocage du crédit dans presque tous les secteurs financiers, la menace d’un retournement mondial est très réel.

Le découplage des économies de « forçats enchaînés » ?

A ce sujet, l’évocation d’un processus de « découplage » des économies régionales, en particulier dans la région économique asiatique, de l’économie américaine n’a eu aucun poids.

Il est vrai que la plupart des économies en Asie Orientale et du Sud-Est ont été tirées tout du long par la locomotive chinoise. Dans le cas du Japon, par exemple, une stagnation de dix années a été interrompue en 2003 par le premier redressement soutenu de ce pays, alimenté par des exportations pour étancher la soif de la Chine en capitaux et en biens de très haute technologie. Les exportations [japonaises vers la Chine] ont explosé à un record de 44% ou 60 Mds de dollars. En vérité, la Chine est devenue la principale destination des exportations asiatiques, représentant une part de 31%, tandis que la part du Japon [dans celles-ci] a chuté de 20% à 10%. Ainsi qu’un compte-rendu dans le Strait Times l’a indiqué en 2004, « Dans les profils pays à pays, la Chine est désormais le moteur écrasant de la croissance des exportations de Taiwan et des Philippines, et l’acheteur majoritaire des produits japonais, sud-coréens, malais et australiens ».

Toutefois, ainsi que les chercheurs C P Chandrasekhar et Jayati Ghosh l’ont souligné dans une étude, la vérité est que la Chine importe des biens intermédiaires et des pièces détachées de ces pays, mais seulement pour les assembler, principalement pour l’exportation de produits finis vers les Etats-Unis et l’Europe, pas pour son marché intérieur.

Donc, « si la demande américaine et européenne pour les exportations chinoises ralentit, comme ce sera probable avec une récession américaine, cela n’affectera pas seulement la production chinoise de biens manufacturés, mais aussi la demande chinoise pour les importations de ces pays asiatiques en développement ».

Peut-être que l’image la plus juste est qu’un gang de forçats enchaînés, reliant non seulement la Chine et les Etats-Unis, mais une foule d’autres économies satellites dont les sorts sont tous liés à la bulle, qui se dégonfle à présent, des dépenses financées par l’endettement de la classe-moyenne aux Etats-Unis.

De nouvelles bulles à la rescousse ?

Ne sous-estimez pas la résistance du capitalisme ! Après l’effondrement du boom internet et du boom immobilier, une troisième ligne de défense contre la stagnation, causée par la surcapacité, pourrait encore émerger. Par exemple, le gouvernement des Etats-Unis pourrait sortir l’économie des mâchoires de la récession par la dépense militaire. Et il est vrai que l’économie militaire a bien joué un rôle pour faire sortir les Etats-Unis de la récession de 2002, avec une dépense militaire comptant pour 14% de la croissance du PIB, alors qu’elle ne représente que 4% du PIB total des Etats-Unis. Selon les estimations citées par Chalmers Johnson, les dépenses liées à la défense excèderont cette année les 1.000 milliards de dollars.

Une stimulation pourrait venir aussi du « complexe du capitalisme de désastre » qui est lié, et qui a si bien été étudié par Naomi Klein : « la nouvelle économie complètement dédiée à la sécurité intérieure, à la guerre privatisée et à la reconstruction des désastres ne consiste en rien de moins qu’à construire et à diriger un Etat sécuritaire privatisé, tant aux Etats-Unis qu’à l’étranger ».

An fait, Klein dit que « le stimulant économique de cette initiative d’une portée considérable a suffisamment prouvé qu’il a pris le relais, là où la mondialisation et les booms internet s’étaient interrompus. Exactement comme internet a lancé la bulle des sites internet, le 11/9 a lancé la bulle du capitalisme de désastre ». Cette bulle secondaire à la bulle de l’immobilier semble, jusqu’à présent, avoir été relativement peu touchée par l’effondrement de cette dernière.

Il n’est pas facile de tracer les sommes circulant dans le complexe du capitalisme de désastre. Mais une indication des sommes impliquées est donnée par le fait que InVision, une filiale de General Electric produisant des équipements de détection de bombes de haute-technologie utilisés dans les aéroports et autres espaces publics, a bénéficié, entre 2001 et 2006, de contrats de la part de la Sécurité Intérieure pour un montant stupéfiant de 15 Mds de dollars.

On peut se poser la question de savoir si le « Keynésianisme militaire » et le capitalisme de désastre peuvent ou non vraiment remplir le rôle joué par les bulles financières. Pour les alimenter, au moins durant les administrations républicaines, cela a signifié la réduction des dépenses sociales. Une étude de Dean Baker, citée par Johnson, a découvert qu’après une stimulation initiale de la demande, l’effet d’une dépense militaire accrue devient négatif aux alentours de la sixième année. Après 10 années d’augmentation des dépenses militaires, il devrait y avoir 464.000 emplois en moins que dans un scénario où les dépenses militaires auraient été plus faibles.

Une limite plus importante du Keynésianisme militaire et du capitalisme de désastre est que les engagements militaires auxquels ils ne peuvent que conduire ont toutes les chances de créer des bourbiers tels que l’Irak et l’Afghanistan, et ces désastres pourraient déclencher un retour de bâton tant à l’étranger qu’aux Etats-Unis. Une telle réaction violente finirait par éroderait la légitimité de ces entreprises, réduirait leur accès aux dollars des impôts et éroderait leur viabilité en tant que sources d’expansion économique dans une économie en contraction.

Pourtant, le capitalisme mondial pourrait résister. Mais il semble que ces options sont de plus en plus limitées. Les forces à l’origine de la stagnation à long-terme de l’économie capitaliste mondiale sont maintenant trop lourdes pour que l’on puisse s’en débarrasser facilement par l’équivalent économique de la résurection par le bouche-à-bouche.

* Walden Bello est le président de Freedom from Debt Coalition [La Coalition pour la Libération de la Dette], analyste senior de Focus on the Global South et éditorialiste pour Foreign Policy In Focus (www.fpif.org).


Source : Asia Times Online, le 1er mars 2008
Traduit de l’anglais (États-Unis) par [JFG-QuestionsCritiques]


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