La Libye et la gauche

Principes et incertitudes

Par Mis en ligne le 21 mars 2011

1. Les théo­ries conspi­ra­tion­nistes sont convain­cantes parce qu’elles reposent tou­jours sur une part de vérité : les conspi­ra­tions existent. La CIA, l’OTAN, le Pentagone, l’UE conspirent de manière per­ma­nente pour garan­tir leurs inté­rêts dans toutes les régions du monde. La Russie, la Chine, la Turquie, le Pakistan et l’Inde aussi. Et aussi Cuba et le Venezuela. Tout le monde conspire parce que la conspi­ra­tion est l’un des ins­tru­ments indis­so­ciable des rap­ports entre les États-nations dans un cadre de luttes impé­ria­listes, anti-impé­ria­listes et inter-impé­ria­listes.

2. Aussi, per­sonne ne peut mettre en doute que l’impérialisme est en train de conspi­rer en ce moment même contre tous les mou­ve­ments popu­laires et contre tout ce qu’ils repré­sentent. Mais les conspi­ra­tions impé­ria­listes conspirent éga­le­ment dans le but de rendre les révo­lu­tion­naires para­noïaques, autre­ment dit, pour qu’ils finissent par croire en l’idée non révo­lu­tion­naire que leur ennemi est omni­po­tent. La dif­fé­rence entre la théo­rie de la conspi­ra­tion et la théo­rie de la révo­lu­tion réside pré­ci­sé­ment dans le fait que cette der­nière consi­dère que si l’impérialisme conspire constament, c’est parce qu’il ne contrôle pas toutes les choses, toutes les forces et que ce que nous appel­lons le « peuple » main­tient tou­jours un poten­tiel « rési­duel » d’indépendance et de résis­tance face aux conspi­ra­tions.

Ce poten­tiel rési­duel, y com­pris en tant que conscience défor­mée ou impré­cise, a à voir avec la réa­lité sociale elle-même ; la pau­vreté, la dou­leur, la frus­tra­tion, la répres­sion. Mohamed Bouazizi ne s’est pas immolé le 17 décembre à Sidi Bouzid mani­pulé par la CIA, mais bien parce qu’il avait été humi­lié par un allié de cette der­nière. Les théo­ries de la conspi­ra­tion sont hégé­liennes : le cours de l’impérialisme coïn­cide natu­rel­le­ment avec celui de la réa­lité. Les révo­lu­tion­naires sont plutôt leib­ni­ziens : l’impérialisme doit constam­ment faire l’effort de sou­mettre l’horloge du monde à sa volonté. Au para­noïaque, on pour­rait dire : « Tu as par­fai­te­ment raison, l’impérialisme mani­pule et contrôle tout : tu en est la preuve vivante ».

3. Les États-Unis, l’UE et l’OTAN auraient pré­féré que rien ne soit arrivé dans le monde arabe. C’est ce que démontrent les pre­mières décla­ra­tions de sou­tien aux dic­ta­teurs amis et leurs manœuvres pour les main­te­nir en place. C’est éga­le­ment le cas en Libye, où ils auraient pré­féré main­te­nir le statu quo, contrai­re­ment à ce qu’affirment aujourd’hui cer­tains amis ana­lystes à la mémoire courte. Il suffit de consul­ter les archives récentes pour confir­mer le fait que c’est le silence qui a pré­do­miné dans un pre­mier temps, ensuite les décla­ra­tions ambi­guës sui­vies de tièdes condam­na­tions pour seule­ment arri­ver au concert d’«indignation » morale actuel.

Les puis­sances néo-colo­niales conspirent pour que rien ne change et, lorsqu’elles ne peuvent éviter l’effondrement, elles conspirent pour tenter d’utiliser les chan­ge­ments en leur faveur. Les choses auraient été bien plus dif­fi­cile pour elles, y com­pris en Libye, si dès le début toutes les forces de gauche avaient déclaré sans réserve leur sou­tien aux révo­lu­tions et aux peuples arabes, à leur soif de démo­cra­tie, de liberté et d’indépendance anti­co­lo­niale.

Ceux qui s’y refusent encore ne se placent pas seule­ment à une dis­tance sidé­rale de ce qui vit réel­le­ment dans la rue arabe, ils per­mettent éga­le­ment ainsi à ceux qui tirent contre la foule en Irak, bom­bardent le Pakistan ou l’Afghanistan et col­la­borent à la des­truc­tion de la Palestine, puissent à nou­veau se pré­sen­ter — l’hypocrisie fonc­tionne tou­jours quand on dis­pose des moyens de com­mu­ni­ca­tion et de des­truc­tion néces­saires — comme les pala­dins des droits de l’Homme et de la démo­cra­tie.

4. Il est évident que l’OTAN veut mettre sa patte sur la Libye main­te­nant qu’une révo­lu­tion est en marche et se trans­forme en guerre civile. Kadhafi, contrai­re­ment aux autres canailles ren­ver­sées, n’est pas tota­le­ment fiable ; il est capri­cieux, instable, ne se laisse pas mani­pu­ler faci­le­ment et, déjà sérieu­se­ment menacé et en tous les cas écarté comme inter­lo­cu­teur, il faut en pro­fi­ter pour éta­blir une solide base mili­taire entre la Tunisie et l’Égypte, deux pays à haut risque, et contrô­ler direc­te­ment les res­sources pétro­lières.

Pourtant, l’opinion géné­rale qui pré­vaut dans la gauche et dans la popu­la­tion arabe est qu’il n’y aura pas d’invasion ter­restre. Nous sommes en train de parler de l’une des régions les plus anti-impé­ria­listes du monde, dans laquelle la Palestine et l’Irak sont tou­jours pré­sentes comme preuve concrète de l’hypocrisie cri­mi­nelle des puis­sances occi­den­tales. Si les États-Unis veulent « démo­cra­ti­ser » le Moyen-Orient et le Maghreb à leur manière, ce serait une grande stu­pi­dité de leur part de courir un tel risque. La mus­cu­la­tion guer­rière et les sanc­tions, ensemble avec la divi­sion ainsi sus­ci­tée dans le camp anti-impé­ria­liste, pro­voquent d’ores et déjà des effets favo­rables à leurs inté­rêts. Sans écar­ter aucune pos­si­bi­lité, il ne semble pas, cepen­dant, qu’il leur convien­drait en ce moment d’aller plus loin.

5. Ce que démontre les menaces actuelles de l’OTAN et des États-Unis, en tous les cas, ce n’est pas que l’Occident ne contrôle pas Kadhafi, mais bien qu’ils ne contrôle pas l’opposition à celui-ci. Les États-Unis n’ont pas envahi l’Irak parce que Saddam Hussein était fort, mais bien parce qu’il était faible, à la fois poli­ti­que­ment et mili­tai­re­ment. À l’époque, de fortes pres­sions se pro­dui­saient à l’intérieur même du régime — et des négo­cia­tions étaient en cours avec l’opposition de gauche en exil — pour qu’une réforme interne mène à une démo­cra­ti­sa­tion. C’est jus­te­ment cela que les États-Unis ne pou­vaient per­mettre. Les États-Unis craignent les peuples et le but de l’impérialisme état­su­nien est tou­jours d’empêcher que les peuples achèvent seuls leurs dic­ta­teurs et prennent leur destin en mains. C’est ce que nous sommes en train de voir aujourd’hui : au plus la chute de Kadhafi se rap­proche, au plus aug­mentent les menaces. Au plus le risque de voir le peuple arabe en finir avec Kadhafi, au plus l’intervention de l’OTAN se fait pro­bable.

6. Les menaces d’invasion sont tou­jours une carte sûre pour l’impérialisme. L’OTAN enva­hit des pays ou menace sim­ple­ment de les enva­hir en pour­sui­vant tou­jours deux buts : empê­cher les luttes popu­laires et forcer les anti-impé­ria­listes à se contor­sion­ner et à sou­te­nir des dic­ta­teurs qui ne s’ajustent pas du tout avec nos inté­rêts et nos prin­cipes. La mani­pu­la­tion média­tique coopère plei­ne­ment ici avec succès. Au plus Kadhafi incarne le mal, au plus ceux qui le sou­tiennent deviennent mépri­sables. Mais nous ne devons jus­te­ment pas tomber dans le piège du sim­plisme impé­ria­liste binaire et de ses for­mules pri­mi­tives : s’ils attaquent Kadhafi, alors cela veut dire que Kadhafi est le « bon » ; si les médias mani­pulent aujourd’hui de manière abjecte, c’est que rien de grave ne se passe en Libye et que tout est un mon­tage de la CIA. Nous aime­rions bien que les choses soient aussi simples et que les médias hégé­mo­niques nous servent ainsi de bous­sole inver­sée infaillible, mais la gauche a l’obligation, ensemble avec celle de dénon­cer et com­battre n’importe quelle inter­ven­tion, d’aborder la situa­tion dans toute sa com­plexité.

L’imagination, disait Pascal, est d’autant plus men­son­gère quand elle ne ment pas tou­jours ; l’impérialisme est d’autant plus dan­ge­reux quand il semble inco­hé­rent. Ce qui ne nous semble pas accep­table, du point de vue de l’éthique révo­lu­tion­naire, et qui nous semble contre-pro­duc­tif d’un point de vue pro­pa­gan­diste, c’est bien de devoir prendre ce genre de déci­sion : entre un dic­ta­teur qui ne nous satis­fait pas tota­le­ment et un peuple qui ne nous convainc pas tout à fait, nous finis­sons par choi­sir, imi­tant en cela l’impérialisme, « l’ami » dic­ta­teur. Le piège est par­fait et il n’est pas nou­veau : pour être « anti-impé­ria­liste », on veut nous obli­ger à ne plus êtres com­mu­nistes.

7. Pour toutes ces rai­sons, toute per­sonne un tant soit peu de gauche ne peut sou­te­nir, jus­ti­fier ou rester silen­cieux devant une inter­ven­tion des États-Unis. Il faut le dire clai­re­ment, haut et fort. Mais il faut éga­le­ment dire de manière aussi claire et forte que la nou­velle situa­tion dans le monde arabe entraîne des risques et qu’il faudra bien choi­sir l’un d’entre eux. Les risques sont au nombre de trois : une inter­ven­tion de l’OTAN ; une vic­toire de Kadhafi et une vic­toire du peuple sou­levé contre lui. L’intervention de l’OTAN consti­tue un risque majeur, non pas parce qu’elle pour­rait ren­ver­ser « notre ami » Kadhafi mais bien parce que, avec la catas­trophe humaine qu’elle pro­vo­que­rait, elle empê­che­rait le droit inalié­nable du peuple libyen à ren­ver­ser lui-même son tyran, mena­çant ainsi les autres peuples frères dans la région du même sort. Le second risque majeur serait une vic­toire de Kadhafi ; à la ter­rible répres­sion que son peuple devrait alors subir, il fau­drait ajou­ter l’effet qu’elle aurait sur la région, tout par­ti­cu­liè­re­ment sur la Tunisie et l’Égypte, pays voi­sins dont les pro­ces­sus de chan­ge­ment pour­raient être para­ly­sés, et y com­pris inver­sés (sans écar­ter, comme cela s’est déjà déroulé dans le passé, une inter­ven­tion plus ou moins directe de « notre ami » dic­ta­teur contre ces pro­ces­sus).

Le troi­sième risque est grand, très grand, mais c’est bien le moindre de tous. C’est le véri­table « moindre mal » : lais­ser un peuple dont nous savons très peu de choses régler ses comptes avec ses diri­geants dans un espace très ouvert, nou­veau et très instable dans lequel, quoi qu’il en soit, nous pou­vons nous aussi « conspi­rer ». Soutenons ce peuple et conspi­rons avec lui !

La crainte des peuples est réac­tion­naire, elle est, par nature, de droite, et quand elle vient de l’Amérique latine révo­lu­tion­naire, elle porte un mes­sage d’une inquié­tante vul­né­ra­bi­lité dont pour­rait éga­le­ment béné­fi­cier l’impérialisme. En pré­ten­dant se défendre en défen­dant un dic­ta­teur, les gou­ver­ne­ments pro­gres­sistes latino-amé­ri­cains se signalent eux mêmes de manière absurde comme cibles et sou­lignent une affi­nité qui devrait être inexis­tante. Nous ne pou­vons res­sen­tir que de la mélan­co­lie en consta­tant que c’est l’impérialisme, qui craint les peuples, qui finit par invo­quer leur nom contre ce qu’il vou­drait réel­le­ment défendre.

Les sou­lè­ve­ments dans le monde arabe ont fait fluc­tuer toutes les maigres réfé­rences qui nous res­taient depuis la fin de la Guerre froide et nous mettent tous en dif­fi­culté. Les impé­ria­listes sont ceux qui réagissent le mieux pour l’instant. Sans doute sont-ils les plus forts, mais ils sont aussi les plus malins. Si, en outre ils étaient justes, ils pas­se­raient presque pour des socia­listes. Pour l’instant, la vic­toire pro­pa­gan­diste leur appar­tient : ils ont démon­tré que nous, les socia­listes, nous ne sommes ni forts, ni malins, ni justes.

8. Espérons que le peuple libyien puisse en finir avec le régime de Kadhafi avant qu’une inter­ven­tion des États-Unis ne nous force à faire ce choix absurde de défendre un cri­mi­nel pour défendre un peuple qui s’est sou­levé contre lui et qui n’acceptera aucune inter­ven­tion étran­gère qui le pri­ve­rait de son droit à le ren­ver­ser.

Publié sur www​.rebe​lion​.org. Traduction fran­çaise par Ataulfo Riera pour le site

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