La conception socialiste de l’enquête ouvrière (1965)

Par Mis en ligne le 20 novembre 2007

J’ai pensé que, pour appor­ter quelques éclair­cis­se­ments sur les « Buts poli­tiques de l’Enquête», le mieux était d’affronter à nou­veau quelques ques­tions du mar­xisme. Nous ris­quons ainsi de cen­trer la dis­cus­sion sur des thèmes théo­riques, que nous pou­vons eux même abor­der de façon peu effi­ciente. Mais je crois qu’il est pos­sible d’éviter ces dan­gers et que nous pou­vons par­ve­nir à donner à ce sémi­naire un but pra­tique : défi­ni­tion du ques­tion­naire, orga­ni­sa­tion et démar­rage de l’enquête. Notre démarche aura peut-être l’avantage, d’autre part, d’aider à pré­ci­ser la méthode de tra­vail adop­tée par les Quaderni Rossi, méthode qui fait encore pro­blème, je crois, pour cer­tains cama­rades. Ceux-ci semblent éprou­ver une cer­taine méfiance à l’égard de la socio­lo­gie et de l’emploi de méthodes socio­lo­giques ; cette méfiance ne me semble pas jus­ti­fiée. Ne serait-elle pas un résidu de fausse conscience, une vision dog­ma­tique du mar­xisme ?

Il est évident que, en employant des méthodes socio­lo­giques à des fins poli­tiques concer­nant la classe ouvrière, nous ne pou­vons que rou­vrir cette dis­cus­sion, étant donné que le fon­de­ment scien­ti­fique d’une action révo­lu­tion­naire, his­to­ri­que­ment ne fait qu’un avec le mar­xisme.

Je vou­drais très briè­ve­ment rap­pe­ler que le mar­xisme. celui du Marx de la matu­rité, est à l’origine une socio­lo­gie. Et qu’est-ce que Le Capital, com­pris comme une cri­tique de l’économie poli­tique, si ce n’est l’ébauche d’une socio­lo­gie ? La cri­tique de l’économie poli­tique, qui, même si elle n’est pas tou­jours suf­fi­sante ou per­sua­sive, est riche­ment docu­men­tée, porte essen­tiel­le­ment sur le carac­tère uni­la­té­ral de cette éco­no­mie. Entendons le bien, ce thème remonte au jeune Marx et il n’y a pas de solu­tion de conti­nuité de celui-ci au Marx du Capital. L’économie poli­tique, qui réduit l’ouvrier a n’être qu’un fac­teur de la pro­duc­tion, n’est pas fausse ; mais elle est limi­tée, car elle appré­hende encore la réa­lité his­to­rique dans le schéma res­treint d’un mode de fonc­tion­ne­ment par­ti­cu­lier, qu’elle adopte ensuite comme s’il était natu­rel et le meilleur pos­sible.

Dans les Manuscrits éco­no­mico-phi­lo­so­phiques et dans toutes les oeuvres du jeune Marx, cette cri­tique de l’économie poli­tique est ensuite reliée à une vision his­to­rique et phi­lo­so­phique de l’humanité et de l’histoire où le terme de com­pa­rai­son est l’homme aliéné. («l’ouvrier souffre dans son exis­tence même, le capi­ta­liste souffre dans l’acquisition de sa richesse morte»).

Le Marx du Capital, au contraire, aban­donne ce thème méta­phy­sique et se contente de diri­ger ses cri­tiques contre le capi­ta­liste, sans plus pré­tendre faire une anti-cri­tique uni­ver­selle par rap­port à l’unilatéralité de l’économie poli­tique bour­geoise.

Pour ma part, je ne crois pas dif­fi­cile de sou­te­nir que l’un des traits fon­da­men­taux du mar­xisme est de consi­dé­rer la socio­lo­gie comme science poli­tique. S’il fal­lait donner une défi­ni­tion géné­rale du mar­xisme, je dirais jus­te­ment que c’est une science poli­tique, comme science de la révo­lu­tion. C’est une science de la révo­lu­tion qu’il faut entiè­re­ment débar­ras­ser de tout mys­ti­cisme, et qui devient, ainsi une obser­va­tion rigou­reuse une ana­lyse à pro­pre­ment parler scien­ti­fique (on pour­rait dire la même chose, d’ailleurs du Marx poli­tique, mais je ne m’y attar­de­rai pas).

Nous pou­vons d’autre part, voir se déve­lop­per une autre démarche paral­lèle à celle de Marx et com­prise sous la déno­mi­na­tion com­mune de mar­xisme : c’est elle qui me parait être à l’origine de cette défiance que le mar­xisme moderne éprouve à l’égard de la socio­lo­gie en tant que telle. On peut. nous le savons fort bien, la faire remon­ter à cer­tains écrits d’Engels, où celui-ci, pré­ten­dant éta­blir un maté­ria­lisme géné­ral et une dia­lec­tique de vali­dité uni­ver­selle, abou­tit à créer un sys­tème, mais se montre peu fidèle à la pensée de Marx. Car la science dia­lec­tique, en s’appliquant indif­fé­rem­ment aux sciences phy­siques et sociales, enlève à la socio­lo­gie sa spé­cia­lité ; elle recrée par rap­port à celle-ci une méta­phy­sique qui est aussi bien celle du têtard et de la gre­nouille que celle du mou­ve­ment ouvrier. Derrière le natu­ra­lisme de la tra­di­tion mar­xiste-enge­lienne et l’objectivisme natu­ra­liste, on voit alors poin­ter une concep­tion mys­tique de la classe ouvrière et de sa mis­sion his­to­rique. La méfiance que l’on porte par prin­cipe à la socio­lo­gie se trouve alors par­fai­te­ment jus­ti­fiée. Il est clair qu’avec une telle ver­sion du mar­xisme il devient impos­sible d’établir une science des faits sociaux.

La socio­lo­gie mar­xiste, qui naît de la cri­tique de l’économie poli­tique, pré­sente un trait spé­ci­fique sur lequel il me semble oppor­tun d’insister. Ce trait permet en effet de tracer une sorte de limite oppo­sant une socio­lo­gie du mou­ve­ment ouvrier et une socio­lo­gie qui ne tient pas compte de ce mou­ve­ment (dire qu’elle est bour­geoise ne serait pas encore jus­ti­fié). La socio­lo­gie de Marx, qui naît de la cri­tique de l’économie poli­tique, naît aussi de la consta­ta­tion que la société capi­ta­liste qu’elle observe en par­ti­cu­lier est fon­da­men­ta­le­ment dicho­to­mique ; l’économie poli­tique, qui est la science éla­bo­rée par cette société, ne donne de la réa­lité qu’une repré­sen­ta­tion uni­la­té­rale et en néglige l’autre moitié.

Le fait de consi­dé­rer la force de tra­vail comme un simple élé­ment du capi­tal ne peut, selon Marx, que limi­ter la vision théo­rique et défor­mer de l’intérieur le sys­tème que l’on construit. L’analyse socio­lo­gique socia­liste (com­prise comme une science poli­tique, puisque c’est une obser­va­tion qui pré­tend dépas­ser cette uni­la­té­ra­lité et trai­ter de la réa­lité sociale dans son entier) se carac­té­rise au contraire par le fait qu’elle consi­dère cha­cune des deux classes qui la consti­tuent fon­da­men­ta­le­ment en res­pec­tant leur spé­ci­fi­cité. Je sou­ligne une fois de plus le carac­tère socio­lo­gique de la pensée de Marx, qui refuse de défi­nir la classe ouvrière à partir du mou­ve­ment du capi­tal, et qui affirme qu’il n’est pas pos­sible de remon­ter auto­ma­ti­que­ment de ce mou­ve­ment à l’étude de la classe ouvrière : la classe ouvrière opé­rant comme élé­ment conflic­tuel et donc capi­ta­liste, ou comme élé­ment d’opposition et donc anti-capi­ta­liste, exige une obser­va­tion scien­ti­fique abso­lu­ment spé­ci­fique.
C’est pour­quoi, de ce point de vue, le fait que la socio­lo­gie perde sa place dans la tra­di­tion mar­xiste me semble l’indice d’une régres­sion.

Je m’arrête un court ins­tant sur ce point.

Au cours de ces vingt der­nières années, l’histoire des idées nous montre l’essor d’une socio­lo­gie qui s’élabore en dehors de la pensée mar­xiste, de la tra­di­tion et même de la pensée mar­xienne, et cela, même si le per­son­nage le plus impor­tant de l’histoire de la socio­lo­gie, Weber, a très sérieu­se­ment et clai­re­ment tenu compte de la pensée de Marx. Je crois que ce phé­no­mène vaut la peine que les Quaderni Rossi y consacrent une étude appro­fon­die et en cerne toutes les carac­té­ris­tiques.

Pour ma part, il me semble que la socio­lo­gie bour­geoise s’est même déve­lop­pée au point de pré­sen­ter les carac­tères d’une ana­lyse scien­ti­fique qui dépasse le mar­xisme. On peut hasar­der une hypo­thèse en termes mar­xiens, et dire que le capi­ta­lisme, ayant perdu comme il l’a fait sa pensée clas­sique dans l’économie poli­tique (crise de l’économie moderne, crise de l’économie sub­jec­tive, etc., ten­ta­tives plus ou moins ban­cales par les­quelles on a voulu reprendre en éco­no­mie le fil de la tra­di­tion clas­sique), a inver­se­ment trouvé sa science non vul­gaire dans la socio­lo­gie. Une hypo­thèse de ce genre per­met­trait aussi de recher­cher les racines objec­tives de ce fait. On pour­rait dire, très en gros, que le capi­ta­lisme, qui doit tout d’abord décou­vrir son propre méca­nisme de fonc­tion­ne­ment, doit au moment de sa matu­rité orga­ni­ser l’étude du consen­sus, des réac­tions sociales qui se greffent sur ce méca­nisme. Ce qui est d’autant plus urgent que le capi­ta­lisme passe à la phase supé­rieure, celle de la pla­ni­fi­ca­tion, et se libère des rap­ports de pro­priété comme élé­ment déter­mi­nant, en fon­dant tou­jours davan­tage sa sta­bi­lité et son pou­voir sur la ratio­na­lité crois­sante de l’accumulation.

Je ne veux abso­lu­ment pas dire par là, que la socio­lo­gie est une science bour­geoise ; au contraire, je dis que nous pou­vons employer, trai­ter, cri­ti­quer la socio­lo­gie comme Marx le fai­sait par rap­port à l’économie poli­tique clas­sique, et donc en y voyant une science limi­tée. Le type d’enquête que nous pro­je­tons, du reste, montre bien que la socio­lo­gie contient toutes les hypo­thèses qui dépassent le cadre de la socio­lo­gie cou­rante. Ce qu’elle cerne est vrai (n’est pas faux en soi), mais est jus­te­ment limité, et pro­voque par là même des défor­ma­tions internes. Cependant elle garde ce qui, selon Marx, carac­té­rise la science, une auto­no­mie fondée sur l’exigence d’une connais­sance rigou­reuse et logique.

Je répète alors que nous devons peut-être nous mêmes nous prouve à l’égard de la socio­lo­gie bour­geoise : il me semble que l’histoire du mar­xisme elle-même démontre au contraire qu’il faut sérieu­se­ment prendre contact avec ce déve­lop­pe­ment de la pensée si l’on veut retrou­ver une pensée poli­tique révo­lu­tion­naire.
Quant à la façon dont cette défiance s’est aggra­vée avec les poli­tiques de type sta­li­nien, c’est là une chose qui n’a même pas à être démon­trée, car il est évident que, dans la grande mys­ti­fi­ca­tion sovié­tique de la pensée sta­li­nienne, créer une sorte de bar­rière par rap­port à la socio­lo­gie était une mesure d’hygiène élé­men­taire : c’était abso­lu­ment indis­pen­sable. Qu’on s’en réfère ou non aux ori­gines his­to­riques, c’est là un fait his­to­rique évident.

Il faut aussi ajou­ter qu’en par­lant de la pensée mar­xienne comme d’une socio­lo­gie, nous évo­quons un thème qui tenait fort à cœur à Lénine. Celui-ci, dans sa jeu­nesse. avait traité des œuvres de Marx comme d’une œuvre de socio­lo­gie : il dit expli­ci­te­ment lui-même qu’il les consi­dé­rait ainsi, et je crois que, sur ce point comme sur bien d’autres, Lénine avait par­fai­te­ment raison. Et main­te­nant, avant d’évoquer un trait de la socio­lo­gie contem­po­raine qu’il fau­drait à mon avis consi­dé­rer d’un oeil cri­tique et avec une grande rigueur, je vou­drais parler du rap­port que l’on peut éta­blir entre l’emploi de l’enquête socio­lo­gique et le mar­xisme. Au fond, je crois que nous avons avancé sur ce thème depuis le tout début des Quaderni Rossi, sans jamais l’avoir déve­loppé jusqu’au bout ; nous l’avons affirmé, mais nous ne l’avons jamais démon­tré rigou­reu­se­ment.

Je sou­ligne encore que la dicho­to­mie sociale de notre monde permet une recherche scien­ti­fique très pous­sée en ce qui concerne cet élé­ment conflic­tuel et en puis­sance anta­go­niste qu’est la classe ouvrière. De ce point de vue nous devons faire de la méthode de l’enquête un point de réfé­rence poli­tique per­ma­nent qui devra ensuite s’exprimer dans un fait précis, dans telle ou telle enquête déter­mi­née ; car elle signi­fie que nous refu­sons d’analyser la classe ouvrière à partir de l’analyse du niveau du capi­tal. En sub­stance, nous repre­nons ainsi à notre compte l’idée de Lénine selon laquelle le mou­ve­ment poli­tique ouvrier naît de la ren­contre du socia­lisme et du mou­ve­ment spon­tané de la classe ouvrière. Si, disait Lénine, le mou­ve­ment spon­tané de la classe ouvrière ne rejoint pas le socia­lisme de façon volon­taire, consciente et scien­ti­fique, c’est l’idéologie de l’adversaire de classe qui se trou­vera en leur lieu de ren­contre. Par la méthode de l’enquête, nous devrions pou­voir éviter toute concep­tion mys­tique de la classe ouvrière ; nous devrions tou­jours pou­voir déter­mi­ner le niveau de prise de conscience que cette classe a atteint ; et nous devrions, dès lors, nous servir de l’enquête pour élever le niveau de la conscience de classe. Le moment de l’observation socio­lo­gique, conduite selon des cri­tères sérieux et rigou­reux, est alors relié par une conti­nuité bien pré­cise à l’action poli­tique : la recherche socio­lo­gique est une sorte de média­tion, sans laquelle nous ris­quons de nous faire une idée opti­miste ou pes­si­miste, de toute façon abso­lu­ment gra­tuite du degré de conscience de classe et de force d’opposition atteint par la classe ouvrière. Or, il est claire que cette consi­dé­ra­tion influence les buts poli­tiques de l’enquête, et en repré­sente même le but prin­ci­pal.
Et main­te­nant je vou­drais sou­le­ver deux ques­tions : Il me semble néces­saire de cri­ti­quer avant de les choi­sir les ins­tru­ments de la socio­lo­gie contem­po­raine. Je pense sur­tout à ceux de la micro­so­cio­lo­gie où les limites fixées à priori pro­duisent pro­ba­ble­ment de grosses défor­ma­tions, puisqu’elles empêchent les rela­tions qui pour­raient appa­raître dans une optique plus large. Dans des recherches de ce genre qui sont même par­fois des recherches anthro­po­lo­giques, on choi­sit très sou­vent des thèmes que l’on isole a priori d’un contexte plus géné­ral. Et que l’on coupe volon­tai­re­ment de ce contexte lui même ; ce qui entraîne une véri­table défor­ma­tion du choix. En fait, on choi­sit très sou­vent des thèmes qui peuvent entrer dans le cadre d’une réso­lu­tion des conflits ; mais on écarte a priori toute rela­tion qui replace les rap­ports sociaux étu­diés dans une pers­pec­tive d’opposition, selon laquelle le sys­tème lui-même serait ren­versé.

Il nous faut abso­lu­ment repen­ser la façon dont le socia­lisme peut se servir de la socio­lo­gie ; les méthodes socio­lo­giques doivent être étu­diées à la lumière d’hypothèses fon­da­men­tales qui découlent d’un fait ini­tial : les conflits peuvent se trans­for­mer en anta­go­nisme et n’être plus dès lors fonc­tion du sys­tème (les conflits étant fonc­tion du sys­tème parce que le sys­tème pro­gresse par eux).

Dans ce contexte, ce que nous avons dit prend une impor­tance fon­da­men­tale : il faut que l’enquête se fasse en partie « à chaud», c’est-à-dire dans une situa­tion par­ti­cu­liè­re­ment conflic­tuelle, à partir de laquelle il faut étu­dier quel rap­port s’établit entre le conflit et l’antagonisme : il faut étu­dier com­ment le sys­tème de valeurs que l’ouvrier exprime en temps normal se trans­forme, quelles valeurs le rem­placent avec une conscience nette de l’alternative ou dis­pa­raissent à ce moment là. Il est en effet des valeurs que l’ouvrier pos­sède en temps normal et qu’il perd au moment d’une lutte de classe, et vice versa.

Il faut plus par­ti­cu­liè­re­ment étu­dier tous les phé­no­mènes qui concernent la soli­da­rité ouvrière, et se deman­der quel rap­port il y a entre celle-ci et le fait de refu­ser le sys­tème capi­ta­liste : il faut déter­mi­ner dans quelle mesure, à ce moment là, les ouvriers sont conscients du fait que leur soli­da­rité porte en elle des forces sociales anta­go­niques. Disons en gros qu’il s’agit de véri­fier dans quelle mesure les ouvriers sont conscients de reven­di­quer une société fondée sur l’égalité par rap­port à une société fondée sur l’inégalité, dans quelle mesure ils sont conscients que cela peut avoir pour la société une valeur géné­rale, une valeur d’égalité en face de l’inégalité capi­ta­liste.

En accen­tuant l’importance de cette enquête à chaud, nous nous réfé­rons à une thèse fon­da­men­tale : c’est qu’une société anta­go­niste en soi n’atteindra jamais son homo­gé­néité par la réduc­tion de l’un des fac­teurs essen­tiels qui la consti­tuent, c’est-à-dire la classe ouvrière.

Il faut alors étu­dier jusqu’à quel point on peut saisir dans le concret l’élan par lequel la classe ouvrière tend à passer du conflit à l’antagonisme, et à faire explo­ser la dicho­to­mie dont vit la société capi­ta­liste ; c’est pour­quoi je crois qu’il faut prêter la plus grande atten­tion à la for­mu­la­tion du ques­tion­naire que l’on uti­li­sera en de telles situa­tions. Je vou­drais ajou­ter quelque chose de par­ti­cu­liè­re­ment impor­tant. Je me réfère une fois de plus à la dis­cus­sion et je dirai que l’enquête – puisqu’on par­lait de la trans­for­ma­tion fon­da­men­tale du capi­ta­lisme, c’est-à-dire de son pas­sage à la pla­ni­fi­ca­tion – doit tenir compte des procès de bureau­cra­ti­sa­tion. Ceux-ci ramènent effec­ti­ve­ment au fait que le capi­ta­lisme passe à la pla­ni­fi­ca­tion, et se fonde de moins en moins sur les rap­ports de pro­priété, et de plus en plus sur la ratio­na­lité de l’accumulation. C’est de la même manière qu’il nous faut consi­dé­rer les trans­for­ma­tions de la classe ouvrière, à la lumière des rap­ports nou­veaux qui s’établissent entre les ouvriers et les tech­ni­ciens. en tenant compte du fait que de nou­velles caté­go­ries sociales se consti­tuent, et en n’oubliant pas que la com­po­si­tion même de la classe ouvrière se trans­forme.

Tels sont, je crois, les deux aspects prin­ci­paux de l’enquête : d’une part, il s’agit de véri­fier la posi­tion et le niveau des deux adver­saires au moment où ils s’affrontent, et de l’autre il faut étu­dier les ten­dances nou­velles que les trans­for­ma­tions de leur statut ont sus­ci­tées dans la conscience de la classe ouvrière et des tech­ni­ciens.
L’enquête, me semble-t-il, ne doit pas oublier le chan­ge­ment qui s’est pro­duit dans l’histoire des rap­ports capi­ta­listes. Disons de manière sché­ma­tique que les rap­ports de richesse et de pou­voir se sont ren­ver­sés. Dans le capi­ta­lisme clas­sique, la richesse était consi­dé­rée comme la fin et le pou­voir comme le moyen ; mais au cours de l’expansion capi­ta­liste, ce rap­port tend à se ren­ver­ser, et c’est le pou­voir qui tend à asser­vir la richesse, ou, si l’on pré­fère, c’est la richesse qui devient le moyen requis pour accroître le pou­voir. Cette trans­for­ma­tion pro­voque évi­dem­ment de graves chan­ge­ments de struc­ture dans tous les rap­ports sociaux. Mais il ne faut pas confondre ces deux aspects pré­do­mi­nants de l’enquête avec ses buts pro­pre­ment dits. Les buts de l’enquête peuvent se résu­mer comme suit : nous atten­dons des moyens que nous vou­lons employer quelque chose de très impor­tant : l’enquête est une méthode cor­recte, effi­cace et poli­ti­que­ment féconde pour ren­trer en contact avec les ouvriers isolés ou avec des groupes d’ouvriers. Non seule­ment il n’y a pas d’écart, de dif­fé­rence, de contra­dic­tion entre l’enquête et ce tra­vail de construc­tion poli­tique, mais l’enquête appa­raît comme un aspect fon­da­men­tal de ce tra­vail. De plus, le tra­vail de dis­cus­sion théo­rique entre cama­rades, avec les ouvriers, etc., auquel l’enquête nous contrain­dra repré­sente un moyen de for­ma­tion poli­tique en pro­fon­deur ; en cela aussi on peut dire que l’enquête est un excellent ins­tru­ment de tra­vail poli­tique. On peut dire aussi que l’enquête est d’une impor­tance déci­sive pour lever les ambi­guï­tés par­fois notoires qui existent dans la for­ma­tion théo­riques que les Quaderni Rossi éla­borent. Comme de nom­breux cama­rades l’ont affirmé, de nom­breux élé­ments de cette ébauche théo­rique pro­viennent de la cri­tique des posi­tions offi­cielles ou des déve­lop­pe­ments de la pensée du mou­ve­ment ouvrier, et n’ont par consé­quence qu’une valeur d’antithèse. Ils n’ont pas de fon­de­ment posi­tif. J’entends par là qu’ils ne sont pas empi­ri­que­ment fondés au niveau de la classe.

Puisqu’il ne nous est pas pos­sible d’effectuer une véri­fi­ca­tion poli­tique véri­table, qui, tout en conser­vant son impor­tance à l’exploration rigou­reuse, nous four­ni­rait en plus des élé­ments macro­sco­piques, des docu­ments incon­tes­tables, le tra­vail de recherche le plus impor­tant que nous puis­sions faire à l’heure actuelle est encore celui dont nous par­lons, car il assure l’unité de la théo­rie et de la pra­tique qui semble nous échap­per aujourd’hui pour des rai­sons objec­tives .Or c’est là un but per­ma­nent et essen­tiel de notre méthode de tra­vail.

Et enfin, nous pou­vons cher­cher à donner à notre tra­vail une dimen­sion euro­péenne. En confron­tant les recherches qu’on a pu faire dans les dif­fé­rentes situa­tions euro­péennes, nous devrions pou­voir pos­sé­der, nous, mais tout aussi bien nos cama­rades alle­mands ou fran­çais, des élé­ments assez impor­tants pour nous per­mettre de défi­nir la pos­si­bi­lité et de trou­ver les bases d’une uni­fi­ca­tion des luttes ouvrières à l’échelle de l’Europe.

[Raniero Panzieri]

Publiée dans les Quaderni Rossi n° 5 (1965). Texte ori­gi­nal en ita­lien ici. Traduit en fran­çais dans Quaderni Rossi, Luttes ouvrières et capi­ta­lisme d’aujourd’hui (Maspéro, 1968).

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