UNIVERSITÉ POPULAIRE D'ÉTÉ DES NCS - 2013

Syrie : Le monde occidental n’en sort pas gagnant

Grand débat: Repenser l'émancipation

Par Mis en ligne le 18 juin 2013

Rien n’illustre mieux les limites de la puissance du monde occidental que les débats, étalés sur la place publique, qui agitent actuellement ses élites – étatsuniennes notamment, mais aussi ouest-européennes – sur le rôle que leurs pays devraient jouer dans la guerre civile en Syrie.

Je qualifierais les deux lignes en présence d’ « interventionniste », d’un côté, et de « prudente », de l’autre. Avec une certaine véhémence, chaque camp accuse l’autre de pousser à la roue de politiques aux conséquences désastreuses aussi bien pour les Etats-Unis que pour les pays d’Europe occidentale. Le fait est que chaque camp a raison. Les décisions, quelles qu’elles soient, que prendront les Etats-Unis et l’Europe occidentale auront de toute façon des conséquences désastreuses pour eux. C’est l’exemple parfait d’un jeu qui s’avère perdant à tous les coups pour les forces dominantes de la planète.

Quels sont les argu­ments avan­cés de chaque côté ? Dans son édi­tion du 9 mai, le maga­zine Time a demandé à deux per­son­na­li­tés de haut rang qui s’opposent sur ce sujet – Zbigniew Brzezinski et John McCain – de cou­cher par écrit leurs vues sur le sujet : « Syrie : une inter­ven­tion ne fera qu’aggraver la situa­tion  » pour le pre­mier ; « Syrie : une inter­ven­tion est dans notre inté­rêt » pour le second.

L’argumentation de Zbigniew Brzezinski est la sui­vante : « le conflit syrien est d’ordre confes­sion­nel et se situe dans une région explo­sive où une inter­ven­tion état­su­nienne ne ferait qu’augmenter les risques de pro­pa­ga­tion de cette guerre et les menaces directes sur les inté­rêts amé­ri­cains ». Et donc ? « La seule solu­tion consiste à obte­nir le sou­tien de la Russie et de la Chine pour que soient orga­ni­sées, avec le par­rai­nage des Nations unies, des élec­tions aux­quelles, avec un peu de chance, et sous l’effet d’efforts de “per­sua­sion”, Bachar el-Assad accep­te­rait de ne pas par­ti­ci­per. »

Cet argu­men­taire ne convainc guère John McCain. Pour lui, au contraire, « toutes les ter­ribles consé­quences d’une inter­ven­tion que nous pro­met­taient les Cassandres se sont en réa­lité pro­duites, pré­ci­sé­ment parce que nous ne sommes pas inter­ve­nus  ». Et donc ? « Pour l’Amérique, nos inté­rêts sont nos valeurs et nos valeurs nos inté­rêts  ».

Une autre grande figure de l’establishment qui s’est dis­tin­guée par ses appels à la pru­dence est Fareed Zakaria. Il l’a fait savoir dans une tri­bune publiée par le Washington Post du 9 mai. Comme l’on sait, Barack Obama a indi­qué au sujet de l’utilisation d’armes chi­miques par le régime syrien qu’il s’agirait d’une « ligne rouge » qui, si elle était fran­chie, obli­ge­rait les Etats-Unis à s’impliquer acti­ve­ment dans le conflit. La ques­tion de savoir si de telles armes ont bel et bien été employées – et par qui – a fait l’objet de nom­breux débats. Le pré­sident état­su­nien s’en tient à consi­dé­rer que la situa­tion n’est pas encore claire. Il a été, de ce fait, atta­qué par McCain et d’autres avec lui qui l’accusent de saper la « cré­di­bi­lité des Etats-Unis ».

Fareed Zakaria récuse cet argu­ment. Pour lui, si Obama a bien pu faire des remarques quelque peu désin­voltes, « l’on ne rec­ti­fie pas de tels propos par une action mili­taire prise, elle, à la légère ». Lui aussi appelle de ses vœux un accord poli­tique entre les par­ties. Sans quoi le ren­ver­se­ment d’Assad (lors d’une « pre­mière phase  » pour reprendre la ter­mi­no­lo­gie de Zakaria) sera suivi d’une « seconde phase  » qui « pour­rait s’avérer bien plus san­glante, avec les Etats-Unis au milieu  ». Et donc ? « Une inter­ven­tion mili­taire ne mettra pas fin au cau­che­mar huma­ni­taire de la Syrie. Elle ne fera que chan­ger sa confi­gu­ra­tion  ».

Pour les édi­to­ria­listes du Monde, cette vision des choses n’a rien de plau­sible en soi. De leur point de vue, la visite du secré­taire d’Etat état­su­nien John Kerry à Moscou équi­vaut à une tra­hi­son. Ils y voient un « renon­ce­ment de l’Occident » par rap­port aux demandes for­mu­lées en août der­nier par les Etats-Unis, la Grande-Bretagne, la France et l’Allemagne pour que la démis­sion d’Assad soit la condi­tion préa­lable à des dis­cus­sions poli­tiques intra-syriennes.

Des puis­sances occi­den­tales, c’est la France qui a adopté la ligne la plus ouver­te­ment « inter­ven­tion­niste ». Mais dans l’interview que le ministre des affaires étran­gères, Laurent Fabius, a donnée le 9 mai au Monde, la ques­tion lui a été posée de savoir si la France n’était pas en train d’adopter une « posi­tion atten­tiste ». Sa réponse a semblé embar­ras­sée, sou­li­gnant que la France ne pou­vait seule résoudre la situa­tion. Il a ensuite esquissé quatre orien­ta­tions, la pre­mière consis­tant à« conti­nuer de pous­ser à une solu­tion poli­tique », ce qui vaut, dans une cer­taine mesure, assen­ti­ment du dépla­ce­ment de Kerry à Moscou.

Le Premier ministre bri­tan­nique, David Cameron, a lui aussi été l’un des cri­tiques les plus bruyants d’Assad. Mais il se montre remar­qua­ble­ment timoré quant à tout enga­ge­ment mili­taire. Il a fait une décla­ra­tion, restée célèbre, selon laquelle il n’enverrait aucun soldat bri­tan­nique sur le ter­rain en Syrie (« no boots on the grounds  »). En réa­lité, aucun gou­ver­ne­ment occi­den­tal ne semble dis­posé à le faire. McCain lui-même ne le réclame pas. Il dit juste que cette ques­tion ne se posera pas car les Etats-Unis peuvent atteindre leurs objec­tifs sim­ple­ment par une com­bi­nai­son de zone « d’exclusion aérienne » (« no fly zone  »), de recours aux drones et d’aide mili­taire aux rebelles. Pour leur part, les mili­taires état­su­niens ont dit et répété qu’une telle zone consti­tue­rait un défi opé­ra­tion­nel qui pour­rait bien néces­si­ter, au final, l’envoi de sol­dats au sol.

Dans le même temps, le gou­ver­ne­ment Assad, comme les forces rebelles, ont accueilli frai­che­ment, sinon avec une franche hos­ti­lité, les pro­po­si­tions de pour­par­lers copar­rai­nés par les Etats-Unis et la Russie. Comme si la situa­tion n’était pas déjà assez grave du point de vue des Etats-Unis et des occi­den­taux, Moaz al-Khatib, le diri­geant du groupe rebelle qu’ils sou­tiennent – la Coalition natio­nale syrienne – a démis­sionné pour mar­quer sa frus­tra­tion à l’égard de autres rebelles mais aussi des gou­ver­ne­ments occi­den­taux.

Cette démis­sion a eu, entre autres consé­quences, que cer­tains rebelles jusque-là affi­liés à la Coalition natio­nale syrienne ont fait défec­tion au profit de Jabhat al-Nousra, groupe se récla­mant d’al-Qaïda et bête noire des gou­ver­ne­ments occi­den­taux qui le consi­dèrent offi­ciel­le­ment comme une entité ter­ro­riste. Cet élé­ment nou­veau ren­force évi­dem­ment le camp des « pru­dents ».

Ce fai­sant, chacun en Syrie pour­suit son propre chemin, tout le monde ful­mi­nant contre tout le monde et contre l’absence de sou­tien des puis­sances occi­den­tales. Les Etats-Unis (et l’Europe occi­den­tale) n’ont pas d’options valables et leurs élites vont conti­nuer, par consé­quent, de s’affronter, chaque camp conti­nuant de pro­po­ser des poli­tiques sans effets pra­tiques.

La guerre civile se pour­suit. Elle a déjà coûté la vie à un nombre immense de Syriens et ce bilan va conti­nuer de s’alourdir. Des flots de réfu­giés inondent les pays voi­sins, en par­ti­cu­lier la Jordanie. Le conflit se pro­page et pour­rait deve­nir tota­le­ment hors de contrôle. Il n’est pas du tout exclu que les inter­ven­tion­nistes rem­portent la partie et que tout le Moyen-Orient se retrouve plongé dans un conflit gigan­tesque, incon­trô­lable et sans fin.

Le mot-clé est « hors de contrôle ». Ce que les Etats-Unis (et l’Europe occi­den­tale) veulent faire, c’est « contrô­ler » la situa­tion. Ils n’y arri­ve­ront pas. D’où, d’un côté, des « inter­ven­tion­nistes » qui poussent des hur­le­ments et, de l’autre, des « pru­dents » qui traînent les pieds. C’est un jeu per­dant pour le monde occi­den­tal mais les popu­la­tions du Moyen-Orient n’y ont rien « gagné » non plus.

Immanuel Wallerstein

Traducteur : TL

Ce texte a d’abord été publié sur le site « Mémoire des luttes » : http://​www​.medelu​.org/​S​y​r​i​e​-​l​e​-​m​o​n​d​e​-​o​c​c​i​d​e​n​t​a​l​-n-en

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Ces com­men­taires, bimen­suels, sont des réflexions consa­crées à l’analyse de la scène mon­diale contem­po­raine vue dans une pers­pec­tive de long terme et non de court terme.

Une réponse à “Syrie : Le monde occidental n’en sort pas gagnant”

  1. martin dufresne dit :

    Je m’étonne un peu que cet article nous demande de prendre pour acquis que les évé­ne­ments de Syrie sont une « guerre civile », appe­lant une « inter­ven­tion » de l’Occident et que la seule ques­tion en jeu est la pos­si­bi­lité de succès d’une telle agres­sion. Le lien entre « guerre civile » et ren­ver­se­ment du gou­ver­ne­ment Assad n’est jamais pré­cisé. Et l’auteur garde un silence dis­cret sur les gou­ver­ne­ments qui arment les « rebelles » (mer­ce­naires) qui tentent de ren­ver­ser l’État en Syrie. L’auteur parle d' »uti­li­sa­tion d’armes chi­miques par le régime syrien », même s’il recon­naît plus loin (en trois mots) qu’on ne sait pas quel camp les uti­lise.
    Il me semble que les mal­ver­sa­tions aujourd’hui avé­rées des « inter­ven­tions » mili­taires de l’Occident contre l’Iraq et la Libye – entre autres – jus­ti­fie­rait que l’on se garde une petite gêne avant de pré­sen­ter la situa­tion dans cette optique ligne dure/​ligne soft d’une agres­sion par l’Occident dont on sug­gère qu’elle est iné­luc­table et morale.