Un « bouche-à-bouche » ne réussira pas à ressusciter les économies naufragées

Mis en ligne le 04 mars 2008

Le prix du pétrole qui s’envole, le dollar qui chute et les mar­chés finan­ciers qui s’effondrent sont les ingré­dients-clés d’une mix­ture éco­no­mique qui pour­rait finir en quelque chose de plus grave qu’une réces­sion ordi­naire. La chute du dollar et l’envolée du prix du pétrole secouent l’économie mon­diale depuis quelques temps déjà. Mais c’est l’implosion spec­ta­cu­laire des mar­chés finan­ciers qui pousse l’élite finan­cière à la panique.

Par Walden Bello*

Et la panique est bien là. Alors même qu’elle a été carac­té­ri­sée par les impor­tantes réduc­tions des taux opé­rées par le Président de la Réserve Fédérale, Ben Bernanke, en signe de panique, s’élevant fin jan­vier à 1,25% du taux direc­teur, cet éco­no­miste a admis qu’il ne fait « aucun doute que ce moment est effrayant ». Les pertes pro­ve­nant des mau­vaises garan­ties liées aux prêts hypo­thé­caires qui ne sont pas rem­bour­sés par les emprun­teurs « à risque » sont à pré­sent esti­mées aux alen­tours de 400 Mds de dol­lars. Mais, ainsi que le Financial Times a pré­venu, « La grande ques­tion est quoi d’autre se trouve là » à un moment où le sys­tème finan­cier mon­dial « est grand ouvert à une faillite catas­tro­phique ».

Par exemple, ces der­nières semaines, plu­sieurs banques, suisses, japo­naises et coréennes, ont avoué des pertes pour des mil­liards de dol­lars, liées aux cré­dits hypo­thé­caires à risque. Depuis le début, la finance était l’avant-garde du pro­ces­sus de mon­dia­li­sa­tion et il a tou­jours été illu­soire de penser que la crise des sub­prime pour­rait se confi­ner aux ins­ti­tu­tions finan­cières éta­su­niennes, ainsi que l’avaient pensé cer­tains ana­lystes.

Quelques hommes d’action clés ont donné l’impression d’être moins pani­qués que rési­gnés à une sorte d’apocalypse. Lors de la fête annuelle de l’élite mon­diale à Davos, qui a duré une semaine en jan­vier, George Soros a adopté un ton caté­go­ri­que­ment nécro­lo­gique, décla­rant à qui vou­lait l’entendre que le monde fai­sait l’expérience de « la fin d’une ère ». L’hôte du Forum Economique Mondial, Klaus Schwab, a parlé du capi­ta­lisme qui obtient juste ce qu’il mérite, en disant : « Nous devons payer pour les péchés du passé ». Il a déclaré à la presse : « Ce n’est pas que le balan­cier revient vers le mar­xisme socia­liste, mais les gens se demandent, ‘Quelles sont les limites du sys­tème capi­ta­liste ?’ Ils pensent que le marché pour­rait ne pas être tou­jours le meilleur méca­nisme pour appor­ter des solu­tions ».

Réputations ruinées et faillites politiques

Tandis que cer­tains semblent avoir les nerfs qui ont lâché, d’autres ont vu l’effondrement finan­cier réduire leur sta­ture.

Lorsqu’il était pré­sident du Comité des Conseillers Economiques du Président Bush en 2005, Bernanke a attri­bué l’envolée des prix des loge­ments aux Etats-Unis à des « fon­da­men­taux éco­no­miques forts » plutôt qu’à l’activité spé­cu­la­tive. Faut-il donc s’étonner qu’en tant que pré­sident de la Réserve Fédérale il ait échoué à anti­ci­per l’effondrement de l’immobilier qui a pour ori­gine la crise des sub­prime ? Toutefois, son pré­dé­ces­seur, Alan Greenspan, a reçu un sale coup, pas­sant aux yeux de cer­tains du statut d’icône à celui de canaille. Ils mettent cette bulle sur le compte de sa réduc­tion agres­sive du taux direc­teur pour faire sortir les Etats-Unis de la réces­sion en 2003 et de l’avoir main­tenu à ces faibles niveaux pen­dant plus d’un an. D’autres disent qu’il a ignoré les mises en garde concer­nant les créa­teurs agres­sifs et sans scru­pule de cré­dits hypo­thé­caires, inci­tant les emprun­teurs à passer des contrats qu’ils ne pou­vaient s’offrir.

Si l’on exa­mine minu­tieu­se­ment le passé de Greenspan, ainsi que l’échec, jusqu’à pré­sent, des baisses de taux de Bernanke pour relan­cer les prêts ban­caires, alors cela sou­lève des doutes sérieux sur l’efficacité de la poli­tique moné­taire pour écar­ter une réces­sion qui est désor­mais perçue comme abso­lu­ment inévi­table. Et selon cer­taines voix de poids, la poli­tique fis­cale ou la dis­tri­bu­tion d’argent aux consom­ma­teurs ne fera pas non plus l’affaire.

Le paquet de 156 Mds de dol­lars pour sti­mu­ler l’économie, approuvé récem­ment par la Maison-Blanche et le Congrès, consiste en grande partie à des réduc­tions d’impôt, et la plu­part d’entre elles, selon l’éditorialiste du New York Times Paul Krugman, ira vers ceux qui n’en ont pas vrai­ment besoin. En période d’incertitude, la ten­dance sera donc d’économiser plutôt que de dépen­ser ces réduc­tions, fai­sant échouer leur objec­tif de sti­mu­ler l’économie.

Le spectre qui hante à pré­sent l’économie des Etats-Unis est l’expérience que le Japon a faite : une crois­sance annuelle pra­ti­que­ment égale à zéro et la défla­tion, malgré une suc­ces­sion de paquets de sti­mu­la­tion après l’éclatement de la grande bulle immo­bi­lière de Tokyo à la fin des années 80.

La bulle inévitable

Même avec l’attribution des res­pon­sa­bi­li­tés qui pro­gresse, de nom­breux ana­lystes nous rap­pellent, s’il en était encore besoin, que la crise des loge­ments aurait dû être prévue depuis long­temps. La seule ques­tion était : quand allait-elle écla­ter ? Ainsi que l’économiste pro­gres­siste Dean Baker, du Centre pour la Recherche Politique Economique [Center for Economic Policy Research] l’a fait remar­quer dans une ana­lyse, il y a plu­sieurs années, « Comme la bulle bour­sière, la bulle immo­bi­lière écla­tera. Elle finira par devoir écla­ter. Lorsque cela se pro­duira, l’économie tom­bera dans une sévère réces­sion et des dizaines de mil­lions de pro­prié­taires de leur loge­ment, qui n’ont jamais ima­giné que les prix pou­vaient chuter, seront très pro­ba­ble­ment confron­tés à une détresse sérieuse ».

La crise du crédit hypo­thé­caire à risque [sub­prime] n’était pas une affaire d’offre dépas­sant la demande réelle. Cette « demande » était lar­ge­ment fabri­quée par la folie spé­cu­la­tive des pro­mo­teurs immo­bi­liers et des finan­ciers, qui vou­laient faire d’énormes pro­fits avec leur accès à l’argent étran­ger qui a inondé les Etats-Unis au cours de la der­nière décen­nie. De gros cré­dits hypo­thé­caires furent agres­si­ve­ment vendus à des mil­lions de per­sonnes qui ne pou­vaient pas nor­ma­le­ment se les offrir, en pro­po­sant des « aguiches » avec de faibles taux d’intérêt qui seraient plus tard réajus­tés à des rem­bour­se­ments par les nou­veaux pro­prié­taires pro­pul­sés vers le haut.

Ces actifs ont ensuite été « garan­tis » par d’autres actifs, des pro­duits déri­vés com­plexes appe­lés « Obligations de dette titri­ti­sée » (les CDO), émis par les créa­teurs des cré­dits hypo­thé­caires qui tra­vaillaient avec diverses couches d’intermédiaires, qui ont mini­misé le risque afin de les écou­ler aussi vite que pos­sible vers d’autres banques et inves­tis­seurs ins­ti­tu­tion­nels. L’explosion des taux d’intérêt a déclen­ché une vague d’impayés et beau­coup de grandes banques et de gros inves­tis­seurs – dont Merrill Lynch, Citigroup et Wells Fargo – se sont retrou­vés avec des mil­liards de dol­lars d’actifs pour­ris qui avaient reçu le feu-vert de leurs sys­tèmes d’évaluation du risque.

La faillite de l’autorégulation

La bulle immo­bi­lière n’est que la der­nière d’une cen­taine de crises finan­cières qui se sont suc­cé­dées rapi­de­ment depuis la sup­pres­sion des contrôles de capi­taux de l’époque de la Dépression, à l’aube de l’ère néo­li­bé­rale du début des années 80. Les appels qui pro­viennent main­te­nant de cer­tains milieux pour réduire le capi­tal spé­cu­la­tif ont un air de déjà vu.

Après la Crise Financière Asiatique de 1997, en par­ti­cu­lier, il y a eu une forte demande de contrôle du capi­tal pour une « nou­velle archi­tec­ture glo­bale ». Les plus radi­caux ont appelé à des taxes sur les tran­sac­tions de devises, telles que la fameuse Taxe Tobin qui aurait ralenti les mou­ve­ments de capi­taux, ou à la créa­tion d’une sorte d’autorité finan­cière mon­diale qui aurait, en autres, régulé les rela­tions entre les créan­ciers du nord et les pays déve­lop­pés endet­tés [du sud].

Le capi­tal finan­cier mon­dial a cepen­dant résisté à tout retour à la régu­la­tion éta­tique. Rien n’est sorti des pro­po­si­tions des taxes Tobin. Les banques ont même mis à mort un « méca­nisme de restruc­tu­ra­tion de la dette sou­ve­raine » rela­ti­ve­ment faible, sem­blable au Chapitre Onze [de la loi sur la faillite] des Etats-Unis, pour appor­ter un peu d’espace de manœuvre aux pays en déve­lop­pe­ment confron­tés à des pro­blèmes de rem­bour­se­ment de la dette. Pourtant, cette pro­po­si­tion pro­ve­nait d’Ann Krueger, la direc­trice-adjointe amé­ri­caine conser­va­trice du FMI.

A la place, le capi­tal finan­cier a encou­ragé ce que l’on connaît main­te­nant sous le nom de pro­ces­sus Basel II, décrit par l’économiste poli­tique Robert Wade comme étant une étape vers la stan­dar­di­sa­tion éco­no­mique mon­diale qui « maxi­mise la liberté de manœuvre géo­gra­phique et sec­to­rielle [des firmes finan­cières glo­bales] tout en éta­blis­sant des contraintes col­lec­tives sur leurs stra­té­gies de concur­rence ».

L’accent a été mis sur l’auto sur­veillance et l’autocontrôle du sec­teur privé dans le but d’une plus grande trans­pa­rence des opé­ra­tions finan­cières et de nou­velles normes pour les capi­taux. Malgré le fait que ce furent les capi­taux finan­ciers des pays indus­triels qui ont déclen­ché la crise asia­tique, le pro­ces­sus de Basel s’est concen­tré à rendre trans­pa­rents et nor­ma­li­sés les ins­ti­tu­tions et les pro­ces­sus finan­ciers des pays déve­lop­pés, le long des lignes que Wade appelle le modèle finan­cier « anglo-amé­ri­cain ».

Les appels à régu­ler la pro­li­fé­ra­tion de ces nou­veaux ins­tru­ments finan­ciers sophis­ti­qués, comme les pro­duits déri­vés placés sur le marché par les ins­ti­tu­tions finan­cières des pays déve­lop­pés, ne sont allés nulle part. L’évaluation et la régu­la­tion des pro­duits déri­vés ont été lais­sées aux acteurs du marché qui avaient accès à des modèles sophis­ti­qués « d’évaluation du risque » quan­ti­ta­tif.

Focalisé à dis­ci­pli­ner les pays en déve­lop­pe­ment, le pro­ces­sus Basel II a fait si peu en direc­tion de l’autorégulation de la finance mon­diale du Nord que même le ban­quier de Wall Street, Robert Rubin, ancien Ministre des Finances sous Clinton, a mis en garde en 2003 que « les futures crises finan­cières seront quasi-cer­tai­ne­ment inévi­tables et pour­raient être encore plus sévères ».

Quant à l’évaluation du risque des pro­duits déri­vés tels que les CDO et les véhi­cules d’investissement struc­tu­rés (SIV) – l’avant-garde de ce que le Financial Times a décrit comme « la com­plexité énor­mé­ment accrue de l’hyper finance » – ce pro­ces­sus s’est pra­ti­que­ment com­plè­te­ment effon­dré. Les modèles de risque les plus sophis­ti­qués ont été réduits en pous­sière.

Les ven­deurs de titres les ont éva­lués avec une seule règle : sur toute la ligne, sous-esti­mez le risque réel et refi­lez-les aux pigeons ! A la fin, il était dif­fi­cile de dis­tin­guer ce qui est était frau­du­leux ou qui rele­vait d’un piètre juge­ment, de ce qui était com­plè­te­ment stu­pide ou qui échap­pait à tout contrôle.

Ainsi qu e l’a exprimé un rap­port sur les conclu­sions d’une réunion récente du Forum de Stabilité Financière du G7 : « Le marché des cré­dits hypo­thé­caires à risque aux Etats-Unis était carac­té­risé par de piètres normes de garan­tie d’émission et ‘quelques pra­tiques frau­du­leuses’. Les inves­tis­seurs n’ont pas été suf­fi­sam­ment vigi­lants lorsqu’ils ont acheté des titres garan­tis par des cré­dits hypo­thé­caires. Les banques et autres firmes ont très mal géré leurs risques et n’ont pas pré­senté au public les dan­gers dans leurs bilans et hors bilan. Les socié­tés de nota­tion de crédit ont fait un tra­vail inadé­quat dans leur éva­lua­tion du risque sur les titres com­plexes. Et les ins­ti­tu­tions finan­cières ont promis de tels inté­res­se­ments à leurs employés que cela a encou­ragé la prise de risque exces­sive et une prise en consi­dé­ra­tion insuf­fi­sante des risques à long-terme ».

Le spectre de la surproduction

Il n’est pas sur­pre­nant que ce rap­port du G7 ait donné l’impression d’être l’épitaphe de la crise finan­cière asia­tique et de la bulle inter­net. Le patron d’une grande entre­prise finan­cière, écri­vant dans le Financial Times a saisi le pro­blème de base qui cour­rait à tra­vers ces folies spé­cu­la­tives, peut-être invo­lon­tai­re­ment, lorsqu’il a sou­tenu qu’il y « avait eu une décon­nexion crois­sante entre les éco­no­mies réelles et finan­cières, qui ont grandi encore plus rapi­de­ment – jusqu’à ce qu’elles implosent ».

Ce que sa décla­ra­tion ne nous dit pas est que cette décon­nexion entre le réel et le finan­cier n’est pas acci­den­telle, que l’économie finan­cière s’est pro­pa­gée pré­ci­sé­ment pour com­pen­ser la stag­na­tion de l’économie réelle.

La stag­na­tion de l’économie réelle est liée à la condi­tion de la sur­pro­duc­tion ou de la sur­ac­cu­mu­la­tion qui a plombé l’économie inter­na­tio­nale depuis le milieu des années 70. Provenant de la capa­cité de pro­duc­tion mon­diale qui excède la demande mon­diale en consé­quence des inéga­li­tés pro­fondes, cette condi­tion a érodé la pro­fi­ta­bi­lité du sec­teur indus­triel. Une voie d’échappatoire de cette crise a été la « finan­cia­ri­sa­tion » ou la cana­li­sa­tion de l’investissement vers la spé­cu­la­tion finan­cière, où de plus gros pro­fits pour­raient être obte­nus. A terme, ce fut cepen­dant illu­soire puisque la finance spé­cu­la­tive, au contraire de l’industrie, s’est résu­mée à un effort de saisir plus de « valeur » à partir d’une valeur déjà créée au lieu de créer de la nou­velle valeur.

Cette décon­nexion entre l’économie réelle et l’économie vir­tuelle de la finance était évi­dente dans la bulle inter­net des années 90. Avec des pro­fits dans l’économie réelle qui stag­naient, l’argent malin se déver­sait vers le sec­teur finan­cier. Les rouages de cette éco­no­mie vir­tuelle furent ampli­fiés par la montée rapide de la valeur des actions des entre­prises inter­net qui, à l’instar d’Amazon.com, n’avaient pas encore généré de pro­fits. Le phé­no­mène de la « nou­velle éco­no­mie » a pro­ba­ble­ment pro­longé le boom des années 90 d’environ deux années.

« Jamais aupa­ra­vant dans l’histoire des Etats-Unis », a écrit Robert Brenner, « le marché des actions n’avait joué un rôle aussi direct et déci­sif dans le finan­ce­ment d’entreprises non-finan­cières, ali­men­tant ainsi la crois­sance des dépenses de capi­tal et, de cette façon, l’économie réelle. Jamais aupa­ra­vant, l’expansion éco­no­mique des Etats-Unis n’est deve­nue aussi dépen­dante de la montée de la bourse ».

Mais la diver­gence entre les indi­ca­teurs finan­ciers momen­ta­nés, comme les prix des actions et les valeurs réelles, ne pou­vait se pour­suivre que jusqu’à un cer­tain point, avant que la réa­lité ne reprenne le dessus et impose une « cor­rec­tion ». Et cette cor­rec­tion est arri­vée sau­va­ge­ment dans l’effondrement des socié­tés inter­net en 2002, qui a balayé 7 tril­lions de dol­lars de la richesse des inves­tis­seurs.

Une longue réces­sion a été évitée, mais seule­ment parce qu’une autre bulle, la bulle immo­bi­lière, a pris la place de la bulle inter­net. Ici, Greenspan a joué un rôle-clé en rédui­sant le taux direc­teur à un plus bas de 45 ans, en juin 2003, à 1% et en le main­te­nant pen­dant une année, le fai­sant ensuite remon­ter pro­gres­si­ve­ment par paliers d’un quart de point. Ainsi que Dean Baker l’a exprimé, « une course en avant sans pré­cé­dent de la bourse a pro­pulsé l’économie des Etats-Unis à la fin des années 90 et, à pré­sent, une course en avant sans pré­cé­dent des prix immo­bi­liers pro­pulse le réta­blis­se­ment actuel ».

La consé­quence a été que les prix immo­bi­liers ont aug­menté de 50% en termes réels, avec des plus hauts, selon Baker, proches de 80% dans les zones-clés de la bulle, sur la Côte Ouest, la Côte Est au nord de Washington DC et en Floride. Baker estime que la course en avant des prix immo­bi­liers « a créé plus de 5 tril­lions de dol­lars de richesse immo­bi­lière, à com­pa­rer à un scé­na­rio où les prix suivent leur mode normal de crois­sance. L’effet de richesse pro­ve­nant des prix immo­bi­liers est géné­ra­le­ment estimé à 5%, ce qui signi­fie que la consom­ma­tion annuelle est approxi­ma­ti­ve­ment de 250 Mds de dol­lars (2% du PIB) plus élevée qu’elle ne le serait en l’absence d’une bulle immo­bi­lière ».

Le facteur chinois

La bulle immo­bi­lière a ali­menté la crois­sance des Etats-Unis, qui a été excep­tion­nelle vu la stag­na­tion qui a grippé la plus grande partie de l’économie mon­diale ces cinq der­nières années. Durant cette période, l’économie mon­diale a été carac­té­ri­sée par le sous-inves­tis­se­ment et des ten­dances per­sis­tantes à la stag­na­tion dans la plu­part des régions éco­no­miques clés, à part les Etats-Unis, la Chine, l’Inde et quelques autres endroits, notam­ment le Japon, qui était bloqué jusqu’à tout récem­ment avec un taux de crois­sance de 1%, et l’Europe qui a connu une crois­sance annuelle de 1,45% ces quelques der­nières années.

Avec la stag­na­tion dans la plu­part des zones [éco­no­miques], les Etats-Unis ont attiré quelques 70% des flux mon­diaux de capi­taux. Une grande partie de ceux-ci sont venus de la Chine. Ce qui carac­té­rise vrai­ment cette période de bulle est le rôle qu’a joué la Chine, non seule­ment comme source de biens pour le marché amé­ri­cain, mais aussi comme source de capi­tal pour la spé­cu­la­tion.

La rela­tion entre les éco­no­mies éta­su­nienne et chi­noise est ce que j’ai carac­té­risé ailleurs comme une éco­no­mie de « for­çats enchaî­nés ». D’un côté, la crois­sance éco­no­mique chi­noise a dépendu de plus en plus de la capa­cité des consom­ma­teurs amé­ri­cains à conti­nuer leur folie dépen­sière finan­cée par l’endettement pour absor­ber une grande partie de la pro­duc­tion chi­noise. D’un autre côté, cette rela­tion dépend d’une réa­lité finan­cière mas­sive : la dépen­dance de la consom­ma­tion amé­ri­caine sur les prêts accor­dés en dol­lars par la Chine au Trésor des Etats-Unis et au sec­teur privé, pro­ve­nant des réserves qu’elle a accu­mu­lées de son sur­plus com­mer­cial colos­sal avec les Etats-Unis : 1.000 mil­liards de dol­lars, jusqu’à pré­sent, selon cer­taines esti­ma­tions.

En vérité, une grosse partie des sommes énormes que la Chine – et d’autres pays asia­tiques – ont prê­tées aux ins­ti­tu­tions amé­ri­caines sont allées au finan­ce­ment des dépenses en loge­ment et autres biens de consom­ma­tion et ser­vices de la classe-moyenne, pro­lon­geant la crois­sance éco­no­mique fra­gile des Etats-Unis, mais seule­ment en accrois­sant l’endettement des consom­ma­teurs vers des som­mets records dan­ge­reux.

L’accouplement entre la Chine et les Etats-Unis a eu des consé­quences majeures pour l’économie mon­diale. La nou­velle capa­cité mas­sive de pro­duc­tion des inves­tis­seurs amé­ri­cains et autres inves­tis­seurs étran­gers s’installant en Chine a aggravé le pro­blème per­sis­tant de la sur­ca­pa­cité et de la sur­pro­duc­tion.

Un indi­ca­teur de cette stag­na­tion per­sis­tante dans l’économie réelle est le taux de crois­sance mon­dial annuel conso­lidé, qui a connu une moyenne de 1,4% dans les années 80 et 1,1% dans les années 90, com­paré avec les 3,5% des années 60 et les 2,4% des années 70.

S’installer en Chine pour tirer profit des bas salaires peut gon­fler les taux de profit à court-terme. Mais au fur et à mesure que cela s’ajoute à la sur­ca­pa­cité dans un monde où la crois­sance du pou­voir d’achat mon­dial est limi­tée par les inéga­li­tés crois­santes, de telles fuites de capi­taux érodent les pro­fits sur le long-terme. Et, en vérité, le taux de profit des 500 plus grosses entre­prises mul­ti­na­tio­nales des Etats-Unis a chuté sévè­re­ment, pas­sant de 4,9% entre 1954 et 1959 à 2,04% entre 1960 et 1969, puis à -5,30% entre 1980 et 1989, à -2,64% entre 1990 et 1992 et à -1,92% entre 2000 et 2002. Derrière ces chiffres, fait remar­quer Philip O’Hara, se trou­vait le spectre de la sur­pro­duc­tion : « La sur­offre de biens et une demande inadé­quate sont les prin­ci­pales ano­ma­lies des grosses entre­prises inhi­bant la per­for­mance de l’économie mon­diale ».

La suc­ces­sion des folies spé­cu­la­tives aux Etats-Unis a eu pour fonc­tion d’absorber l’investissement qui n’a pas trouvé de retours pro­fi­tables dans l’économie réelle et a donc non seule­ment fait croître arti­fi­ciel­le­ment l’économie des Etats-Unis mais aussi « sou­tenu l’économie mon­diale », comme l’explique un docu­ment du FMI. Ainsi, avec l’éclatement de la bulle immo­bi­lière et le blo­cage du crédit dans presque tous les sec­teurs finan­ciers, la menace d’un retour­ne­ment mon­dial est très réel.

Le découplage des économies de « forçats enchaînés » ?

A ce sujet, l’évocation d’un pro­ces­sus de « décou­plage » des éco­no­mies régio­nales, en par­ti­cu­lier dans la région éco­no­mique asia­tique, de l’économie amé­ri­caine n’a eu aucun poids.

Il est vrai que la plu­part des éco­no­mies en Asie Orientale et du Sud-Est ont été tirées tout du long par la loco­mo­tive chi­noise. Dans le cas du Japon, par exemple, une stag­na­tion de dix années a été inter­rom­pue en 2003 par le pre­mier redres­se­ment sou­tenu de ce pays, ali­menté par des expor­ta­tions pour étan­cher la soif de la Chine en capi­taux et en biens de très haute tech­no­lo­gie. Les expor­ta­tions [japo­naises vers la Chine] ont explosé à un record de 44% ou 60 Mds de dol­lars. En vérité, la Chine est deve­nue la prin­ci­pale des­ti­na­tion des expor­ta­tions asia­tiques, repré­sen­tant une part de 31%, tandis que la part du Japon [dans celles-ci] a chuté de 20% à 10%. Ainsi qu’un compte-rendu dans le Strait Times l’a indi­qué en 2004, « Dans les pro­fils pays à pays, la Chine est désor­mais le moteur écra­sant de la crois­sance des expor­ta­tions de Taiwan et des Philippines, et l’acheteur majo­ri­taire des pro­duits japo­nais, sud-coréens, malais et aus­tra­liens ».

Toutefois, ainsi que les cher­cheurs C P Chandrasekhar et Jayati Ghosh l’ont sou­li­gné dans une étude, la vérité est que la Chine importe des biens inter­mé­diaires et des pièces déta­chées de ces pays, mais seule­ment pour les assem­bler, prin­ci­pa­le­ment pour l’exportation de pro­duits finis vers les Etats-Unis et l’Europe, pas pour son marché inté­rieur.

Donc, « si la demande amé­ri­caine et euro­péenne pour les expor­ta­tions chi­noises ralen­tit, comme ce sera pro­bable avec une réces­sion amé­ri­caine, cela n’affectera pas seule­ment la pro­duc­tion chi­noise de biens manu­fac­tu­rés, mais aussi la demande chi­noise pour les impor­ta­tions de ces pays asia­tiques en déve­lop­pe­ment ».

Peut-être que l’image la plus juste est qu’un gang de for­çats enchaî­nés, reliant non seule­ment la Chine et les Etats-Unis, mais une foule d’autres éco­no­mies satel­lites dont les sorts sont tous liés à la bulle, qui se dégonfle à pré­sent, des dépenses finan­cées par l’endettement de la classe-moyenne aux Etats-Unis.

De nouvelles bulles à la rescousse ?

Ne sous-esti­mez pas la résis­tance du capi­ta­lisme ! Après l’effondrement du boom inter­net et du boom immo­bi­lier, une troi­sième ligne de défense contre la stag­na­tion, causée par la sur­ca­pa­cité, pour­rait encore émer­ger. Par exemple, le gou­ver­ne­ment des Etats-Unis pour­rait sortir l’économie des mâchoires de la réces­sion par la dépense mili­taire. Et il est vrai que l’économie mili­taire a bien joué un rôle pour faire sortir les Etats-Unis de la réces­sion de 2002, avec une dépense mili­taire comp­tant pour 14% de la crois­sance du PIB, alors qu’elle ne repré­sente que 4% du PIB total des Etats-Unis. Selon les esti­ma­tions citées par Chalmers Johnson, les dépenses liées à la défense excè­de­ront cette année les 1.000 mil­liards de dol­lars.

Une sti­mu­la­tion pour­rait venir aussi du « com­plexe du capi­ta­lisme de désastre » qui est lié, et qui a si bien été étudié par Naomi Klein : « la nou­velle éco­no­mie com­plè­te­ment dédiée à la sécu­rité inté­rieure, à la guerre pri­va­ti­sée et à la recons­truc­tion des désastres ne consiste en rien de moins qu’à construire et à diri­ger un Etat sécu­ri­taire pri­va­tisé, tant aux Etats-Unis qu’à l’étranger ».

An fait, Klein dit que « le sti­mu­lant éco­no­mique de cette ini­tia­tive d’une portée consi­dé­rable a suf­fi­sam­ment prouvé qu’il a pris le relais, là où la mon­dia­li­sa­tion et les booms inter­net s’étaient inter­rom­pus. Exactement comme inter­net a lancé la bulle des sites inter­net, le 11/9 a lancé la bulle du capi­ta­lisme de désastre ». Cette bulle secon­daire à la bulle de l’immobilier semble, jusqu’à pré­sent, avoir été rela­ti­ve­ment peu tou­chée par l’effondrement de cette der­nière.

Il n’est pas facile de tracer les sommes cir­cu­lant dans le com­plexe du capi­ta­lisme de désastre. Mais une indi­ca­tion des sommes impli­quées est donnée par le fait que InVision, une filiale de General Electric pro­dui­sant des équi­pe­ments de détec­tion de bombes de haute-tech­no­lo­gie uti­li­sés dans les aéro­ports et autres espaces publics, a béné­fi­cié, entre 2001 et 2006, de contrats de la part de la Sécurité Intérieure pour un mon­tant stu­pé­fiant de 15 Mds de dol­lars.

On peut se poser la ques­tion de savoir si le « Keynésianisme mili­taire » et le capi­ta­lisme de désastre peuvent ou non vrai­ment rem­plir le rôle joué par les bulles finan­cières. Pour les ali­men­ter, au moins durant les admi­nis­tra­tions répu­bli­caines, cela a signi­fié la réduc­tion des dépenses sociales. Une étude de Dean Baker, citée par Johnson, a décou­vert qu’après une sti­mu­la­tion ini­tiale de la demande, l’effet d’une dépense mili­taire accrue devient néga­tif aux alen­tours de la sixième année. Après 10 années d’augmentation des dépenses mili­taires, il devrait y avoir 464.000 emplois en moins que dans un scé­na­rio où les dépenses mili­taires auraient été plus faibles.

Une limite plus impor­tante du Keynésianisme mili­taire et du capi­ta­lisme de désastre est que les enga­ge­ments mili­taires aux­quels ils ne peuvent que conduire ont toutes les chances de créer des bour­biers tels que l’Irak et l’Afghanistan, et ces désastres pour­raient déclen­cher un retour de bâton tant à l’étranger qu’aux Etats-Unis. Une telle réac­tion vio­lente fini­rait par éro­de­rait la légi­ti­mité de ces entre­prises, rédui­rait leur accès aux dol­lars des impôts et éro­de­rait leur via­bi­lité en tant que sources d’expansion éco­no­mique dans une éco­no­mie en contrac­tion.

Pourtant, le capi­ta­lisme mon­dial pour­rait résis­ter. Mais il semble que ces options sont de plus en plus limi­tées. Les forces à l’origine de la stag­na­tion à long-terme de l’économie capi­ta­liste mon­diale sont main­te­nant trop lourdes pour que l’on puisse s’en débar­ras­ser faci­le­ment par l’équivalent éco­no­mique de la résu­rec­tion par le bouche-à-bouche.

* Walden Bello est le pré­sident de Freedom from Debt Coalition [La Coalition pour la Libération de la Dette], ana­lyste senior de Focus on the Global South et édi­to­ria­liste pour Foreign Policy In Focus (www​.fpif​.org).


Source : Asia Times Online, le 1er mars 2008
Traduit de l’anglais (États-Unis) par [JFG-QuestionsCritiques]

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