Démocratie et Humanisme

Par Mis en ligne le 13 novembre 2011

À propos de : Dominique Bourg et Kerry Whiteside, Vers une démo­cra­tie éco­lo­gique. Le citoyen, le savant et le poli­tique, « La République des idées », Le Seuil, 2010.

Dominique Bourg est l’homme des para­doxes : après avoir vigou­reu­se­ment mis en garde l’opinion contre de pos­sibles dérives éco­lo­gistes, au nom de la démo­cra­tie, il entend désor­mais mettre les éco­lo­gistes au pou­voir, sans guère de pré­cau­tions. La menace tant annon­cée s’est-elle retour­née en pou­voir sal­va­teur ? On est tenté de se deman­der : de quoi ce flou théo­rique est-il le nom ? Nous sou­te­nons ici que ce qui se joue, dans ce livre qui peut sou­vent paraître ellip­tique et inuti­le­ment com­plexe, c’est la dif­fé­rence entre une éco­lo­gie réel­le­ment huma­niste et une éco­lo­gie for­mel­le­ment huma­niste.

Dominique Bourg et Kerry Whiteside partent d’un constat. Les pro­blèmes envi­ron­ne­men­taux pos­sé­de­raient cinq carac­té­ris­tiques nou­velles, nous condui­sant à mettre en ques­tion les struc­tures modernes de la démo­cra­tie : leur ampleur, jusqu’à l’échelle glo­bale, qui les font échap­per à nos repré­sen­ta­tions ; leur inac­ces­si­bi­lité aux sens, qui implique de recou­rir à des outils com­plexes de détec­tion (taux de gaz à effet de serre, radio­ac­ti­vité etc.) ; leur impré­vi­si­bi­lité, ce qui rend dif­fi­cile la pré­vi­sion (or gou­ver­ner, c’est pré­voir) ; leur iner­tie et leur irré­ver­si­bi­lité ; le fait qu’il ne s’agisse pas de pol­lu­tion, comme on le croit sou­vent, mais de flux et de limites. Face à ces nou­veaux pro­blèmes, que peut faire la démo­cra­tie moderne ?

Bourg et Whiteside com­mencent par la défi­nir, afin de pou­voir appuyer leur cri­tique. Benjamin Constant, disent-ils, avait dif­fé­ren­cié la liberté des Modernes de la liberté des Anciens en fon­dant la pre­mière sur la jouis­sance privée de leurs biens par les indi­vi­dus. La pro­duc­tion et la consom­ma­tion sont deve­nues les ins­tru­ments du bon­heur. Les Modernes pensent ainsi être sortis d’un état de nature qu’ils se repré­sentent d’un côté comme le début du défri­chage et de la mise en ordre de la nature par le tra­vail (Locke) et de l’autre comme la domes­ti­ca­tion de la nature humaine sau­vage par la loi (Hobbes) (p. 50-51). Ceci pro­duit dif­fé­rentes carac­té­ris­tiques : la dif­fi­culté d’imposer des devoirs, là où les indi­vi­dus ne voient que des droits (p. 26) ; l’infinité en droit des désirs, là où le cosmos antique met­tait des bornes (p. 25) ; l’intolérance dif­fuse aux normes (p. 28) ; la conquête de la nature (p. 25) et de la toute-puis­sance tech­nique (p. 36). La démo­cra­tie des Modernes est ancrée dans un double rejet : de l’autoritarisme héré­di­taire et de la démo­cra­tie antique (p. 49). L’autorité n’est accep­tée que si elle sert le bien public et si elle res­pecte les droits fon­da­men­taux (p. 50). Le bien public est le fait exclu­sif de la loi, les auteurs s’appuient sur Kant pour sou­te­nir que la volonté morale ne suffit pas à fonder des rap­ports poli­tiques (p. 54), les diver­gences morales devant être à la fois tem­pé­rées (p. 44) et réglées (p. 43) par la dis­tance réflexive (p. 54) que pro­cure le jeu de la repré­sen­ta­tion et la règle de déci­sion à la majo­rité (p. 78). En retour, les repré­sen­tants sont contrô­lés via les élec­tions et sont soumis à une stricte éga­lité poli­tique avec ceux qu’ils repré­sentent (p. 44-45).

Dans ce contexte la « ques­tion natu­relle » pose un pro­blème nou­veau, d’une très grande ampleur puisque les auteurs estiment qu’elle est au niveau de la « ques­tion poli­tique » qui aurait dominé le XVIIIesiècle et de la « ques­tion sociale » qui aurait dominé le XIXe (p. 41). En effet l’ordre moderne, fondé sur la pro­priété, l’ordre et la liberté (p. 52), conduit à une « tyran­nie ori­gi­nale » (p. 16) : celle de la jouis­sance immé­diate sur les enjeux à moyen et long terme pour le genre humain (p. 15) que sont l’épuisement des métaux (p. 31), l’effet de serre (p. 30) etc. La démo­cra­tie moderne peut-elle faire face ? Les auteurs pointent dif­fé­rents pro­blèmes : l’échec de ceux qui, tel Robert Solow, pré­di­saient que le marché s’adapterait (p. 37) ; le carac­tère ter­ri­to­ria­le­ment borné du pro­ces­sus de repré­sen­ta­tion (p. 47 et 63) ; la dif­fi­culté à per­ce­voir les nou­veaux risques et à les rac­cro­cher à des inté­rêts sus­cep­tibles d’être repré­sen­tés (p. 47) ; la suc­ces­sion rapide des échéances élec­to­rales, qui empêchent de prendre en compte les enjeux de long terme (p. 70) ; la fai­blesse des partis Verts, les seuls à porter ces enjeux (p. 71). De plus, argu­mente-t-il, la règle de déci­sion à la majo­rité peut conduire à sous-esti­mer la gra­vité de cer­tains pro­blèmes (p. 77).

Les auteurs estiment que c’est la repré­sen­ta­tion moderne en tant que telle qui est prise en défaut par cette nou­velle ques­tion, ce qui jus­ti­fie des réformes ambi­tieuses. Dans la société, disent-ils, existent cer­taines asso­cia­tions dont la raison d’être est de « repré­sen­ter l’environnement » (p. 73) : ce sont les orga­ni­sa­tions non-gou­ver­ne­men­tales s’occupant de l’environnement (ONGE). Le pro­blème, pensent-ils, est que ces orga­ni­sa­tions ont peu d’influence (p. 75). Elles n’ont qu’un rôle consul­ta­tif ; les « par­te­naires sociaux » ont aussi ce statut mais ils dis­posent en plus d’un pou­voir impor­tant de mobi­li­sa­tion (p. 77), dont ne dis­posent pas les ONGE. Il faut donc inven­ter les moda­li­tés de leur inser­tion dans la déci­sion.

Pour ce faire, les auteurs pro­posent une « bio­cons­ti­tu­tion » – « bio » pour « bio­sphère » et par là fini­tude (p. 89). L’enjeu est de mieux arti­cu­ler science et société. Les auteurs dis­tinguent une « science agis­sante » et une « science éclai­rante » (p. 85) ; pour ren­for­cer cette seconde, qui permet aux citoyens d’auto-interpréter leurs pro­blèmes (p. 85), ils pro­posent la créa­tion d’une « aca­dé­mie du futur » (p. 89), com­po­sée de cher­cheurs inter­na­tio­na­le­ment recon­nus, qui ren­drait visibles les pro­blèmes invi­sibles et serait tenue par des règles qui font défaut à l’actuelle Académie des Sciences, évi­tant ainsi des dérives telles que celles ini­tiées par Claude Allègre à propos du chan­ge­ment cli­ma­tique (p. 92). Cela passe notam­ment par des règles déon­to­lo­giques et des man­dats à durée limi­tée. A cette réforme s’ajouterait l’inscription dans la Constitution du devoir supé­rieur de pré­ser­ver les condi­tions d’existence de l’humanité (p. 88), ce qui se tra­duit par le souci de ne pas faire un usage des res­sources qui avive les ten­sions inter­na­tio­nales et celui de nous mettre à l’abri de l’hybris de nos com­por­te­ments (p. 89-90). L’Académie du Futur serait char­gée d’éclairer ces « biens publics mon­diaux envi­ron­ne­men­taux » (p. 89). Troisième réforme : Bourg et Whiteside pro­posent un nou­veau Sénat, formé pour deux tiers au moins de per­son­na­li­tés qua­li­fiées – pro­po­sées, par exemple, par les orga­ni­sa­tions non gou­ver­ne­men­tales envi­ron­ne­men­tales – et pour un tiers de citoyens, et qui aurait pour rôle d’élaborer, en amont de l’Assemblée natio­nale, les grands méca­nismes légis­la­tifs, par exemple fis­caux, per­met­tant de répondre aux nou­veaux objec­tifs consti­tu­tion­nels. Ce Sénat pour­rait, avec l’aval de confé­rences de citoyens, oppo­ser son veto aux pro­po­si­tions de loi contraires à ces objec­tifs (p. 92-93). Quatrième et der­nière pro­po­si­tion : la mise en place de pro­cé­dures « déli­bé­ra­tives » à tous les niveaux, par quoi les auteurs entendent à nou­veau faire entrer l’argumentation des ONGE dans tous les débats, du Parlement à l’évaluation des pro­jets locaux (p. 95-98).

Que penser de ce pro­gramme ?

Disons tout d’abord notre satis­fac­tion : Dominique Bourg semble avoir mis fin aux excès qui carac­té­ri­saient cer­tains de ses écrits, excès qu’il par­ta­geait avec Luc Ferry. En effet, en 1996, Bourg met­tait en garde contre la « deep eco­logy », un cou­rant incarné par Aldo Leopold et Arne Naess et carac­té­risé par un « holisme » met­tant les droits de la nature (sa « valeur intrin­sèque ») au-dessus des droits de l’individu. Selon lui, l’écologisme était aussi por­teur d’une tech­no­pho­bie « extra­va­gante et dan­ge­reuse »[1] incar­née par Jacques Ellul, et qui était rap­pro­chée du nazisme[2]. Ces mises en garde res­taient lar­ge­ment indé­ter­mi­nées, Bourg ne citant nom­mé­ment aucune orga­ni­sa­tion – à tel point qu’on peut se deman­der de quoi il par­lait réel­le­ment. Mais Luc Ferry ran­geait expli­ci­te­ment Greenpeace parmi les orga­ni­sa­tions issues de l’« éco­lo­gie pro­fonde »[3] et Bourg ne démen­tait pas. Il remar­quait en outre que « 17 % de la popu­la­tion fran­çaise place les inté­rêts de la nature au-dessus de l’être humain ; une affir­ma­tion », pour­sui­vait-il, « en par­faite har­mo­nie avec le credo fon­da­men­ta­liste »[4]. Étant donné que les orga­ni­sa­tions éco­lo­gistes res­taient mécon­nues, le lec­teur moyen était tenté de mettre toutes les orga­ni­sa­tions éco­lo­gistes dans le même panier fon­da­men­ta­liste – d’autant qu’elles recon­naissent toutes plus ou moins devoir quelque chose à l’écologie pro­fonde. Ces mises en garde hâtives et floues ont sans aucun doute effi­ca­ce­ment contri­bué à ralen­tir la prise de conscience et l’action éco­lo­gistes, que l’auteur appelle pour­tant de ses vœux. Pourquoi ? C’est une pre­mière ques­tion.

La seconde ques­tion est oppo­sée à la pre­mière : pour­quoi, chez Dominique Bourg, cet amour subit et peut-être lui aussi un peu exces­sif, pour les asso­cia­tions envi­ron­ne­men­ta­listes ? Peuvent-elles sou­te­nir l’anthropologie pes­si­miste, fondée sur Constant, Hobbes et Locke, que Bourg met en avant ? On peut en douter.

Hobbes, d’abord. Alors que Ferry cri­ti­quait, chez Hans Jonas, une volonté de faire de la « peur » une pas­sion poli­tique fon­da­trice pour le vivre-ensemble, il lui avait échappé, dans sa dia­tribe contre le catas­tro­phisme sup­posé des éco­lo­gistes, que c’est Hobbes, pré­ci­sé­ment, qui s’appuie sur la peur pour légi­ti­mer une auto­rité abso­lue. Jamais la pensée éco­lo­giste, et la deep eco­logy moins que qui­conque, n’a jugé bon de fonder l’autorité sur un rai­son­ne­ment sem­blable à celui de Hobbes, et cela n’était pas sans raison. La deep eco­logy, et le mou­ve­ment éco­lo­giste dans son ensemble, se sont tou­jours méfiés de l’État et de son abso­lu­tisme, d’où la dimen­sion liber­taire de l’écologisme[5]. Pour Luc Ferry, l’anarchisme se ramène au totalitarisme[6]. On com­prend donc la réfé­rence à Hobbes, et on com­prend aussi ce qui, dans l’écologisme, a inquiété Dominique Bourg : le citoyen a plutôt besoin d’être enca­dré ; par la loi déci­dée au Parlement et appli­quée par la police, sans laquelle il n’est que des « bêtes sau­vages »[7] ; par la science, qui ne doit être issue que des cher­cheurs de métier ; et peut-être la reli­gion, dans la sphère privée. Si quelque chose change, cela doit être par­fai­te­ment trans­pa­rent et contrôlé par les auto­ri­tés. Bourg craint l’anarchie et le chaos, son anthro­po­lo­gie ne connaît pas Fourier, Godwin ou Pierre Leroux – sans parler de Marx. La popu­lace l’effraie, y com­pris – et sur­tout – lorsqu’elle entend « défendre la nature ». Mais peut-on chan­ger une société par en haut, sans ris­quer de com­pro­mettre les droits de l’homme ?

Locke, ensuite. Impossible, ici, de ne pas remar­quer que ni Dominique Bourg ni Luc Ferry n’ont jamais fait aucune men­tion de la célèbre « clause de Locke », qui rap­pelle que la terre appar­tient en commun à tous les hommes, et qu’un indi­vidu ne peut pas tout s’approprier, même par le tra­vail : « la même loi de nature qui nous donne la pro­priété de cette manière [c’est-à-dire par le tra­vail] lui impose des limites. Dieu a donné toutes choses en abon­dance. […] Tout ce qu’un homme peut uti­li­ser de manière à en reti­rer quelque avan­tage quel­conque pour son exis­tence sans gas­piller, voilà ce que son tra­vail peut mar­quer du sceau de la pro­priété. Tout ce qui va au-delà excède sa part et appar­tient à d’autres […]Nul ne pou­vait s’estimer lésé de voir une autre per­sonne boire, même à pleine rasade, s’il lui lais­sait toute rivière de la même eau [inté­grité] pour étan­cher sa soif. Ce qui vaut pour l’eau vaut iden­ti­que­ment pour la terre, s’il y a suf­fi­sam­ment des deux »[8]. Cette clause est pour­tant celle qui est au fon­de­ment d’un grand nombre de reven­di­ca­tions éco­lo­gistes, au nom des « biens com­muns ». En consé­quence le mal­thu­sia­nisme hante ce livre de bout en bout. Ce qui ne vient jamais sous la plume de Bourg est ce que même Antoine Waechter défen­dait, à savoir une éco­no­mie de partage[9] – nous disons « même Antoine Waechter », car ce der­nier a lar­ge­ment été accusé de mas­quer une idéo­lo­gie « brune » et réactionnaire[10]. Faisant sou­vent réfé­rence à la « règle d’or », qui enjoint, à la suite de Kant mais aussi de la plu­part des morales connues, d’évaluer la mora­lité de son action à l’aune de son uni­ver­sa­li­sa­bi­lité (« agis seule­ment d’après la maxime grâce à laquelle tu peux vou­loir en même temps qu’elle devienne une loi uni­ver­selle »[11]), Bourg ne voit pour­tant aucun pro­blème à ce que cer­tains consomment énor­mé­ment plus que d’autres, alors que selon le même Kant une telle atti­tude est en réa­lité pas­sible de la qua­li­fi­ca­tion « d’ennemi injuste », qui désigne celui « dont la volonté publi­que­ment expri­mée (que ce soit dans ses paroles ou dans ses actes) trahit une maxime d’après laquelle, si elle était érigée en règle uni­ver­selle, nul état de paix ne serait pos­sible entre les peuples »[12]. Tel est pour­tant le véri­table enjeu des négo­cia­tions inter­na­tio­nales sur ce sujet, qui culminent cette année avec le Sommet sur l’« éco­no­mie verte », à Rio, en juin 2012.

Constant, enfin. La « liberté des Modernes » qu’il théo­rise se carac­té­rise pré­ci­sé­ment par cette « indus­trie », ce « com­merce » uti­li­taire que les éco­lo­gistes ont depuis tou­jours consi­déré comme étant la source de tous les maux – et qu’ils entendent modé­rer par d’autres pas­sions qui, chez Arne Naess, le fon­da­teur de la deep eco­logy, sont d’abord l’amour de la nature, l’identification à ce que Marx appe­lait notre « corps inor­ga­nique », mais aussi la non-vio­lence, et enfin la jus­tice sociale – ce qu’il nom­mait les « trois grands mou­ve­ments » sociaux à l’échelle globale[13]. Les hommes ne sont égaux que for­mel­le­ment, leurs désirs sont illi­mi­tés, et il ne sera jamais pos­sible de déter­mi­ner de quoi des besoins fon­da­men­taux sont faits puisqu’il n’y a de besoin que rela­tif (Bourg et Whiteside, p. 28). Aussi n’est-ce pas un hasard si la « ques­tion sociale » est trai­tée comme un encom­brant « pré­sen­tisme » qu’il s’agirait de sur­mon­ter (p. 72), et si la puis­sance des « par­te­naires sociaux » est jugée bien suf­fi­sante, en dépit de la crois­sance contem­po­raine des inéga­li­tés. Si le sys­tème repré­sen­ta­tif est impar­fait, estime Bourg, c’est d’abord parce que les « partis Verts » résistent mal à la tyran­nie du pré­sent, « une fois lancés dans la conquête du pou­voir repré­sen­ta­tif, ils doivent se posi­tion­ner par rap­port à tous les autres grands dos­siers : l’éducation, la défense, la réforme de la sécu­rité sociale, etc. Du coup ils sont rat­tra­pés par les enjeux du pré­sent et la « myopie » du sys­tème repré­sen­ta­tif les guette » (p. 72). Dominique Bourg ne se demande pas si la « myopie » en ques­tion, ce n’est pas l’individu et ses droits fon­da­men­taux, jus­te­ment. Bon nombre de mou­ve­ments éco­lo­gistes, au contraire, à la suite de Murray Bookchin, estiment que l’enjeu est d’abord social, et même les tenants les plus radi­caux de la deep eco­logy en conviennent[14]. Et Waechter cite Bookchin parmi ses auteurs de réfé­rence. Il est vrai que pour Luc Ferry, « reve­nir » au par­tage serait sortir de la moder­nité, puisque l’époque pré­mo­derne se carac­té­rise par un droit qui n’était pas un ensemble de règles de conduite mais une science du par­tage ou de la répartition[15]. Mais dire que les besoins ne sont que rela­tifs, c’est s’interdire de mettre un contenu dans l’un des droits de l’homme, qui condi­tionne pour­tant tous les autres : le droit à la vie (article 3). C’est en rester aux droits for­mels – ce qui, dans un monde fini, est ris­quer de condam­ner à mort. Ou alors faut-il refu­ser le monde fini, et courir le risque de voir détruites les capa­ci­tés de la bio­sphère ? Mais com­ment peut-on, dans ce contexte, chan­ger quoi que ce soit à l’ordre établi et à son orien­ta­tion mal­thu­sienne ? Opérer une pro­fonde cri­tique de la « liberté des Modernes », ou lais­ser la pla­nète se dégra­der : tel est le dilemme qui habite Dominique Bourg – et, plus géné­ra­le­ment le « libé­ra­lisme éco­lo­gique », celui de la « crois­sance verte ».

L’auteur rejoint en cela Luc Ferry, pour qui la moder­nité se carac­té­rise par une éman­ci­pa­tion des théo­ries du droit natu­rel carac­té­ris­tiques des XVIIe et XVIIIe siècles, qui conce­vaient le droit comme objec­tif, ancré dans un ordre cos­mique indé­pen­dant et non dans la raison du sujet, d’où un monde clos, hié­rar­chisé et fina­lisé, ancré dans la com­mu­nauté naturelle[16]. Comme on l’a dit, le droit était alors une science du par­tage ou de la répartition[17]. La moder­nité se carac­té­rise au contraire par l’artifice, notam­ment le contrat. Les droits de l’Homme sont une essence abs­traite, une res­source cri­tique qui prime sur toute appar­te­nance et statut social. De Tocqueville à Dumont la logique de la moder­nité est l’individualisme[18], c’est son trait le plus saillant[19] ; il permet de penser un indi­vidu libre, dis­tinct de toute appar­te­nance. Le par­tage, c’est donc le retour en arrière. L’individu non favo­risé par les lois du marché a donc le choix entre le retour en arrière ou la chute en avant, belle pers­pec­tive. Et on appelle cela l’« huma­nisme » ? Ajouter l’adjectif « abs­trait » a le mérite d’entretenir le double sens. Dominique Bourg conclut cet ouvrage par un appel à l’équilibre entre les droits de l’homme et « l’impératif suprême » de « survie de l’espèce » (p. 104). On craint cepen­dant que la seconde ne soit pas le moins du monde mena­cée, à la dif­fé­rence des pre­miers. Quelques riches sur une île bun­ke­ri­sée suf­fi­ront à assu­rer la survie de l’espèce, des congé­la­teurs de semence humaine suf­fi­ront à main­te­nir la diver­sité. Au moins Jonas évo­quait-il l’impératif de main­te­nir une vie « authen­ti­que­ment humaine », ce qui incluait ne pas tant se sou­cier de l’espèce que des indi­vi­dus. Bourg fait entrer par la fenêtre le holisme tant dénoncé. Si la moder­nité est en ques­tion, c’est donc moins par ce qu’elle croit être que par ce qu’elle est en réa­lité.

La ques­tion qu’il convient de poser, plutôt, est de savoir pour­quoi Bourg et Whiteside ont une telle confiance dans les ONGE – sur­tout la Fondation Nicolas Hulot et le WWF, qui n’ont pas la moindre repré­sen­ta­ti­vité et ne peuvent au mieux reven­di­quer qu’un rôle d’expert et de lan­ceur d’alerte. Ces asso­cia­tions sou­tien­draient-elles le mal­thu­sia­nisme larvé porté par ce livre ? C’est la ques­tion qu’elles devraient se poser, avant que de nom­breux Dominique Bourg les portent au pou­voir du fait de leur inquié­tante absence de « pré­sen­tisme ». Plus que jamais, pour les asso­cia­tions éco­lo­gistes, c’est le contraire qui compte : savoir arti­cu­ler adé­qua­te­ment éco­lo­gie et social, sans jamais lâcher sur le second, d’une manière qui conci­lie inéga­li­tés locales, glo­bales et inter­gé­né­ra­tion­nelles. Sans cela, c’en est fini des droits de l’homme. Rien moins. Les débats sur la taxe car­bone le démontrent ample­ment : rien ne pas­sera qui ne soit insen­sible aux inéga­li­tés sociales. Préférons donc, à la suite de Jonas, une vie authen­ti­que­ment humaine à une simple survie de l’espèce.

Ne sous-esti­mons pas les points posi­tifs de ce livre. La remise au goût du jour du tirage au sort est une excel­lente chose. L’Académie du Futur pour­rait en effet être créée, et aussi avan­ta­geu­se­ment rem­pla­cer l’Académie des Sciences. Et si le Parlement pou­vait faire l’effort, en effet, de jus­ti­fier ses lois par rap­port aux défis éco­lo­giques, qu’il per­siste à igno­rer, ce serait aussi une très bonne chose.

Mais ces mesures res­tent de l’ordre de la « démo­cra­tie » au sens étroit, formel du terme. L’économie et le capi­ta­lisme – la liberté des «  Modernes » – échappent à toute remise en cause. Prendre en compte cet élé­ment conduit à un diag­nos­tic sen­si­ble­ment dif­fé­rent, et cela com­mence par une remise en cause des cinq « ori­gi­na­li­tés » sup­po­sées de la crise éco­lo­gique. Invisibilité ? N’est-elle pas le fruit d’un cer­tain ordre social et média­tique ? Les études socio­lo­giques montrent que les citoyens ne retiennent, dans l’achat d’un pro­duit, que les aspects posi­tifs qui leur ont été van­tées, et que les aspects néga­tifs comme la consom­ma­tion d’énergie sont igno­rés. « invi­si­bi­li­sa­tion », plutôt qu’invisibilité. Irréversibilité ? C’est le lot du poli­tique, tout comme l’imprévisibilité. Seule la glo­ba­lité est vrai­ment ori­gi­nale – mais elle n’est pas pro­pre­ment éco­lo­gique, dans ce domaine ce qui vient immé­dia­te­ment à l’esprit, c’est la mon­dia­li­sa­tion éco­no­mique. Ces blo­cages devraient être au cœur d’une réflexion sur la démo­cra­tie éco­lo­gique : inter­dic­tion de toute publi­cité qui ne four­nisse pas une infor­ma­tion com­plète sur le pro­duit ; par­ti­ci­pa­tion des citoyens aux déci­sions des entre­prises, comme le vou­lait le statut SCIC (société coopé­ra­tive d’intérêt col­lec­tif) mis en place par les Verts lors de leur pas­sage au gou­ver­ne­ment ; finan­ce­ment de cir­cuits de pro­duc­tion « courts » per­met­tant de satis­faire les besoins essen­tiels à moindre coût éco­lo­gique etc.


[1] Dominique Bourg, L’Homme-artifice, Gallimard, 1996, p. 10.
[2] ibid., p. 73.
[3] Luc Ferry, Le Nouvel Ordre éco­lo­gique, Grasset, 1992, p. 212.
[4] Dominique Bourg, Les scé­na­rios de l’écologie, Hachette, 1996, p. 32.
[5] Voir Guillaume Sainteny, Les Verts, PUF, 1997.
[6] Alain Renaut et Luc Ferry, Philosophie poli­tique, PUF, 2007, p. 537.
[7] Dominique Bourg et Kerry Whiteside, Vers une démo­cra­tie éco­lo­giqueop. cit., p. 52.
[8] John Locke, Second traité du gou­ver­ne­ment civil, 1690, cha­pitre V.
[9] Antoine Waechter, Dessine-moi une pla­nète, Albin Michel, 1990, p. 219-235.
[10] Notamment Jean Jacob, Histoire de l’écologie poli­tique, Albin Michel, 1999.
[11] Kant, Métaphysique des mœurs I, Introduction, trad. Alain Renaut, 1796, p. 97.
[12] Kant, Métaphysique des mœurs, op. cit., § 60.
[13] Arne Naess, « Deep eco­logy for the 22nd cen­tury », in Georges Sessions (dir.), Deep eco­logy for the 21st cen­tury, Shambala, 1995.
[14] Dave Foreman et Murray Bookchin, Quelle éco­lo­gie radi­cale ?, Atelier de créa­tion liber­taire, 2000.
[15] Alain Renaut et Luc Ferry, op. cit., p. 467-470.
[16] ibid., p. 475-480.
[17] ibid., p. 467-470.
[18] ibid., p. 493.
[19] ibid., p. 506.

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