La permanence en milieu universitaire nuit-elle à la capacité d’innovation canadienne ?

Par Mis en ligne le 31 juillet 2011

© Andrey Kiselev | Dreamstime.com

Oui, selon un essai qui estime que la sécu­rité d’emploi rend les cher­cheurs pares­seux.

Cet essai, inti­tulé « Does Faculty Tenure Harm Commercialization ?« , tente d’expliquer la fai­blesse du niveau d’innovation cana­dienne (alors que les inves­tis­se­ments en recherche et déve­lop­pe­ment sont adé­quats et que les cher­cheurs sont très bien formés) par la pra­tique jugée « rétro­grade » de la per­ma­nence des postes de cher­cheurs dans les uni­ver­si­tés. Le texte sug­gère qu’un cher­cheur qui doit constam­ment cher­cher à finan­cer son salaire aura davan­tage ten­dance à pro­duire de l’innovation et à tout faire pour la com­mer­cia­li­ser et la rendre pro­fi­table qu’un cher­cheur dont le poste est per­ma­nent. Autrement dit, la sécu­rité d’emploi ren­drait pares­seux les scien­ti­fiques du sec­teur public ou uni­ver­si­taire.

Ce texte est un exemple de pensée néo­li­bé­rale sim­pliste appli­quée à la science. Parmi bien des lacunes et une mécon­nais­sance du métier de cher­cheur, il néglige com­plè­te­ment une autre cause pos­sible du défi­cit d’innovation, à savoir le culte de la com­pé­ti­tion, de la per­for­mance et de la pro­priété intel­lec­tuelle exclu­sive. Ce culte commun à la recherche scien­ti­fique publique ou privée, fon­da­men­tale ou appli­quée, qui est appuyée par les poli­tiques scien­ti­fiques publiques actuelles (l’économie du savoir), nuit au par­tage libre et réci­proque d’information, de sources, de don­nées et d’idées entre cher­cheurs « concur­rents ». Cette idéo­lo­gie limite ainsi les chances de par­ve­nir à des résul­tats nova­teurs et à des idées vrai­ment nou­velles. Dans la même veine, l’hyper-spécialisation des cher­cheurs experts les met rare­ment en contact avec des pen­sées ou des objets situés hors de leur « zone de confort intel­lec­tuel » et sus­cep­tibles de sti­mu­ler leur ima­gi­na­tion.

J’aimerais aussi évo­quer la dimen­sion créa­tive de la science, ce qui la rap­proche de l’art. Pour créer, un-e artiste a besoin d’un savant mélange de liberté, de moyens et d’échéances pré­cises. Mais sur­tout, il ou elle a besoin d’inspiration et d’ancrage dans une culture, une his­toire, des valeurs. La foi n’est-elle pas à l’origine d’innombrables oeuvres ? Les artistes ne nous aident-ils pas à mieux com­prendre le monde dans lequel nous vivons ? Tout comme les artistes, les cher­cheurs ont besoin de repères sur le sens de ce qu’ils font : amé­lio­rer la santé, pro­té­ger l’environnement, ren­for­cer la démo­cra­tie, etc. Faire de l’argent est une valeur qui peut séduire un temps cer­taines per­sonnes, sur­tout celles qui réus­sissent à en faire, mais elle est com­plè­te­ment insuf­fi­sante à fonder un acte créa­teur vrai­ment ori­gi­nal, en science ou en art. Couplée au stress finan­cier causé par l’insécurité d’emploi, la mer­can­ti­li­sa­tion de l’acte créa­teur ou inno­va­teur en science ne pour­rait que l’affaiblir ou l’assommer, tout comme sa bureau­cra­ti­sa­tion, d’ailleurs. Pour ral­lu­mer la flamme de la créa­ti­vité scien­ti­fique, il faut avant tout invi­ter les cher­cheurs à se recen­trer sur le sens de leur tra­vail et sur les valeurs sous-jacentes. Est-ce que les acteurs du contexte poli­tique et éco­no­mique le sou­haitent vrai­ment, sachant que la liberté de créer s’accompagne de la liberté de penser et de cri­ti­quer ? À suivre…

Florence Piron
le 18 avril 2011

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