Les classes sociales

Mis en ligne le 13 novembre 2007

À la (re)découverte du concept de classe

« Classes Moyennes » | Enuêtes | Références

Introduction au dos­sier

Depuis quelques années, le concept de classe est dis­paru de la scène au Québec (et dans la plu­part des pays occi­den­taux). Dans l’univers média­tique, poli­tique et intel­lec­tuel, les classes, comme la bour­geoi­sie et le pro­lé­ta­riat (les deux classes « fon­da­men­tales » dans les for­ma­tions sociales capi­ta­listes), sont dis­pa­rues comme par enchan­te­ment. La vul­gate média­tique le dit par­tout, tout le monde (ou presque) fait partie d’une vaste « classe moyenne», à part les « très riches » et les « très pauvres ». Cette classe moyenne est défi­nie par des cri­tères vagues : un emploi (rela­ti­ve­ment) stable et des reve­nus « moyens», ni « trop riche » ni « trop pauvre ».

Les « classes moyennes » comme enjeu

Dans le dis­cours de droite entre­tenu par les think-thank comme l’Institut éco­no­mique de Montréal, le véri­table ennemi de cette « classe moyenne » est le sys­tème de sécu­rité sociale qui avan­tage les « pauvres ». Pour Mario Dumont et Stephen Harper, les « classes moyennes » sont péna­li­sées et ponc­tion­nées. Elles paient « trop d’impôt ». Elles tra­vaillent trop « pour le béné­fice des assis­tés sociaux ». Les pro­grammes sociaux qui sont trop géné­reux « coûtent trop cher » et ne servent pas les inté­rêts de cette « majo­rité silen­cieuse ». Les consé­quences poli­tiques de cette évo­lu­tion sont bien sûr dra­ma­tiques. Non seule­ment on crée les condi­tions pour la construc­tion d’un projet popu­liste réac­tion­naires. Mais aussi on para­lyse les classes popu­laires. Celles-ci, qui sont essen­tiel­le­ment des sala­riés et en très grande majo­rité des tra­vailleurs manuels et intel­lec­tuels, se font dire qu’elles ne sont pas une classe (his­to­ri­que­ment défi­nie par Karl Marx de « pro­lé­ta­riat»), mais un groupe qui doit se défendre contre les exclus.

Le tour­nant des intel­lec­tuels

À un pre­mier niveau, la réa­lité du « monde du tra­vail», pour ne pas parler du pro­lé­ta­riat, ne fait plus partie des « champs prio­ri­taires de recherche » dans les domaines où cela a été tra­di­tion­nel­le­ment impor­tant pour les intel­lec­tuels (la socio­lo­gie par exemple).

À un deuxième niveau, les argu­ments de cette dérive sont repris autour d’un cer­tain nombre de points-clés :

  • Le capi­ta­lisme n’est pas une struc­ture poli­ti­que­ment impo­sée dans la société, mais un « état natu­rel » repré­sen­tant l’évolution de la société. C’est la « fin de l’histoire » comme le dit le poli­ti­co­logue néo­con­ser­va­teur états-unien Francis Fukuyama.
  • Le concept de classe sim­pli­fie la réa­lité qui est faite de mul­tiples « iden­ti­tés » et n’est pas opé­rant.
  • Les méga théo­ries dont le mar­xisme sont une vieille­rie qu’il faut mettre de côté.
  • Le concept de classe se réfère à une pensée archaïque et vio­lente qui pro­meut la lutte pour la lutte et vise à dis­lo­quer la société.

La domi­na­tion d’une socio­lo­gie « post-moder­niste » a ainsi extirpé la recherche sur les classes et les for­ma­tions sociales des ins­ti­tu­tions pro­dui­sant des recherches, du savoir et du sens.

Ce n’est pas seule­ment la droite

Mais l’offensive de la droite n’explique pas tota­le­ment la « dis­pa­ri­tion » des classes dans l’univers des débats. De plu­sieurs manières, la gauche et les mou­ve­ments sociaux s’en sont désap­pro­priés eux-mêmes dans une évo­lu­tion com­plexe et contra­dic­toire :

– Les concepts de classe et de luttes de classes sont iden­ti­tés à un mar­xisme « vul­gaire » asso­cié aux mou­ve­ments d’extrême gauche des années 1970.
– Plusieurs mili­tants et cher­cheurs ne veulent pas que le concept de classe occulte les autres frac­tures sociales décou­lant du genre, de l’identité cultu­relle, etc.
– La notion de classe est deve­nue confuse dans un contexte où le capi­ta­lisme contem­po­rain « déma­té­ria­lise » la pro­duc­tion sociale, ce qui en partie au moins dis­loque les classes dans un écla­te­ment à la fois spa­tial et tech­nique.

Une cer­taine gauche peut ainsi se « réfu­gier » dans des caté­go­ries en appa­rence plus « accueillantes » de peuples, de nations, de com­mu­nau­tés. À l’analyse de la for­ma­tion sociale et des luttes des classes se sub­sti­tue un cer­tain mora­lisme fai­sant appel à l’«humanité», au « dia­logue», à la « tolé­rance ». Le but des mou­ve­ments anti-sys­té­miques est d’humaniser la réa­lité sociale, non de la trans­for­mer.

Retrouver la sub­stance du maté­ria­lisme his­to­rique

Face à ces grandes trans­for­ma­tions, nous vou­lons entre­prendre un cer­tain nombre de tra­vaux dans le but de se réap­pro­prier le concept de classe. Pas seule­ment (ou prin­ci­pa­le­ment) par nos­tal­gie d’une cer­taine époque « glo­rieuse » du mar­xisme. Mais par néces­sité : les concepts en ques­tion sont indis­pen­sables pour com­prendre le monde.

Pour cela, nous devons revi­si­ter un cer­tain nombre d’approches s’inscrivant dans la tra­di­tion du maté­ria­lisme his­to­rique (une expres­sion plus juste que celle du « mar­xisme»). Dans cette tra­di­tion en effet, les classes ne sont pas des « objets», des « caté­go­ries socio­lo­giques», mais des rap­ports sociaux : c’est dans la lutte de classes que se défi­nit l’identité de classes. Prolétariat et bour­geoi­sie ne s’expliquent pas sans la dia­lec­tique des luttes s’opposant les unes aux autres dans une for­ma­tion sociale spé­ci­fique, en l’occurrence, le capi­ta­lisme.

La défi­ni­tion clas­sique de Lénine dans ce contexte nous semble encore valide :
« les classes sont des vastes groupes d’hommes dif­fé­rents les uns des autres par la place qu’ils occupent dans un sys­tème his­to­ri­que­ment déter­miné de pro­duc­tion sociale, par leurs rap­ports … aux moyens de pro­duc­tion, par leur rôle dans l’organisation sociale du tra­vail, par la dimen­sion de leur appro­pria­tion des richesses sociales et par leur mode d’appropriation ».
Par défi­ni­tion donc, les classes sont des concepts chan­geants, mobiles. Même à l’intérieur du capi­ta­lisme, les classes changent parce que le capi­ta­lisme change. La bour­geoi­sie n’est plus la même sous l’impact de la glo­ba­li­sa­tion, de la finan­cia­ri­sa­tion et des nou­velles tech­niques de contrôle capi­ta­liste. De même que le pro­lé­ta­riat, dont l’essence est d’être désap­pro­prié des moyens de pro­duc­tion et forcés de vendre sa force de tra­vail, est en constante évo­lu­tion.

Prolétariat, un concept à tra­vailler

Le pro­lé­ta­riat du début du XXe siècle par exemple, basé sur la main d’œuvre des pre­mières manu­fac­tures est devenu une autre réa­lité au tour­nant du key­né­sia­nisme et de l’ouvrier de masse.

Aujourd’hui sous l’impact des formes contem­po­raines, le pro­lé­ta­riat est éga­le­ment en redé­fi­ni­tion. D’une part sous la forme d’une « mul­ti­tude » déqua­li­fiée, mobile et pré­caire, vul­né­ra­bi­li­sée par une réor­ga­ni­sa­tion capi­ta­liste qui « émiette » le tra­vail pro­duc­tif en seg­ments spa­tia­le­ment et tech­ni­que­ment isolés les uns des autres.

D’autre part sous la forme de pro­duc­teurs tech­ni­que­ment qua­li­fiés qui mani­pulent des caté­go­ries imma­té­rielles (dont l’informatique) actuel­le­ment au cœur du pro­ces­sus capi­ta­liste. Ces pro­lé­taires « en col blanc», au même titre que les sidé­rur­gistes d’antan, pro­duisent des richesses pour le capi­tal qui leur achète leur force de tra­vail. C’est la tran­si­tion du capi­ta­lisme contem­po­rain, explique Toni Negri « d’une orga­ni­sa­tion for­diste du tra­vail à une orga­ni­sa­tion post­for­diste, et du mode de pro­duc­tion manu­fac­tu­rier à des formes de valo­ri­sa­tion (et d’exploitation) plus vastes : des formes sociales, imma­té­rielles ; des formes qui inves­tissent la vie dans ses arti­cu­la­tions intel­lec­tuelles et affec­tives, les temps de repro­duc­tion, les migra­tions des pauvres à tra­vers les conti­nents ».

Dans une pers­pec­tive de gauche donc, un tra­vail théo­rique est néces­saire pour ana­ly­ser cette évo­lu­tion et notam­ment de la com­po­si­tion de classe, c’est-à-dire les trans­for­ma­tions dans les classes à tra­vers les iden­ti­tés qui se défi­nissent à tra­vers leurs luttes. Ce tra­vail est rigou­reux et exi­geant : les classes en effet ne se révèlent pas à l’observation super­fi­cielle. On ne peut pas déce­ler des classes sur la base du com­por­te­ment, de la tech­nique, même des condi­tions de vie. C’est sur le mode d’insertion dans la lutte des classes et la réa­lité contem­po­raine du capi­ta­lisme que cela peut être décor­ti­qué.

Un chan­tier à démar­rer

C’est sur ces ques­tions que le CAP entend consa­crer une partie de ses éner­gies sous formes de textes, d’ateliers, de tables-rondes. Sur notre site inter­net, nous pos­te­rons de manière régu­lière des textes per­ti­nents, écrits par nous-mêmes et par d’autres. Nous allons aussi publier des inter­ven­tions datées sur cette ques­tion des classes, de façon à rendre plus faci­le­ment dis­po­nibles un cer­tain nombre d’outils théo­riques déve­lop­pés en d’autres temps et en d’autres lieux.

Vous trou­ve­rez donc dans ce dos­sier trois « cahiers » qui contiennent divers textes :

– un cahier sur les pers­pec­tives théo­riques contem­po­raines
– un cahier de réfé­rences, qui fait appel à un éven­tail d’auteurs clas­siques ou peu connus
– un cahier d’enquêtes sur les réa­li­tés mul­tiples des classes et des luttes de classes.

-Un cahier sur la situa­tion des « classes moyennes » 

Chacun de ces cahiers sera ali­menté régu­liè­re­ment et consti­tue donc une base de don­nées et d’analyses en évo­lu­tion.

De cette manière nous enten­dons contri­buer modes­te­ment à la recherche et aux débats.

Le CAP
Novembre 2007

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