Cuba : lutter, inventer, résoudre

Par Mis en ligne le 12 novembre 2011

La dis­pa­ri­tion de l’Union sovié­tique en 1989 a plongé Cuba dans une crise sans pré­cé­dent. L’île a lutté au quo­ti­dien pour la survie de son régime et celle de la société tout entière. Mais, dans le même temps, il lui a fallu s’adapter aux nou­velles confi­gu­ra­tions natio­nale et mon­diale. Adaptabilité et résis­tance sont deve­nues les res­sorts d’un État vieillis­sant face à une société nou­velle et chan­geante.

Titre du livre : Cuba. Un régime au quo­ti­dien
Auteur : Vincent Bloch (dir.), Philippe Létrilliart (dir.)
Éditeur : Choiseul
Date de publi­ca­tion : 27/05/11
N° ISBN : 978-2-36159-011-6

Effondrement du mur de Berlin, déman­tè­le­ment du bloc de l’Ést et » période spé­ciale en temps de paix « , Cuba vivait l’une des périodes les plus sombres de son his­toire. A peine sortie d’une crise qui avait fait trem­bler le régime, l’île se voyait à nou­veau fra­gi­li­sée, en 2006, par la mala­die de Fidel Castro. L’arrivée au pou­voir de son frère Raúl don­nait lieu, alors, à maintes conjec­tures sur l’issue du régime.

Nombreux étaient ceux qui pro­nos­ti­quaient déjà la fin d’un État, affai­bli par une crise éco­no­mique dont il pei­nait à se rele­ver ; d’autres, en revanche, voyaient dans l’arrivée de Raúl le ren­for­ce­ment d’une poli­tique auto­cra­tique des frères Castro.

Or, Cuba, tout comme le reste du monde, allait être entraî­née par la mon­dia­li­sa­tion et subir, à son corps défen­dant, les secousses d’une société en pleine muta­tion, qui l’obligeraient à repen­ser, pour le sau­ve­gar­der, le « vieil état”, tout en s’efforçant de l’adapter aux exi­gences, inédites, d’acteurs nou­veaux ou volon­tai­re­ment igno­rés ou écar­tés par le passé.

L’Homme nou­veau, idéal, façonné par la Révolution depuis ses débuts, pri­son­nier d’une idéo­lo­gie mar­quée par une obéis­sance incon­di­tion­nelle à des dogmes sur­an­nés, au centre d’une Histoire cir­cu­laire, allait désor­mais devoir “s’ouvrir au monde”. Étape obli­gée à partir de laquelle le régime cubain devrait faire preuve d’adaptabilité, de prag­ma­tisme, puiser dans ses res­sources, éla­bo­rer d’autres stra­té­gies afin de com­bler le déca­lage gran­dis­sant entre les élites et le reste de la société ; être en mesure d’assurer et de per­pé­tuer, sans ten­sions ni conflits, un contrôle tout aussi rigou­reux sur une société, atta­chée, dans son ensemble, aux idéaux révo­lu­tion­naires mais au sein de laquelle de nou­velles aspi­ra­tions et ten­dances se fai­saient de plus en plus clai­re­ment sentir, à tra­vers, notam­ment, le recours aux nou­velles tech­no­lo­gies, aux blogs.

La rup­ture avec l’Union sovié­tique mit brus­que­ment à jour les dis­fonc­tion­ne­ments du régime cubain, les contra­dic­tions récur­rentes et crois­santes entre un État auto­ri­taire, répres­sif, de plus en plus archaïque et immo­bile, et une société dont le quo­ti­dien, depuis l’avènement de la Révolution, se résu­mait à un per­pé­tuel dépas­se­ment de soi pour trou­ver la force et les res­sources néces­saires (inven­ter) à l’amélioration du quo­ti­dien (résoudre).

Lutter, lutterlutter lutter devint la clé du régime au quo­ti­dien. Lutter “[…] pour le bien commun dans une par­faite sym­biose avec les valeurs poli­tiques mises en exergue par le régime”, lutter pour être “inté­gré” et vu comme un révo­lu­tion­naire “irré­pro­chable”, lutter pour “l’égalité, la jus­tice sociale et la soli­da­rité tiers-mon­diste”, Lutter, inven­terrésoudre.

L’ouvrage col­lec­tif Cuba : un régime au quo­ti­dien dirigé par Vincent Bloch et Philippe Létrilliart apporte au lec­teur un éclai­rage essen­tiel sur une nation “en lutte”, pro­mise par son diri­geant à un “destin d’exception”. A tra­vers la mémoire d’un passé récent, il ana­lyse sans com­plai­sance, mais avec hon­nê­teté et rigueur, la façon dont la nation cubaine s’est construite à partir de dif­fé­rents “res­sorts de domi­na­tion”, jon­glant avec les “normes de confor­mité publique”, à partir d’une stra­té­gie de pou­voir savam­ment éla­bo­rée, fondée, entre autres, sur la “doc­trine de la ‘guerre de tout le peuple’”, la “per­ver­sion de la loi” et “[…] de la citoyen­neté” afin d’occulter tout ce que le régime ren­ferme de répres­sif et de coer­ci­tif.

S’appuyant, en partie, sur les tra­vaux eth­no­gra­phiques d’Oscar Lewis, de Douglas Butterworth, de Juan Clarck et sur les récits de K.S. Karol et de José Llovio Menéndez, sur une période qui s’étend de 1959 à 1989, Vincent Bloch prouve, si besoin était, que les “ […] res­sorts fon­da­men­taux [du régime poli­tique] ont conti­nué d’assurer [son] fonc­tion­ne­ment social, et que la période spé­ciale ne cor­res­pond pas à un effon­dre­ment des normes mais à un effon­dre­ment des valeurs, du sens moral et de la fina­lité de la vie en groupe, au sein d’une société frap­pée par une crise éco­no­mique dont l’ampleur a fait voler en éclats l’égalitarisme rela­tif et les hié­rar­chies sociales qui pré­va­laient jusque-là ”.

Julia Cojimar, pour sa part, sui­vant la métho­do­lo­gie employée par l’anthropologue sué­doise Mona Rosendhal, par­tage, plu­sieurs mois durant, le quo­ti­dien de la famille Vázquez. L’analyse du “ fonc­tion­ne­ment de l’économie domes­tique ” qu’elle réa­lise met en évi­dence l’importance des “ phé­no­mènes de débrouille ” (résoudre) chez les Vázquez et, de façon géné­rale, chez toutes les familles cubaines. Elle sou­ligne le rôle des éco­no­mies alter­na­tives, fami­liales et de voi­si­nage, et sur­tout “ un quo­ti­dien rythmé par l’anxiété et l’incertitude ” de l’approvisionnement, le fossé gran­dis­sant entre les familles ne sub­sis­tant qu’avec le salaire de l’État et celles dis­po­sant de res­sources com­plé­men­taires (parent(s) rési­dant à l’étranger, loca­tion de chambre à un étran­ger…).

Condamner, punir, répri­mer, éli­mi­ner toute forme de dis­si­dence, telles ont été les méthodes adop­tées par le régime cubain pour asseoir sa révo­lu­tion et façon­ner le révo­lu­tion­naire “modèle idéal du groupe”. Au climat de crainte et de méfiance per­ma­nent, ins­ti­tu­tion­na­lisé et léga­lisé, répon­dra la radi­ca­li­sa­tion léga­li­sée d’une révo­lu­tion dont les tech­niques de répres­sion évo­lue­ront selon les époques et les diverses mani­fes­ta­tions de rébel­lion. Or les temps changent… Les Cubains évo­luent et prennent conscience de l’autocensure dans laquelle on les a sciem­ment enfer­més.

De nou­velles formes de contes­ta­tion voient le jour, avec les­quelles le régime cubain doit désor­mais comp­ter. Certes, la répres­sion n’en a pas dimi­nué pour autant mais, ainsi que le sou­ligne Elisabeth Burgos, depuis l’arrivée de Raúl Castro au pou­voir, “[…] son effi­ca­cité s’est vue érodée… à cause de la pos­si­blité pour les dis­si­dents d’informer en temps réel sur les vio­la­tions des droits de l’homme, de prendre des ini­tia­tives et de coor­don­ner des acti­vi­tés de la société civile”.

Dans le même temps, la réha­bi­li­ta­tion pro­gres­sive du rôle de l’Église catho­lique dans la nation, en par­ti­cu­lier, depuis le voyage du pape Jean-Paul II à Cuba, en 1998, “l’effort de réha­bi­li­ta­tion d’une ‘mémoire catho­lique’”, les prises de posi­tion réfor­mistes du car­di­nal Jaime Ortega, la volonté affi­chée d’un dia­logue ouvert, cri­tique et construc­tif avec l’État cubain, au ser­vice de “la récon­ci­lia­tion natio­nale” sont bien la preuve qu’un chan­ge­ment socié­tal pro­fond est en cours. Pour sur­vivre, la révo­lu­tion cubaine a besoin de la société cubaine tout entière. Catholiques, com­mu­nau­tés ecclé­siales de base, laïcs, doivent deve­nir, eux aussi, acteurs des muta­tions qui s’opèrent, de cette “citoyen­neté nou­velle” qui se crée peu à peu, s’impliquer dans une néces­saire tran­si­tion.

Empêtrés dans leur besoin inas­souvi de recon­nais­sance par un État qui n’a pas hésité à les mal­trai­ter, à les cen­su­rer et répri­mer, pris en tenaille entre les “para­mètres pri­maires” et les “para­mètres secon­daires”, qui fixent les limites de la créa­tion, de la pensée, de l’imaginaire, figés par “l’arbitraire du pou­voir et l’incertitude”, englués par le concept de la Revolución, les artistes et les intel­lec­tuels cubains ont dû se prêter à des “com­pro­mis, voire à des com­pro­mis­sions”. Toutefois, selon le poli­ti­logue Yvon Grenier, il n’est pas trop tard pour qu’ils pré­sentent un véri­table regard cri­tique sur la société qui les entoure. Peut-être même, pour­ront-ils, “[…] dans une véri­table tran­si­tion… offrir à la nation cubaine un des rares ponts entre le passé et le futur”.

Ils sont relayés en cela par les rap­peurs cubains. Hérités du rap éta­su­nien, le rap et la culture hip-hop cubains offrent à la jeu­nesse noire cubaine la pos­si­bi­lité d’exister dans un contexte de lutte et de “débrouille” per­ma­nentes. Ces nou­velles formes de résis­tance marquent la volonté de la recréa­tion d’une nation noire, d’une iden­tité noire au sein de la société cubaine. L’État ne s’y trompe pas qui se sert de leur mes­sage pour “ren­for­cer l’image de Cuba en tant que nation métis­sée dotée de racines afri­caines”, “recons­truire l’unité natio­nale et rega­gner de la popu­la­rité”. Les rap­peurs cubains, eux, y gagnent une recon­nais­sance offi­cielle pour leur “genre musi­cal”. Stratégies où l’État comme les rap­peurs trouvent leur compte. Toutefois, la rela­tion de ces der­niers à des “réseaux trans­na­tio­naux”, les échanges cultu­rels et les contrats que cer­tains d’entre eux passent à l’étranger ouvrent une brèche dans laquelle la liberté s’engouffre sans résis­tance pour redon­ner enfin à la parole le rôle qu’elle a perdu.

Surprenante, l’évocation de José Martí, à la fin de l’ouvrage par l’écrivain cubain Antonio José Ponte, mais ô com­bien repré­sen­ta­tive de la révo­lu­tion cubaine, de son leader en par­ti­cu­lier, de ce besoin constant de s’appuyer sur une figure du passé et sur ses écrits pour confor­ter le pré­sent et assu­rer l’avenir. Par la magie du verbe, le “Héros natio­nal”, l’“Apôtre”, est devenu dou­ble­ment héros, guide et gar­dien indé­fec­tibles d’une Révolution dont on lui attri­bue qua­sim­ment la pater­nité. Comme l’auteur, on se prend à espé­rer qu’enfin, “[…] quelle que soit la façon dont se pré­sen­tera le futur pour la culture cubaine, celle-ci devra se réser­ver la pos­si­bi­lité… d’esquiver” enfin, cette “auto­rité indis­cu­table”.

Cuba, un régime au quo­ti­dien est un ouvrage très com­plet. Tous les rouages du régime sont étu­diés, décor­ti­qués, même les plus sen­sibles. Les thèmes abor­dés aussi bien poli­tiques qu’économiques et cultu­rels, décrivent jus­te­ment la façon dont le régime cubain s’est érigé, ses tâton­ne­ments, ses contra­dic­tions, ses erreurs, ses fautes. Les ana­lyses, sobres et pré­cises, éclairent le lec­teur sur les der­niers moments d’un régime auto­ri­taire qui lutte encore pour pré­ser­ver son pou­voir et ruse avec ce qui lui reste d’armes pour sub­sis­ter. Des pistes, inat­ten­dues, sont pro­po­sées pour assu­rer l’avenir de l’île et une tran­si­tion paci­fique. On assiste à l’émergence d’acteurs anciens et nou­veaux, d’une citoyen­neté nou­velle autour de laquelle se construit peu à peu l’unité natio­nale.

Titre du livre : Cuba. Un régime au quo­ti­dien
Auteur : Vincent Bloch (dir.), Philippe Létrilliart (dir.)
Éditeur : Choiseul
Date de publi­ca­tion : 27/05/11
N° ISBN : 978-2-36159-011-6

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