Un combat pour l’âme des nations

Par Mis en ligne le 23 mars 2015

Le 6 mars der­nier, une cen­taine de per­sonnes se sont réunies dans une classe de l’UQAM à l’invitation du Réseau éco­so­cia­liste pour dis­cu­ter des pers­pec­tives poli­tiques pour les partis de la gauche dite « radi­cale », en Europe et ici, à la suite de l’élection du gou­ver­ne­ment Syriza en Grèce. Dans un deuxième article, Benoît Renaud revient sur un thème qui a tra­versé l’ensemble des pré­sen­ta­tions et de la dis­cus­sion du 6 mars. C’est celui du patrio­tisme et de l’identité natio­nale.

Toute l’Europe semble aux prises avec un grand combat entre la nou­velle gauche radi­cale [1] et l’extrême droite sur la défi­ni­tion et le sens de la résis­tance natio­nale face au rou­leau com­pres­seur néo­li­bé­ral de l’Union euro­péenne. Les poli­tiques d’austérité et le capi­ta­lisme finan­cier n’ont pas de patrie et s’incarnent dans des struc­tures trans­na­tio­nales comme le FMI ou la Banque cen­trale euro­péenne.

C’est contre ce carcan anti­dé­mo­cra­tique que le peuple grec s’est sou­levé lors de l’élection de jan­vier. Et le gou­ver­ne­ment Syriza ne se gêne pas pour évo­quer la fierté natio­nale face au néo­co­lo­nia­lisme de la Troïka. Mais il compte aussi mettre fin à la déten­tion des immi­grantes et immi­grants consi­dé­rés comme illé­gaux. Cette mesure montre bien le peu d’influence réelle du petit parti de droite natio­na­liste qui donne à Syriza les dépu­tés man­quant pour une majo­rité au par­le­ment.

En même temps, en France, c’est le Front natio­nal qui est en tête des son­dages et cause tout un bou­le­ver­se­ment du pay­sage poli­tique. D’ailleurs, Marine Le Pen, en grande déma­gogue, est allée jusqu’à applau­dir à la vic­toire de Syriza ! Mais le sens du combat du FN n’est pas démo­cra­tique, c’est l’hostilité envers l’immigration et les mino­ri­tés, com­bi­née à une iden­ti­fi­ca­tion déma­go­gique avec les couches sociales qui souffrent du néo­li­bé­ra­lisme et voient dans l’étranger (qu’il prenne la forme du capi­ta­liste alle­mand ou du tra­vailleur polo­nais) la source de leurs pro­blèmes.

Tous les États sont issus d’une his­toire faite de luttes sociales com­plexes. Tous les pays ont donc leurs tra­di­tions pro­gres­sistes et démo­cra­tiques d’un côté et leurs tra­di­tions réac­tion­naires et auto­ri­taires de l’autre. Au Portugal, la révo­lu­tion des œillets de 1974 et la consti­tu­tion très pro­gres­sive qui en a résulté s’opposent à la tra­di­tion conser­va­trice, auto­ri­taire et colo­nia­liste de la longue dic­ta­ture de Salazar. La répu­blique espa­gnole des années 1930 avec ses mou­ve­ments anar­chistes et com­mu­nistes fait face à l’héritage de Franco et du catho­li­cisme oppres­sif. La tra­di­tion révo­lu­tion­naire fran­çaise, de 1789 à mai 1968, est constam­ment en lutte avec l’impérialisme brutal de l’État fran­çais et le conser­va­tisme social remon­tant jusqu’à l’ancien régime.

Chez nous, le mili­tan­tisme syn­di­cal et des mou­ve­ments sociaux, de la grève de l’amiante au prin­temps érable, avec ses tra­di­tions inter­na­tio­na­listes et fémi­nistes, s’oppose au vieux fond bleu du temps de Duplessis avec sa chasse aux com­mu­nistes et aux Témoins de Jéhovah. Maintenant, la bataille pour la défi­ni­tion du projet natio­nal oppose Québec soli­daire, avec son projet d’assemblée consti­tuante inclu­sive et sa stra­té­gie de mobi­li­sa­tion sociale, au PQ de Drainville et de PKP avec leur natio­na­lisme iden­ti­taire et un sou­ve­rai­nisme géré à partir du bunker d’un éven­tuel pre­mier ministre péquiste. Il n’y a pas de conver­gence entre ces deux pro­jets, mais au contraire des diver­gences de plus en plus pro­fondes, n’en déplaise aux péquistes et péri­pé­quistes (en orbite autour du PQ) bien inten­tion­nés qui rêvent à la récon­ci­lia­tion de la « grande famille sou­ve­rai­niste ». Le divorce devrait être consommé depuis long­temps !

À l’ère de l’austérité sans nuances, de la crise cli­ma­tique et de l’intensification des riva­li­tés inter­im­pé­ria­listes avec leurs guerres sans fin, il n’y a plus de place pour un grand projet consen­suel vague. L’indépendance sera le résul­tat d’une lutte de la popu­la­tion du Québec contre ses propres élites en même temps que contre la domi­na­tion impé­ria­liste, ou ne sera pas !

Et Québec soli­daire dans tout ça ?

Si on assiste à une pola­ri­sa­tion évi­dente en Europe, il n’en est pas de même au Québec et au Canada, où les dif­fé­rentes nuances de la droite ordi­naire et de la gauche sans projet se dis­putent tou­jours l’essentiel du pay­sage poli­tique. Mais le glis­se­ment de la droite ordi­naire vers l’extrême droite est bien visible avec le régime Harper (la loi C-51, les récentes décla­ra­tions isla­mo­phobes, la sur­en­chère sio­niste et mili­ta­riste, etc.) et le glis­se­ment du PQ, du Bloc et de la CAQ sur le ter­rain iden­ti­taire (Charte des valeurs, méfiance xéno­phobe plus ou moins avouée). L’incident récent impli­quant des jeunes péquistes bien en vue dans une col­la­bo­ra­tion étroite avec des gens du FN montre bien jusqu’où est rendue la dérive impul­sée par Marois en 2007. Heureusement, on n’en est pas encore à un parti ouver­te­ment xéno­phobe et anti-immi­gra­tion de masse comme en Europe, mais le lan­ce­ment d’une branche de PEGIDA [2] au Québec est un signe parmi d’autres qu’une mino­rité de plus en plus auda­cieuse rêve d’imiter l’exemple de la droite iden­ti­taire euro­péenne.

Du côté de la gauche, Québec soli­daire semble encore hési­ter à assu­mer sa rup­ture avec le sys­tème. On parle de dépas­ser le capi­ta­lisme, mais en pra­tique on pro­pose plutôt de le gérer dif­fé­rem­ment. On dénonce le racisme et la xéno­pho­bie, mais on conti­nue à faire des com­pro­mis avec les cou­rants xéno­phobes qui veulent chan­ger nos lois pour rendre la vie encore plus dure à de minus­cules mino­ri­tés sans pou­voir comme les femmes voi­lées. On veut refon­der la démo­cra­tie et les ins­ti­tu­tions avec l’assemblée consti­tuante et l’indépendance, mais on conti­nue à rêver tout haut d’un scru­tin pro­por­tion­nel qui risque de nous embar­quer dans le piège des trac­ta­tions avec les partis tra­di­tion­nels et les coa­li­tions sans prin­cipes.

C’est d’ailleurs l’avertissement le plus clair qui nous venait du repré­sen­tant du Parti de gauche. Ils ont bien du mal à se démar­quer du PS après avoir trop sou­vent col­la­boré avec lui. Pour incar­ner la rup­ture avec l’austérité et la des­truc­tion envi­ron­ne­men­tale que nous promet le capi­ta­lisme, il faut éviter toute asso­cia­tion avec les partis de la ges­tion tran­quille de la régres­sion sociale. Soyons patients. Aux élec­tions d’octobre 2009, Syriza avait obtenu 4,6 % des voix ! Mesurons le succès de Québec soli­daire à sa capa­cité à mettre de l’avant une alter­na­tive claire, glo­bale et concrète, à sa capa­cité de mobi­li­sa­tion et d’implication dans les luttes, sans oublier la réac­tion aller­gique que pro­voquent nos pro­po­si­tions chez les fai­seurs d’opinions à la solde des riches et des puis­sants.

[1] Mentionnons, en plus de Syriza (Grèce), du Bloc des gauches (Portugal), de Podemos (État espa­gnol) et du Front de gauche (France), des mou­ve­ments comme la Campagne radi­cale pour l’indépendance (RIC) en Écosse, l’Alliance contre l’austérité (AAA) en Irlande et Die Linke (Allemagne). [2] un groupe anti-musul­man qui orga­nise des mani­fes­ta­tions en Allemagne et se répand dans d’autres pays d’Europe

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