"Aube de l’odyssée" ?

Une nouvelle opération coloniale contre la Libye

Par Mis en ligne le 22 mars 2011
Après avoir bloqué par un veto soli­taire une réso­lu­tion du Conseil de sécu­rité de l’ONU qui condam­nait l’expansionnisme colo­nial d’Israël dans la Palestine occu­pée, à pré­sent les USA se posent à nou­veau en inter­prètes et cham­pions de la « com­mu­nauté inter­na­tio­nale ». Ils ont convo­qué le Conseil de sécu­rité, non pas pour condam­ner l’intervention des troupes saou­diennes au Bahrein mais pour exiger et fina­le­ment impo­ser le lan­ce­ment de la « no-fly zone » et d’autres mesures de guerre contre la Libye.

D’ailleurs, quelques mesures de guerre avaient déjà été entre­prises uni­la­té­ra­le­ment par Washington et par cer­tains de ses alliés : comme le démontrent l’approche de la flotte mili­taire éta­su­nienne au large des côtes libyennes et le recours à l’instrument colo­nia­liste clas­sique de la poli­tique de la canon­nière. Mais Obama ne s’est pas arrêté là : ces jours der­niers il avait plu­sieurs fois intimé à Kadhafi de façon mena­çante d’abandonner le pou­voir ; il avait appelé l’armée libyenne à opérer un coup d’Etat. L’aspect le plus grave est encore ailleurs. Avec la Grande Bretagne et la France, les USA ont depuis quelques temps lâché leurs agents pour mettre les fonc­tion­naires libyens face à un dilemme : ou passer du côté des rebelles ou bien être défé­rés à la Cour pénale inter­na­tio­nale et passer le reste de leur vie en prison, en tant que res­pon­sables de « crimes contre l’humanité ».

Pour cou­vrir la reprise des plus infâmes pra­tiques colo­nia­listes, l’habituel, gigan­tesque appa­reil mul­ti­mé­dia de mani­pu­la­tion et dés­in­for­ma­tion s’est déchaîné. Et, pour­tant, il suffit de lire avec un mini­mum d’attention la presse bour­geoise elle-même pour s’apercevoir de la trom­pe­rie. Jour après jour on a répété que les avions de Kadhafi bom­bar­daient la popu­la­tion civile. Or voici ce qu’écrivait Guido Ruotolo sur La Stampa du 1er mars (p. 6) : « C’est vrai, il n’y a pro­ba­ble­ment eu aucun bom­bar­de­ment ». La situa­tion a-t-elle radi­ca­le­ment changé les jours sui­vants ? Sur le Corriere della Sera du 18 mars (p. 3) Lorenzo Cremonesi rap­porte de Tobrouk : « Et comme il est arrivé déjà dans les autres loca­li­tés où l’aviation est inter­ve­nue, il s’est agi tout au plus de raid d’avertissement. « Ils vou­laient faire peur. Beaucoup de bruit mais pas de dégât », nous a dit par télé­phone un des porte-parole du gou­ver­ne­ment pro­vi­soire ». Ce sont donc les révol­tés eux-mêmes qui démentent le « géno­cide » et les « mas­sacres » invo­qués pour jus­ti­fier l’intervention « huma­ni­taire ».

A propos des révol­tés. Jour après jour ils sont célé­brés comme des cham­pions de la démo­cra­tie dans toute sa pureté, mais voici en quels termes a été racon­tée leur retraite face à la contre-offen­sive de l’armée libyenne par Lorenzo Cremonesi sur le Corriere della Sera du 12 mars (p. 13) : « Dans la confu­sion géné­rale, des épi­sodes, aussi, de sac­cage. Le plus visible est celui de l’hôtel El Fadeel, où ils ont emporté des télé­vi­seurs, des cou­ver­tures, des mate­las en trans­for­mant les cui­sines en pou­belles, les cou­loirs en bivouacs cras­seux ». Il ne semble pas que ce soit vrai­ment le com­por­te­ment d’un mou­ve­ment de libé­ra­tion ! Le moins qu’on puisse dire est que la vision mani­chéenne du conflit en Libye n’a aucun fon­de­ment.

De plus. On dénonce chaque jour les « atro­ci­tés » de la répres­sion en Libye. Et lisons main­te­nant ce qu’écrit sur l’International Herald Tribune, à propos du Bahrein, Nicholas D. Kristof : « Pendant ces der­nières semaines j’ai vu des cadavres de mani­fes­tants, tués presque à bout por­tant par des coups d’armes à feu, j’ai vu une jeune fille se tordre de dou­leur après avoir été tabas­sée, j’ai vu le per­son­nel d’ambulances être frappé pour avoir tenté de sauver des mani­fes­tants ». Encore : « Une vidéo du Bahrein semble mon­trer des forces de sécu­rité atteindre à quelques mètres d’eux, avec une gre­nade lacry­mo­gène un homme pas très jeune et désarmé. L’homme tombe à terre et essaie de se rele­ver. Ils l’atteignent alors à la tête avec une autre gre­nade ». Si tout cela ne suffit pas, qu’on se sou­vienne que « ces der­niers jours les choses vont beau­coup plus mal ». Avant même que dans la répres­sion, c’est d’abord dans la vie quo­ti­dienne que la vio­lence s’exprime : la majo­rité chiite est obli­gée de subir un régime d’ « apar­theid ».

Pour ren­for­cer l’appareil de répres­sion sont à l’oeuvre des « mer­ce­naires étran­gers » et des « chars d’assaut, armes et gaz lacry­mo­gènes » éta­su­niens. Le rôle des USA est déci­sif, comme l’explique le jour­na­liste de l’ International Herald Tribune, en rap­por­tant un épi­sode qui est en lui-même éclai­rant : « il y a quelques semaines un de mes col­lègues du New York Times, Michael Slackman, a été cap­turé par les forces de sécu­rité du Bahrein. Il m’a raconté qu’on a même pointé les armes sur lui. Craignant que quelqu’un ne tire, il sortit son pas­se­port et cria qu’il était jour­na­liste amé­ri­cain (éta­su­nien, NdT). A partir de là l’humeur chan­gea tout d’un coup ; le leader du groupe s’approcha et prit la main de Slackman, en s’exclamant cha­leu­reu­se­ment : « Ne vous inquié­tez pas ! Nous, nous aimons les amé­ri­cains ! ».

En effet la Cinquième flotte éta­su­nienne est basée au Bahrein : il n’est même pas utile de dire qu’elle comme devoir de défendre ou impo­ser la démo­cra­tie : évi­dem­ment, pas au Bahrein ni même au Yémen, mais seule­ment… en Libye et dans les pays qui, tour à tour, sont pris dans le col­li­ma­teur de Washington.

Pour répu­gnante que soit l’hypocrisie de l’impérialisme, elle n’est pas une raison suf­fi­sante pour passer sous silence les res­pon­sa­bi­li­tés de Kadhafi. Même si his­to­ri­que­ment il a eu le mérite d’avoir chassé la domi­na­tion colo­niale et les bases mili­taires qui pesaient sur la Libye, il n’a pas su construire un groupe diri­geant suf­fi­sam­ment large. De plus, il a uti­lisé les pro­fits pétro­liers pour bâtir d’improbables pro­jets « inter­na­tio­na­listes » à l’enseigne du « Livre vert », au lieu de déve­lop­per une éco­no­mie natio­nale, moderne et indé­pen­dante. Et a ainsi été perdue une occa­sion en or de mettre fin à la struc­ture tri­bale de la Libye et au dua­lisme de vieille date entre Tripolitaine et Cyrénaïque, et d’opposer une solide struc­ture éco­no­mico-sociale aux manœuvres renou­ve­lées et aux pres­sions de l’impérialisme.

Et nous avons cepen­dant d’un côté un leader du Tiers Monde qui de façon gros­sière, confuse, contra­dic­toire et bizarre suit une ligne d’indépendance natio­nale ; de l’autre un leader qui, à Washington, exprime de façon élé­gante, polie et sophis­ti­quée les rai­sons du néo-colo­nia­lisme et de l’impérialisme : eh bien, seul celui qui est sourd à la cause de l’émancipation des peuples et de la démo­cra­tie dans les rap­ports inter­na­tio­naux, ou même celui qui se laisse guider par l’esthétisme plutôt que par le rai­son­ne­ment poli­tique, peut se ranger avec Obama (et Cameron et Sarkozy) !

Mais, en fait, est-il réel­le­ment élé­gant et fin cet Obama qui, bien que décoré du prix Nobel de la paix, ne prend pas un seul ins­tant en consi­dé­ra­tion la sage pro­po­si­tion des pays sud-amé­ri­cains, c’est-à-dire l’invitation de Chavez et d’autres, adres­sée aux deux par­ties en lutte en Libye pour qu’ils fassent un effort pour la solu­tion paci­fique du conflit et pour le salut et l’intégrité ter­ri­to­riale du pays ? Immédiatement après le vote à l’ONU, allant au-delà de la pro­po­si­tion à peine votée, le pré­sident des USA a lancé un ulti­ma­tum à Kadhafi et a eu la pré­ten­tion de le lancer au nom de la « com­mu­nauté inter­na­tio­nale ». Depuis tou­jours, l’idéologie domi­nante révèle son racisme en iden­ti­fiant l’humanité avec l’Occident ; mais cette fois sont exclus de la « com­mu­nauté inter­na­tio­nale » non seule­ment les deux pays les plus peu­plés du monde, mais même un pays-clé de l’Union euro­péenne. En se posant comme inter­prète de la « com­mu­nauté inter­na­tio­nale », Obama a montré une arro­gance raciste pire encore que celle dont fai­saient preuve dans le passé ceux qui ont réduit en escla­vage ses ancêtres.

Est-il élé­gant et fin ce Cameron qui, pour vaincre chez lui l’opposition à la guerre, répète jusqu’à l’obsession que celle-ci répond aux « inté­rêts natio­naux » de la Grande Bretagne, comme si les appé­tits pour le pétrole libyen n’étaient pas déjà clairs ? Qui ne sait que ces appé­tits sont deve­nus plus voraces encore, depuis que la tra­gé­die du Japon a jeté une ombre pesante sur l’énergie nucléaire ?

Et que dire enfin de Sarkozy ? Sur les jour­naux on peut lire tran­quille­ment qu’au-delà du pétrole, il pense aux élec­tions : com­bien de Libyens le pré­sident fran­çais a-t-il besoin de tuer pour faire oublier ses scan­dales et ses gaffes et s’assurer ainsi une réélec­tion ?

Les jour­na­listes et les intel­lec­tuels de cour aiment dépeindre un Kadhafi isolé et har­celé par un peuple lar­ge­ment uni : mais pour qui a suivi les évé­ne­ments, il n’a pas été dif­fi­cile de se rendre compte du carac­tère gro­tesque de cette repré­sen­ta­tion. Le récent vote au Conseil de sécu­rité a démas­qué une autre mani­pu­la­tion : celle qui fabule sur une « com­mu­nauté inter­na­tio­nale » unie dans la lutte contre la bar­ba­rie. En réa­lité, se sont abs­te­nus en expri­mant de fortes réserves, la Chine, la Russie, le Brésil, l’Inde et l’Allemagne ! Les deux pre­miers pays ne sont pas allés au-delà de l’abstention et n’ont pas mis leur veto pour une série de rai­sons : mais il ne faut pas perdre de vue qu’il n’est tou­jours pas facile et que cela peut com­por­ter des pro­blèmes de divers types de défier la super­puis­sance soli­taire. Et il ne s’agit évi­dem­ment pas que de cela : la Chine et la Russie ont obtenu en échange le renon­ce­ment à l’envoi de troupes de terre (et d’occupation colo­niale) ; elles ont évité des inter­ven­tions mili­taires uni­la­té­rales de Washington et de ses alliés les plus proches, comme les inter­ven­tions opé­rées contre la Yougoslavie en 1999 et en Irak en 2003 ; elles ont essayé de conte­nir les manœuvres des cercles les plus agres­sifs de l’impérialisme qui vou­draient délé­gi­ti­mer l’ONU et mettre à sa place l’OTAN et l’ « Alliance des démo­cra­ties » ; et, qui plus est, une contra­dic­tion s’est ouverte au sein de l’impérialisme occi­den­tal conduit par les USA, comme le montre le vote de l’Allemagne.

Si l’on se réfère à un pays comme la Chine dirigé par un parti com­mu­niste, on doit obser­ver que le com­pro­mis qu’elle a voulu accep­ter n’engage en aucune manière les peuples du monde. Comme l’avait expli­qué en son temps Mao Zedong, les exi­gences de poli­tique inter­na­tio­nale et les propres com­pro­mis de pays d’orientation socia­liste ou pro­gres­siste sont une chose, une autre par contre est la ligne poli­tique de peuples, classes sociales et partis poli­tiques qui n’ont pas conquis le pou­voir et ne sont donc pas enga­gés dans la construc­tion d’une nou­velle société. Une chose est claire : l’agression qui se pré­pare en Libye rend plus urgente que jamais la relance de la lutte contre la guerre et l’impérialisme.

Domenico Losurdo
18 mars 2011

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Traduit de l’italien par Marie-Ange Patrizio

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