Concertation et mobilisation

Par Mis en ligne le 13 mars 2015

Dans les années 1970 alors que les mou­ve­ments popu­laires et les syn­di­cats étaient sur un mode offen­sif, le mot « concer­ta­tion » avait une conno­ta­tion plutôt néga­tive. Les élites et les partis poli­tiques, y com­pris le PQ, sur­tout après son élec­tion en 1976, essayaient d’inculquer cette fausse idée que la « lutte ne paie pas ». C’était en fait tout le contraire, et les quelques réformes qui sont venues « domp­ter » le capi­ta­lisme sau­vage de l’époque étaient presque toutes le résul­tat de luttes popu­laires. Par exemple, la loi anti-bri­seurs de grève (que les patrons y com­pris PKP rêvent aujourd’hui d’abolir) a été le résul­tat de batailles très dures, dont l’occupation de l’usine United Aircraft orga­ni­sée par des cama­rades de la FTQ.

Par la suite dans les années 1980, le rap­port de forces a changé, au détri­ment du mou­ve­ment popu­laire. Une fois réélu (1981), le PQ a appli­qué des poli­tiques néo­li­bé­rales. Au nom du néces­saire « ménage » des finances publiques, on a fait ce que le 1 % vou­lait, à savoir repor­ter le far­deau sur les couches moyennes et popu­laires. Des syn­di­cats devant les assauts répé­tés de l’État et des patrons ont reculé, subis­sant ces cou­pures dans la santé et l’éducation, par exemple. Des intel­lec­tuels, bien inten­tion­nés mais sur­tout naïfs, affir­maient alors que la lutte des classes, c’était fini, et qu’il fal­lait se « concer­ter » avec les auto­ri­tés. Une grande partie des éner­gies des mou­ve­ments popu­laires a été alors déviée vers d’interminables « « som­mets » dont le but était, plus sou­vent qu’autrement, de faire endos­ser les poli­tiques du « défi­cit zéro » et autres mots de passe qui vou­laient dire sim­ple­ment : aus­té­rité et aggra­va­tion des écarts.

À moins qu’on se trompe, il n’y a pas eu beau­coup de résul­tats concrets pour la grande masse des gens.

Au tour­nant des années 1990 cepen­dant, des mou­ve­ments ont com­mencé à remettre en ques­tion cette chan­son. Le sec­teur public a com­mencé à prendre de la vigueur. Mais le moment de rup­ture est venu de l’initiative de Françoise David et de la Marche des femmes contre la pau­vreté et la vio­lence. Il faut se sou­ve­nir que Françoise, malgré l’avis des cen­trales syn­di­cales, était sortie du « Sommet socio-éco­no­mique » de 1995 de Lucien Bouchard qui refu­sait de consi­dé­rer des reven­di­ca­tions tout à fait légi­times comme l’augmentation du salaire mini­mum, tou­jours sur le même pré­texte d’assainissement des finances publiques.

Cette pre­mière mobi­li­sa­tion a débou­ché sur une autre grande ini­tia­tive au Sommet des peuples des Amériques (avril 2001). Encore là, des sec­teurs du mou­ve­ment syn­di­cal hési­taient à confron­ter le ter­rible projet consis­tant à livrer les 34 pays de l’hémisphère aux mon­dia­li­seurs et aux États-Unis. Ils accu­saient les oppo­sants, au début dis­per­sés, d’être « gau­chistes ». Lors du Sommet des peuples cepen­dant, l’opinion a bas­culé. La CSN et la CSQ, notam­ment, ont bien com­pris, avec les mou­ve­ments popu­laires, les étu­diants et les groupes de soli­da­rité inter­na­tio­nale, que l’heure n’était pas à s’assoir avec Ottawa et Washington pour négo­cier les « détails ». Quelques mois plus tard, l’initiative de Québec débou­chait sur de nou­velles mobi­li­sa­tions en Amérique du Sud et même aux États-Unis. En 2004, le « grand » projet de la Zone de libre-échange était kaput !

À tra­vers ces expé­riences, les mou­ve­ments popu­laires ont donné un autre sens au mot « concer­ta­tion » qui est deve­nue « conver­gence » et alliances popu­laires. Certes, per­sonne n’est en prin­cipe contre la négo­cia­tion. On sait très bien que les « petites vic­toires » sont impor­tantes, qu’elles impliquent des com­pro­mis, des négo­cia­tions et même par­fois, quitte à se bou­cher le nez, de s’asseoir avec les « dignes » repré­sen­tants du 1%. Mais faire cela n’implique pas d’oublier qu’au point de départ, il y a des inté­rêts de classe, il y a des confron­ta­tions, il y a des luttes.

En 2003, cette pos­ture mili­tante a encou­ragé les mou­ve­ments à affron­ter la « réin­gé­nie­rie » de Charest (ce qui est revenu sur la table avec Couillard). Les syn­di­qués ont bra­ve­ment défié les forces dites de l’ordre pour blo­quer des ins­tal­la­tions stra­té­giques. Les mamans et les papas ont affronté l’hiver pour dire non à la démo­li­tion des gar­de­ries. En 2005, les étu­diant-es, sans beau­coup d’appui sinon que sym­bo­lique, ont tenu tête, tout en se fai­sant trai­ter de « gau­chistes » et fina­le­ment ils ont gagné. Tout cela a miné le gou­ver­ne­ment qui a peu à peu tassé dans le coin ses « réformes » de sau­vage jusqu’à temps qu’il pense le moment venu de se rées­sayer en 2012.

En ce prin­temps mémo­rable, ce sont les étu­diants et appe­lons-le par son nom, l’ASSÉ (devenu CLASSE par ses alliances larges) qui ont pris les devants. Ils ont bien fait leur tra­vail, sans excès de lan­gage, en rame­nant tou­jours l’opinion à l’essentiel. Au début, cer­tains syn­di­cats conseillaient en douce aux étu­diants de céder. Mais le vent a tourné autre­ment et fina­le­ment, tout le monde s’est rallié. Le mou­ve­ment était étu­diant, mais la lutte est deve­nue popu­laire. La vic­toire a été par­tielle, mais cela a quand même été une vic­toire.

Plus tard, quand le PQ a été élu à l’automne 2012, le bon vieux dis­cours de la concer­ta­tion a été sorti des garde-robes. Le PQ, à sa manière habi­tuelle, par­lait des deux coins de la bouche. Certains mili­tants étaient presque contents d’entendre cela après une décen­nie de confron­ta­tions, mais en réa­lité, rien n’était changé. Pauline Marois a cher­ché à s’en tirer, mais ama­douer les mou­ve­ments popu­laires tout en cour­ti­sant l’électorat de droite était en fin de compte une mis­sion impos­sible. Sa défaite et l’arrivée au pou­voir du PLQ sur des bases frau­du­leuses ont fait mal et aujourd’hui, les enjeux sont grands.

Venons-en donc jus­te­ment à main­te­nant.

Il n’y a pas vrai­ment beau­coup de monde à part quelques irré­duc­tibles de la « concer­ta­tion » qui pensent encore qu’on peut s’asseoir et dis­cu­ter hon­nê­te­ment avec un gou­ver­ne­ment qui est somme toute l’émanation de l’Institut éco­no­mique de Montréal. Ce sont des gens déter­mi­nés à rame­ner la société qué­bé­coise avant la révo­lu­tion tran­quille, ce qui implique de détruire les capa­ci­tés de résis­tance des mou­ve­ments popu­laires. Derrière la « réor­ga­ni­sa­tion » du sec­teur de la santé, c’est la désyn­di­ca­li­sa­tion et la pri­va­ti­sa­tion qui sont les enjeux fon­da­men­taux. Le déman­tè­le­ment du sec­teur de l’éducation a pour but de recréer ce qui exis­tait avant 1960, une édu­ca­tion pour la petite mino­rité (7% des enfants ter­mi­naient le cours secon­daire) et des voies déri­vées pour les autres, sous la gou­verne des entre­prises. Les autres acquis sociaux, dont une cer­taine uni­ver­sa­li­sa­tion de l’accès aux ser­vices, les CPE, les congés de paren­taux, le déve­lop­pe­ment des régions, oubliez cela. Quant aux cama­rades du sec­teur privé, même s’ils ne sont pas direc­te­ment la cible, ils vont aussi y passer, si le bull­do­zer néo­li­bé­ral conti­nue sa marche : légis­la­tion contre les grèves (comme à Air Canada et au CN), attaques en règle contre la for­mule Rand, ali­gne­ment par le bas des salaires et des condi­tions de tra­vail (le « modèle » Wal-Mart), etc.

Excusez-nous, c’est la lutte des classes, mais à un moment de cette lutte où le 1% pense que son heure est arri­vée …

Il est donc normal que, pour la plu­part des mili­tant-es, il faut reve­nir à la mobi­li­sa­tion. Il n’y a pas de rac­courci et il faudra donc se tenir debout et dire non. Cette mobi­li­sa­tion, contrai­re­ment à cer­tains adeptes d’une pensée magique, ne se fera pas en un jour. Ce n’est pas en s’excitant, encore moins en trai­tant de « traîtres » tous ceux et celles qui ne veulent pas décla­rer la « grève géné­rale illi­mi­tée » demain matin, qu’on avan­cera. Il faudra accu­mu­ler des forces, comme on le voit dans des régions avec des alliances inédites entre syn­di­cats, groupes popu­laires et tout ce qui est en hon­nête dans la société. En même temps, il faut faire la bataille des idées, comme nos cama­rades de l’IRIS et des orga­ni­sa­tions comme le FRAPRU, la FFQ et bien d’autres. À cette bataille des idées par­ti­cipent éga­le­ment des intel­lec­tuels, des artistes, des jour­na­listes, des scien­ti­fiques qui démo­lissent les men­songes des tar­tuffes des médias-pou­belles. Enfin, on peut éga­le­ment comp­ter sur les cama­rades par­le­men­taires de QS et même, de temps en temps, sur quelques autres élus qui pré­fèrent sauver leur hon­neur plutôt que de s’enfoncer dans la médio­crité du débat d’une pseudo démo­cra­tie qui fait état de sys­tème poli­tique au Québec.

C’est un tra­vail de fourmi, sou­vent invi­sible, lent, patient, ancré, qui repose sur l’effort à la base, dans les régions, dans les quar­tiers, dans les lieux de tra­vail, dans les ser­vices publics, à l’école.

Par ailleurs, la négo­cia­tion avec Couillard, ça vien­dra au bon moment, quand le mou­ve­ment popu­laire aura modi­fié le rap­port de forces. Quand ce dia­logue sera amorcé, il sera bon de se sou­ve­nir des résis­tances pas­sées, mais aussi et sur­tout ce que l’on constate dans la déter­mi­na­tion et de l’organisation à la base, qui démontre à chaque jour de la semaine que rien n’est gagné autre­ment que par la force de nos mou­ve­ments et de leurs capa­ci­tés de se mettre ensemble.

La vraie concer­ta­tion, c’est en fin de compte cela, c’est la conver­gence des mou­ve­ments popu­laires.

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