UNIVERSITÉ POPULAIRE D'ÉTÉ DES NCS - 2013

Le capital canadien dans l’environnement néolibéral

Axe: Réinventer le Québec

Par Mis en ligne le 03 juillet 2013

Comment le capi­tal cana­dien s’est-il adapté au nou­veau contexte de mon­dia­li­sa­tion pour en tirer le meilleur parti, tout en contri­buant à le mode­ler ? Quels sont les obs­tacles qu’il ren­contre et les défis aux­quels il est confronté suite à la crise de 2008-2009 ?

Au cours de la tren­taine d’années mar­quée par la montée du néo­li­bé­ra­lisme, le capi­tal cana­dien a connu dans l’ensemble une période faste qui a favo­risé la crois­sance éco­no­mique, mais aussi entraîné une plus grande inéga­lité dans la répar­ti­tion de la richesse au détri­ment des classes labo­rieuses et popu­laires.

La mon­dia­li­sa­tion, l’ouverture des mar­chés, la déré­gle­men­ta­tion, la finan­cia­ri­sa­tion, sont arri­vés à point nommé pour le capi­tal cana­dien au moment où il com­men­çait à se trou­ver à l’étroit à l’intérieur de ses fron­tières, avec son marché domes­tique limité à moins de 30 mil­lions d’habitants. Ces chan­ge­ments ont favo­risé l’extension de ses acti­vi­tés à l’échelle inter­na­tio­nale dans des domaines où il pos­sé­dait des capa­ci­tés ou une exper­tise par­ti­cu­lière : finances, ingé­nie­rie, mines, maté­riel de trans­port. En contre­par­tie, il a dû aban­don­ner cer­taines indus­tries de fabri­ca­tion à cause de la concur­rence trop vive des pays émer­gents, ou lais­ser le champ libre aux capi­taux étran­gers qui en ont pro­fité pour mettre le grap­pin sur la plu­part des grosses entre­prises minières cana­diennes : Inco, Falconbridge, Alcan, Dofasco pour le fer et l’acier.

Dans le sec­teur de l’extraction pétro­lière et gazière, le capi­tal cana­dien, étroi­te­ment imbri­qué avec les capi­taux amé­ri­cains, tient encore son bout. Mais de plus en plus de joueurs étran­gers mani­festent leur inté­rêt, par­ti­cu­liè­re­ment cer­tains pays arabes et asia­tiques. Le capi­tal d’État, très engagé dans l’exploitation pétro­lière dans plu­sieurs pays, est éga­le­ment poussé à s’internationaliser. Après les blo­cages oppo­sés par le gou­ver­ne­ment Conservateur à la prise de contrôle étran­gère de la com­pa­gnie MDA (satel­lites de car­to­gra­phie), puis de Potash Corp., le géant mon­dial de la potasse, il deve­nait pro­blé­ma­tique de faire oppo­si­tion aux visées de la société d’État chi­noise CNOOC sur la pétro­lière Nexen ou celles de la société d’État indo­né­sienne Petronas sur la pétro­lière Progress. C’est pour­quoi les deux tran­sac­tions ont fina­le­ment été approu­vées.

Ce qui est cri­tique pour tous ces groupes, c’est de désen­cla­ver le pétrole des sables bitu­mi­neux de l’Alberta afin d’accroître la pro­duc­tion et d’augmenter les prix, actuel­le­ment réduits à cause des coûts de trans­port. C’est ce qui amène le gou­ver­ne­ment Harper à mettre tout son poids pour appuyer les pro­jets de pipe­lines vers l’ouest (Northern Gateway), vers le sud (Keystone XL) ou vers l’est pour rejoindre Montréal, Québec et pos­si­ble­ment St-John au Nouveau Brunswick ainsi que Portland dans le Maine. Mais ce n’est pas comme si c’était fait. Des alter­na­tives se pré­sentent, tandis que de vives oppo­si­tions se mani­festent de toutes parts.

Pour des rai­sons variées qui ont trait à la désué­tude tech­no­lo­gique, l’intensification de la concur­rence des pays émer­gents, la faible crois­sance des mar­chés tra­di­tion­nels d’exportation, la force du dollar cana­dien poussé par la demande inter­na­tio­nale de matières pre­mières, le sec­teur de fabri­ca­tion au Canada s’affaiblit. Il y a bien sûr des excep­tions, comme Bombardier dans l’aéronautique, mais dans l’ensemble ce sec­teur perd du ter­rain et le capi­tal cana­dien y perd pied peu à peu. Les déboires de RIM, fleu­ron de la tech­no­lo­gie de pointe cana­dienne dans les com­mu­ni­ca­tions avec son Blackberry, qui survit dif­fi­ci­le­ment aux assauts des iPhone ou Android, en four­nit une autre illus­tra­tion. Au Québec, le nombre de fer­me­tures d’établissements du sec­teur manu­fac­tu­rier est alar­mant. Il n’y a plus de pro­duc­teurs d’électroménagers, les indus­tries fores­tières et pape­tières ne sont plus que l’ombre de ce qu’elles étaient, les labo­ra­toires phar­ma­ceu­tiques dis­pa­raissent les uns après les autres.

Le sec­teur des finances pré­sente un contraste sai­sis­sant. Appuyé sur une éco­no­mie forte et stable, hau­te­ment concen­tré, opé­rant selon des normes pru­den­tielles rela­ti­ve­ment strictes, le capi­tal finan­cier cana­dien a bien résisté à la crise finan­cière pour ensuite prendre plus d’expansion grâce à des acqui­si­tions à l’étranger Des pro­fits de 28 mil­liards ont été enre­gis­trés en 2012, cor­res­pon­dant à un ren­de­ment de 17 % sur l’avoir des action­naires. C’est moins qu’avant la crise où le ren­de­ment attei­gnait 21 %, mais c’est beau­coup plus qu’au moment de la crise. Cette branche du capi­tal cana­dien a bien résisté aux intru­sions étran­gères, notam­ment lors de la ten­ta­tive de prise de contrôle de la bourse cana­dienne TMX par la bourse de Londres (LSE). La créa­tion du consor­tium finan­cier Maple consti­tué de plu­sieurs grandes banques cana­diennes, les réser­voirs de fonds de pen­sions cana­dien et qué­bé­cois, et d’autres ins­ti­tu­tions finan­cières qué­bé­coises (Desjardins, Fonds de soli­da­rité) ont permis de reprendre le contrôle de la bourse.

On voit d’ailleurs depuis quelques années les réser­voirs de capi­taux des fonds de pen­sion, comme l’Office d’investissement du Régime de pen­sions du Canada (OIRPC), la Caisse de dépôt et pla­ce­ment du Québec, Teachers, jouer un rôle plus actif dans le sou­tien des entre­prises cana­diennes, notam­ment pour appuyer leur expan­sion à l’étranger.

Le capi­tal qué­bé­cois, ce qu’on appelle com­mu­né­ment Québec Inc., n’est pas en reste. Dans bien des cas, les capi­taux ont atteint une taille qui les pousse à s’extérioriser. Si la pro­pen­sion natu­relle était de débor­der sur le marché cana­dien, on ne se for­ma­lise plus pour inves­tir les mar­chés amé­ri­cain ou euro­péen, comme l’illustrent les cas de la chaîne de dépan­neurs Couche-Tard, la firme de ges­tion CGI ou les fro­mages Saputo. En même temps, ceux qui accèdent aux ligues majeures, comme les quin­caille­ries Rona, risquent de se frot­ter aux gros pois­sons comme Lowe’s qui a cher­ché à en prendre le contrôle, bien que sans succès pour le moment.

Ce n’est guère l’harmonie qui règne dans cet uni­vers. L’arrivée du géant amé­ri­cain Target sur le marché cana­dien risque de semer la pagaille chez les autres détaillants. L’opposition des câblo­dis­tri­bu­teurs Quebecor, Cogego et Eastlink à la ten­ta­tive de Bell Canada pour avaler Astral Media a par­tiel­le­ment réussi à faire échouer l’opération. Bell devra modé­rer ses appé­tits et se conten­ter de quelques mor­ceaux choi­sis de la galaxie Astral. Le dos­sier de la bourse TMX a éga­le­ment fait res­sor­tir les cli­vages entre les banques cana­diennes. Par ailleurs, la finance onta­rienne est peut-être pré­do­mi­nante, mais elle n’est pas hégé­mo­nique, comme l’a illus­tré l’échec de la ten­ta­tive pour ins­tau­rer une auto­rité pan­ca­na­dienne des valeurs mobi­lières face à l’opposition de plu­sieurs pro­vinces. Ce qui appa­raît plutôt sin­gu­lier, dans cette foire d’empoigne, c’est le ras­sem­ble­ment de la plu­part des banques cana­diennes avec Québec Inc. pour sauver la bourse cana­dienne. Faut-il y voir une nou­velle conver­gence ?

Suite à l’Alena, au milieu des années 1990, le Canada a pour­suivi une poli­tique agres­sive visant à éta­blir des accords bila­té­raux de libre-échange. Il en existe pré­sen­te­ment une dizaine et une dou­zaine d’autres sont en chan­tier. Mais celui qui aurait vrai­sem­bla­ble­ment le plus d’impact serait l’Accord éco­no­mique et com­mer­cial global avec l’Union euro­péenne (AEGC). Les négo­cia­tions menées en sour­dine seraient sur le point d’aboutir, avec pos­si­ble­ment des inci­dences pro­blé­ma­tiques dans plu­sieurs domaines, notam­ment les mar­chés publics, la pro­priété intel­lec­tuelle, l’agriculture, le sec­teur finan­cier. Parallèlement, l’amorce de négo­cia­tions entre les États-Unis et l’Union euro­péenne pour­rait venir per­tur­ber ces négo­cia­tions.

Tout cela entraîne des trans­for­ma­tions de l’appareil pro­duc­tif cana­dien. Dans la pro­duc­tion de biens, les indus­tries extrac­tives se sub­sti­tuent à la fabri­ca­tion. Dans les ser­vices, la finance prend plus d’importance. Selon tous les indi­ca­teurs, (valeur de la pro­duc­tion, pro­fits, inves­tis­se­ments, emploi, heures tra­vaillées), le centre de gra­vité de l’économie cana­dienne se déplace vers l’ouest, avec la finance qui a un ancrage pré­do­mi­nant en Ontario, le pétrole et le gaz dans les Prairies. Cela n’est pas sans consé­quences aux plans démo­gra­phique et poli­tique, comme l’illustre entre autres le redé­cou­page en cours de la carte élec­to­rale, à l’avantage des régions à l’ouest du Québec.

En somme, le capi­tal cana­dien, comme le capi­tal qué­bé­cois, dis­pose d’une base d’accumulation consti­tuée par son marché inté­rieur sur lequel il peut prendre appui. Il est for­te­ment resauté. Il opère en sym­biose avec les réser­voirs d’épargne publique et de fonds de pen­sion. Il s’inscrit dans un cadre ins­ti­tu­tion­nel et régle­men­taire qui lui offre un sou­tien et une pro­tec­tion non négli­geable.

Cela dit, les pers­pec­tives se dété­riorent. Depuis la der­nière réces­sion, les excé­dents com­mer­ciaux cana­diens ont fondu à cause de la dégra­da­tion du contexte inter­na­tio­nal. La pro­duc­tion manu­fac­tu­rière bat de l’aile. L’énergie, les pro­duits de base sont à la merci d’un revi­re­ment conjonc­tu­rel de l’économie inter­na­tio­nale. L’essor de l’exploitation du pétrole et du gaz de schiste aux États-Unis réduit l’attrait du pétrole de l’Alberta, tandis que les incer­ti­tudes entraînent le report de pro­jets miniers dans le Grand Nord. L’endettement des par­ti­cu­liers, qui atteint le niveau record de 165 % du revenu dis­po­nible, finira tôt ou tard par com­pro­mettre le rythme des dépenses de consom­ma­tion des ménages et de construc­tion rési­den­tielle. Les gou­ver­ne­ments, obsé­dés par la réduc­tion des défi­cits occa­sion­nés par la réces­sion, ne contri­buent guère au sou­tien de l’économie. Bref, l’économie « forte et stable » qui sert de point d’appui et de trem­plin pour l’expansion du capi­tal cana­dien fait face à des pers­pec­tives plutôt moroses.

En outre, le schéma d’accumulation qui s’était mis en place à l’échelle mon­diale a volé en éclats avec la crise finan­cière de 2008, et rien ne l’a rem­placé. En gros, celui-ci arti­cu­lait la consom­ma­tion à crédit nord-amé­ri­caine et euro­péenne avec la pro­duc­tion manu­fac­tu­rière asia­tique, le tout sti­mu­lant la demande mon­diale pour l’énergie et les matières pre­mières par­tout où il s’en trouve. Cette dyna­mique s’est enrayée, ce qui débouche sur une inten­si­fi­ca­tion des guerres com­mer­ciales. Plus encore, l’accroissement des inéga­li­tés de reve­nus engen­dré par des décen­nies de néo­li­bé­ra­lisme conduit pro­gres­si­ve­ment à un étouf­fe­ment de l’économie.

En défi­ni­tive, l’internationalisation du capi­tal cana­dien dans l’environnement néo­li­bé­ral l’a plutôt bien servi jusqu’à pré­sent, mais le rend main­te­nant beau­coup plus sen­sible et vul­né­rable face aux défaillances et convul­sions qui affligent cet uni­vers.

Les commentaires sont fermés.