2015 : année de toutes les possibilités

Par Mis en ligne le 21 mars 2015

Vendredi le 6 mars, une cen­taine de per­sonnes se sont réunies dans une classe de l’UQAM à l’invitation du Réseau éco­so­cia­liste pour dis­cu­ter des pers­pec­tives poli­tiques pour les partis de la gauche dite « radi­cale », en Europe et ici, à la suite de l’élection du gou­ver­ne­ment Syriza en Grèce. Pouvons-nous comp­ter sur un « effet domino » et une série de vic­toires, en com­men­çant par celle de Podemos en Espagne ? Est-ce le début de la fin de l’Europe de l’austérité ? Est-ce que, au contraire, les dif­fi­cul­tés ren­con­trées par le nou­veau gou­ver­ne­ment grec vont jeter une douche froide sur le reste de l’Europe et démon­trer que l’optimisme de cette nou­velle gauche était mal placé ?

Afin d’alimenter cette dis­cus­sion, le Réseau avait invité quatre per­sonnes repré­sen­tant autant de partis poli­tiques, tous assez dif­fé­rents les uns des autres, mais ayant en commun le rejet des poli­tiques d’austérité et des racines pro­fondes dans les luttes sociales. La ques­tion des rap­ports entre les mou­ve­ments sociaux et la poli­tique par­ti­sane ainsi que les enjeux du fonc­tion­ne­ment démo­cra­tique interne et des stra­té­gies pour ce type de parti ont été sou­le­vés lors de l’assemblée.

Espagne

Ignacio Hermoso de Mendoza a d’abord pré­senté le parti Podemos, fondé il y a à peine un an en Espagne. Deux mois plus tard, en mai 2014, il obte­nait déjà 8 % des voix lors des élec­tions euro­péennes. Il est main­te­nant en pre­mière place dans les son­dages et espère rem­por­ter des vic­toires lors des élec­tions régio­nales et muni­ci­pales pré­vues en mars et en mai de cette année, puis faire l’histoire en s’emparant du gou­ver­ne­ment du pays en novembre.

Il nous a expli­qué que le succès de son parti est dû à l’impact majeur de la crise éco­no­mique depuis 2008, qui a fait monter le taux de chô­mage à 25 % et pro­vo­qué la mobi­li­sa­tion mas­sive des Indignados en 2012. Aussi, les partis poli­tiques tra­di­tion­nels de gou­ver­ne­ment en Espagne sont notoi­re­ment cor­rom­pus et mènent essen­tiel­le­ment la même poli­tique, qu’il s’agisse des sociaux-démo­crates ou des conser­va­teurs. Il n’est donc pas éton­nant que pour Podemos, la dis­tinc­tion entre la gauche et la droite ne fasse plus partie de leur voca­bu­laire. Leur approche consiste à ras­sem­bler les gens ordi­naires, d’en bas, contre les élites éco­no­miques et poli­tiques, d’en haut, res­pon­sables de la crise.

Son parti pro­pose de redis­tri­buer la richesse et de mieux finan­cer les pro­grammes sociaux par une réforme fis­cale (incluant l’abolition des pri­vi­lèges de l’Église catho­lique) et un audit sur la dette per­met­tant d’en répu­dier une partie. Podemos s’est éga­le­ment pro­noncé, à la suite d’un pro­ces­sus d’élaboration de pro­gramme ouvert et par­ti­ci­pa­tif, en faveur de droits égaux pour les LGBT, pour l’égalité hommes-femmes, pour l’écologie et pour le droit à l’autodétermination des nations qui com­posent pré­sen­te­ment l’État espa­gnol.

Portugal

Niall Clapham-Ricardo a ensuite pris la parole pour pré­sen­ter le Bloco de Esquerda (Bloc de gauche), une coa­li­tion de diverses forces de gauche au Portugal. Ce parti a été fondé en 1999 par la conver­gence de plu­sieurs petits partis, mais compte aujourd’hui aussi beau­coup de membres ayant direc­te­ment adhéré au Bloc plutôt qu’à une de ses com­po­santes. Ses résul­tats élec­to­raux modestes (jusqu’à 10 % des voix) se com­parent à ceux qu’obtenait Syriza il n’y a pas si long­temps !

À noter, comme pour Québec soli­daire, la gauche fémi­niste est une com­po­sante impor­tante du parti. Un regrou­pe­ment de fémi­nistes s’était consti­tué lors d’un pre­mier réfé­ren­dum pour le droit à l’avortement quand le parti socia­liste avait décidé de rester neutre. Ils font aussi de la lutte pour les droits des sans-papiers une prio­rité dans un pays où le racisme ordi­naire n’a pas encore donné nais­sance à une extrême droite mena­çante comme ailleurs en Europe, mais n’en est pas moins un pro­blème majeur.

France

Philippe Molitor repré­sen­tait le Parti de gauche, une for­ma­tion récente formée en 2009 à la suite du départ du Parti socia­liste de plu­sieurs mili­tantes et mili­tants, dont Jean-Luc Mélenchon, qui était leur can­di­dat aux der­nières élec­tions pré­si­den­tielles. Avec le Parti com­mu­niste et quelques autres petites for­ma­tions, il consti­tue le Front de gauche, une coa­li­tion élec­to­rale plus vaste. Plusieurs mili­tantes et mili­tants de ces cou­rants poli­tiques sont éga­le­ment impli­qués dans un mou­ve­ment non par­ti­san en faveur d’une 6e répu­blique, incluant le projet d’une assem­blée consti­tuante.

Le pro­gramme du Parti de gauche est expli­ci­te­ment éco­so­cia­liste et celui du Front de gauche en oppo­si­tion avec les poli­tiques éco­no­miques libé­rales. Pour lui, l’élection de Syriza offre une oppor­tu­nité de refon­der l’Europe sur des bases sociales et démo­cra­tiques. Il est bon de se rap­pe­ler que le traité consti­tu­tion­nel euro­péen a été rati­fié malgré une vic­toire du Non lors du réfé­ren­dum fran­çais.

Il a remar­qué que la vic­toire de Syriza a été rendue pos­sible par l’effondrement de la social-démo­cra­tie du PASOK, dans un pays où le taux de chô­mage est à 25 %. En France, avec 10 % de chô­mage et un PS qui s’accroche à une por­tion de l’électorat notam­ment grâce au mode de scru­tin à deux tours et à des trac­ta­tions diverses au niveau local, le défi est dif­fé­rent.

On lui a demandé com­ment il expli­quait que le Front natio­nal soit le pre­mier parti en France, et non une nou­velle for­ma­tion de gauche comme Syriza. Selon lui, une partie de l’explication tient dans l’association de forces de gauche comme le PC ou le Parti de gauche avec le Parti socia­liste à cause de leur par­ti­ci­pa­tion à divers gou­ver­ne­ments, que ce soit celui de Jospin dans les années 1990 ou diverses admi­nis­tra­tions régio­nales et locales. Le FN béné­fi­cie de la per­cep­tion d’être un parti en dehors des réseaux de pou­voir éta­blis.

Québec

C’est Manon Massé, dépu­tée de Sainte-Marie-Saint-Jacques depuis avril der­nier, qui repré­sen­tait Québec soli­daire. À la suite des pré­sen­ta­tions des trois autres pané­listes sur les ori­gines et les carac­té­ris­tiques de leurs partis res­pec­tifs, elle a fait res­sor­tir trois spé­ci­fi­ci­tés de la gauche qué­bé­coise et de Québec soli­daire : la force des mou­ve­ments sociaux, la ques­tion natio­nale et l’importance du mou­ve­ment fémi­niste.

En effet, l’histoire de Québec soli­daire est celle des mou­ve­ments de lutte contre ce que nous appe­lons aujourd’hui les poli­tiques d’austérité. Elle nous a rap­pelé à quel point les dis­cours tenus par les membres du gou­ver­ne­ment péquiste de Bouchard en 1996 étaient iden­tiques à ceux que tiennent aujourd’hui les ministres libé­raux. Et c’est contre cette poli­tique du défi­cit zéro que le mou­ve­ment des femmes, le mou­ve­ment com­mu­nau­taire et le mou­ve­ment étu­diant s’étaient mobi­li­sés en 1996 à l’époque des Sommets. Elle nous a invi­tés à « conta­mi­ner » les esprits avec nos idées de la même manière que nos adver­saires ont infecté les consciences avec les slo­gans creux du libé­ra­lisme éco­no­mique.

Du côté du mou­ve­ment des femmes, la dépu­tée soli­daire a sou­li­gné à quel point les poli­tiques d’austérité, main­te­nant comme il y a vingt ans, affectent plus dure­ment les femmes, car ce sont elles qui occupent la majo­rité des emplois dans les ser­vices publics et que ce sont encore elles qui se retrou­ve­ront avec une plus lourde tâche de tra­vail infor­mel et non reconnu en raison des réduc­tions de ser­vices. Pour elle, il ne peut pas y avoir de libé­ra­tion des peuples sans libé­ra­tion des femmes et sans une trans­for­ma­tion socia­liste de l’économie. Toutes ces luttes sont indis­so­ciables.

6 mars 2015

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