Le capital au XXIe siècle

Richesse des données, pauvreté de la théorie

Par Mis en ligne le 11 mars 2014

Le capi­tal au XXIè siècle (Seuil, 2013) de Thomas Piketty a été salué una­ni­me­ment. Au delà d’une mise en pers­pec­tive inédite des don­nées his­to­riques sur les inéga­li­tés de reve­nus et de patri­moines, l’ambition d’interprétation d’économie poli­tique qui l’accompagne est par­ti­cu­liè­re­ment bien­ve­nue. Les faits sty­li­sés qu’il pré­sente et les ques­tions qu’il pose jettent les jalons d’un pro­gramme de recherche pas­sion­nant et vital sur les trans­for­ma­tions des rap­ports de classe dans le long terme.

Piketty prend le risque de quit­ter le ghetto de la tech­ni­cité néo­clas­sique pour confron­ter aux enjeux poli­tiques et sociaux de notre époque, cela doit être salué. Mais on demeure loin de l’économie poli­tique… Las, comme le sou­ligne Robert Boyer [3], le rap­port sala­rial, « le rap­port de domi­na­tion propre à l’organisation de la pro­duc­tion dans une éco­no­mie capi­ta­liste » est le grand absent du livre…

Dans la recen­sion que nous publions, Michel Husson pense cet oubli et en dis­sèque la logique dans les deux « lois » fon­da­men­tales autour des­quelles s’articule l’interprétation de Piketty.

La pre­mière fait décou­ler la part des reve­nus du capi­tal dans le revenu total du ren­de­ment du capi­tal et du rap­port du stock de capi­tal au revenu global. Or, cette rela­tion comp­table n’explique rien : le ren­de­ment du capi­tal n’est pas une pro­priété intrin­sèque du capi­tal mais le résul­tat des pro­ces­sus sociaux et des dyna­miques tech­no­lo­giques au niveau de la pro­duc­tion et, au niveau macro-ins­ti­tu­tion­nel, du rap­port de force entre tra­vail et capi­tal.

La seconde loi, avance que la part du stock de capi­tal dépend (posi­ti­ve­ment) du taux d’épargne et (néga­ti­ve­ment) du taux de crois­sance du PIB. Là encore l’économie est pensée à l’envers. Ce qu’il faut penser c’est le ralen­tis­se­ment de la crois­sance, et donc le fait que le capi­tal a perdu en effi­ca­cité. In fine, nous dit Husson, Piketty n’explique pas les phé­no­mènes qu’il met magis­tra­le­ment en évi­dence car il est dépourvu de théo­rie du capi­tal.

Le livre de Thomas Piketty, Le capi­tal au XXIème siècle a été célé­bré comme il se doit : il four­nit une base de don­nées monu­men­tale sur l’histoire du capi­ta­lisme et offre à tout éco­no­miste des élé­ments essen­tiels pour l’étude de sa dyna­mique à moyen et long terme. Il se situe ainsi dans la lignée d’auteurs comme Angus Maddison1 ou Pierre Villa2. Il faut aussi saluer le souci de mettre à libre dis­po­si­tion l’ensemble de ces maté­riaux3.

On retrouve dans l’ouvrage les don­nées sur les inéga­li­tés de revenu à tra­vers le monde, et il n’est pas exa­géré de dire que le « réseau Piketty » (notam­ment Anthony Atkinson et Emmanuel Saez) a fourni une grande partie des argu­ments des mou­ve­ments sociaux récents (Occupy Wall Street, indi­gna­dos, etc.) et même l’un de leurs mots d’ordre : « nous sommes les 99 % ».

Les com­men­taires qui suivent seront néan­moins cri­tiques, parce que le cadre théo­rique uti­lisé par Piketty n’est pas à la hau­teur de la richesse de ses don­nées. Pour le mon­trer, on exa­mi­nera sur­tout les deux lois fon­da­men­tales du capi­ta­lisme, dont Piketty se sert comme grille de lec­ture de ses don­nées. Le fil direc­teur de cette inves­ti­ga­tion est l’idée selon laquelle Piketty mélange de manière inco­hé­rente deux défi­ni­tions du capi­tal, comme « fac­teur de pro­duc­tion » et comme ensemble de « droits de tirage » sur le revenu.

Première loi fon­da­men­tale du capi­ta­lisme : la part des pro­fits

Cette pre­mière loi met en rela­tion la part des reve­nus du capi­tal α avec le taux de ren­de­ment moyen du capi­tal r et le rap­port capital/​revenu C/R que Piketty note aussi β. Elle s’écrit donc : α = r.β.

Piketty pré­cise lui-même qu’il ne s’agit pas vrai­ment d’une loi, mais d’une rela­tion comp­table. Comme une rela­tion comp­table est par défi­ni­tion tou­jours véri­fiée, il faut donc un cadre théo­rique mini­mal per­met­tant de choi­sir dans quel sens on la lit, autre­ment dit de lui impu­ter un sens de cau­sa­lité. A priori, il sem­ble­rait plus natu­rel de l’écrire en sens inverse comme une défi­ni­tion du taux de ren­de­ment du capi­tal, autre­ment dit du taux de profit. On rap­por­te­rait le profit au capi­tal et on écri­rait : r = α/​β.

C’est ce que fait la théo­rie mar­xiste (comme d’ailleurs les clas­siques de l’économie poli­tique) : la masse de profit dépend du taux d’exploitation et elle est ensuite rap­por­tée au capi­tal pour déter­mi­ner le taux de profit. Dans la for­mule r = α/​β, la part des pro­fits α est un bon indi­ca­teur du taux d’exploitation, et β ou C/R cor­res­pon­drait à ce que Marx appelle la com­po­si­tion orga­nique du capi­tal. Bref le capi­tal, même (et sur­tout ?) au XXIème siècle, fonc­tionne ainsi : les capi­ta­listes cherchent à maxi­mi­ser le taux de profit en exploi­tant autant que faire se peut le tra­vail sala­rié, tout en évi­tant que le capi­tal accu­mulé ne pèse trop sur la ren­ta­bi­lité du capi­tal. Il paraît en tout cas assez rai­son­nable de penser que le taux de ren­de­ment du capi­tal est un résul­tat du pro­ces­sus de pro­duc­tion, et non quelque chose de donné par ailleurs, une sorte de taux de profit garanti, qu’il suf­fi­rait d’appliquer au capi­tal. Ce serait d’ailleurs une repré­sen­ta­tion absurde, puisqu’il suf­fi­rait alors d’accumuler du capi­tal pour en tirer un profit sup­plé­men­taire.

L’inversion opérée par Piketty fait donc pro­blème d’un point de vue théo­rique, même si chacun est au départ libre d’écrire une rela­tion comp­table dans un sens ou dans l’autre. Certes, la part des pro­fits est effec­ti­ve­ment une variable essen­tielle dans la déter­mi­na­tion des inéga­li­tés, ce qui est au fond le sujet d’étude de Piketty. Mais l’écriture de sa pre­mière « loi » sug­gère que cette part des pro­fits dépend de l’évolution du taux de profit r et du rap­port capital/​revenu β. Mais si tel est le cas, com­ment défi­nir le taux de ren­de­ment du capi­tal autre­ment qu’en com­pa­rant le profit au capi­tal engagé ? On risque de tour­ner en rond : si r se cal­cule à partir de α, on ne peut pas cal­cu­ler α à partir de r, et encore moins en tirer une « loi fon­da­men­tale du capi­ta­lisme ».

Si Piketty rai­sonne à l’envers, c’est pour une raison essen­tielle : alors qu’il fait l’histoire d’un rap­port social qui permet à une petite couche de la société de s’approprier une part crois­sante du revenu natio­nal, il renonce en pra­tique à faire inter­ve­nir de manière cen­trale les fac­teurs sociaux de cette lutte per­ma­nente pour le par­tage des richesses. Certes, Piketty sou­ligne que « cette évo­lu­tion à la hausse [l’augmentation de la part du capi­tal] est cohé­rente non seule­ment avec une élas­ti­cité de sub­sti­tu­tion supé­rieure à un, mais éga­le­ment avec une amé­lio­ra­tion du pou­voir de négo­cia­tion du capi­tal vis-à-vis du tra­vail au cours des der­nières décen­nies » (p.351).

Il aurait donc pu choi­sir de com­bi­ner deux types d’explications : une expli­ca­tion tech­no­lo­gique (« une élas­ti­cité de sub­sti­tu­tion supé­rieure à un ») et une expli­ca­tion sociale (« une amé­lio­ra­tion du pou­voir de négo­cia­tion du capi­tal »). Mais tous les déve­lop­pe­ments à voca­tion théo­rique sont en réa­lité fondés sur une lec­ture pure­ment tech­no­lo­gique qui n’est pos­sible que dans un cadre néo-clas­sique où r n’est pas un résul­tat mais une pro­priété du capi­tal : sa pro­duc­ti­vité mar­gi­nale.

Quelle mesure du capi­tal ?

Piketty défi­nit le capi­tal comme « l’ensemble des actifs non humains qui peuvent être pos­sé­dés et échan­gés sur un marché ». Cette défi­ni­tion très exten­sive englobe « notam­ment l’ensemble du capi­tal mobi­lier (immeubles, mai­sons) uti­li­sés pour le loge­ment et du capi­tal finan­cier et pro­fes­sion­nel (bâti­ments, équi­pe­ment, machines, bre­vets, etc.) uti­li­sés par les entre­prises et les admi­nis­tra­tions » (p.82). Bref, comme le recon­naît Piketty « pour sim­pli­fier l’exposition, nous uti­li­se­rons les mots « capi­tal » et « patri­moine » comme des syno­nymes par­faits » (P 54). Ce choix sim­pli­fie peut-être l’exposition, mais il intro­duit un flou théo­rique per­ma­nent.

Pour le mon­trer, on com­men­cera par une sorte d’« enquête sta­tis­tique » sur cette pre­mière « loi fon­da­men­tale », afin de poin­ter une dif­fi­culté cen­trale qui porte sur le mode de valo­ri­sa­tion du capi­tal. Par souci de sim­pli­fi­ca­tion, on consi­dé­rera le cas de la France sur la période 1978-2010 pour laquelle les don­nées por­tant sur le patri­moine4 et le capi­tal fixe5 sont dis­po­nibles auprès de l’Insee. Elles per­mettent de cal­cu­ler dif­fé­rentes esti­ma­tions du capi­tal. Plusieurs défi­ni­tions sont pos­sibles : du côté du patri­moine, on peut consi­dé­rer l’ensemble de l’économie ou le seul sec­teur des socié­tés non finan­cières. Sur chacun de ces champs, on choi­sira de rete­nir les actifs non finan­ciers, a priori les seuls « pro­duc­tifs ». Une nou­velle dis­tinc­tion peut être intro­duite, selon que l’on prend ou non en compte les « actifs non pro­duits » qui cor­res­pondent pour l’essentiel aux ter­rains bâtis et que l’on dési­gnera sous l’appellation « ter­rains ». Cela donne quatre défi­ni­tions du capi­tal :

A actifs non finan­ciers de l’économie natio­nale

Ap actifs non finan­ciers de l’économie natio­nale hors ter­rains

AE actifs non finan­ciers des socié­tés non finan­cières

AEp actifs non finan­ciers des socié­tés non finan­cières hors ter­rains

Ces mesures du capi­tal dif­fèrent de la défi­ni­tion du « capi­tal » de Piketty, mais c’est jus­te­ment l’impact de ces dif­fé­rences (sur les­quelles on revien­dra) qu’il s’agit d’évaluer. Ces quatre esti­ma­tions sont ensuite rap­por­tées au PIB – qui est une approxi­ma­tion accep­table du revenu natio­nal tel que le défi­nit Piketty – et com­pa­rées à la série ana­logue obte­nue par Piketty, qui rap­porte le capi­tal privé au revenu natio­nal (gra­phique 5.3 de son livre).

Entre 1978 et 2012 notre ratio A, le plus global, passe approxi­ma­ti­ve­ment de 4 à 7 fois le PIB. Cet ordre de gran­deur est com­pa­tible avec les résul­tats de Piketty : la courbe « A » est rai­son­na­ble­ment voi­sine de la courbe « Piketty » (gra­phique 1). Mais c’est déjà beau­coup moins vrai si on com­pare cette der­nière à la courbe « Ap » qui exclut les « ter­rains » de la défi­ni­tion des actifs non finan­ciers de l’économie natio­nale.

Graphique 1

Ratio capital/​revenu pour l’ensemble de l’économie (Sources : Insee, Piketty)

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Dans un second temps, on rap­proche la courbe « Piketty » des courbes éta­blies sur le seul champ des socié­tés non finan­cières, moyen­nant un chan­ge­ment d’échelle. Jusqu’en 1998, les courbes « Piketty » et « AE » sont voi­sines ; mais elles divergent ensuite, la courbe « Piketty » aug­men­tant beau­coup plus vite. Enfin, quand on retire les ter­rains, la courbe « AEp » varie dans une marge très étroite par rap­port aux pré­cé­dentes (gra­phique 2).

Graphique 2

Ratio capital/​revenu pour les socié­tés non finan­cières (Sources : Insee, Piketty)

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Dans un troi­sième temps, on va uti­li­ser les séries de capi­tal net de l’Insee à prix cou­rants. On dis­tin­guera le capi­tal total K et le capi­tal Kp obtenu en excluant le capi­tal de la branche « acti­vi­tés immo­bi­lières ». La confi­gu­ra­tion est ana­logue à la pré­cé­dente : la courbe « K » aug­mente à partir de 2000 mais beau­coup moins que la courbe « Piketty », tandis que la courbe « Kp » fluc­tue dans une bande étroite (gra­phique 3).

Graphique 3

Ratio capital/​revenu selon le capi­tal fixe (Sources : Insee, Piketty)

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Les dif­fé­rences obser­vées entre ces dif­fé­rents indi­ca­teurs pro­viennent en partie du mode de valo­ri­sa­tion du capi­tal6 et de l’évolution du prix des ter­rains. On retrouve ici un résul­tat dis­cuté dans une contri­bu­tion anté­rieure7. On y mon­trait, sur le champ des socié­tés non finan­cières, que le capi­tal total et le capi­tal « hors ter­rains » se met­taient à diver­ger à partir de la fin des années 1990. Sur la période 1998-2008, la valeur des actifs non pro­duits (les ter­rains) est mul­ti­pliée par 4,7 alors que celle des actifs pro­duits (le capi­tal fixe hors ter­rains) est mul­ti­pliée par 1,7 tandis que le capi­tal « hors ter­rains » évolue plus ou moins en phase avec la valeur ajou­tée brute (gra­phique 4).

Graphique 4

Valeur ajou­tée et capi­tal (Source : Insee)

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Ces dif­fé­rences dans l’évaluation du capi­tal se réper­cutent sur les esti­ma­tions du taux de profit. En fai­sant tour­ner à l’envers la loi fon­da­men­tale n°1, on cal­cule le taux de profit comme le rap­port entre la part des pro­fits et le ratio capital/​PIB. Les deux éva­lua­tions fon­dées sur les gran­deurs Kp (capi­tal de l’ensemble de l’économie hors acti­vi­tés immo­bi­lières) et AEp (actifs non finan­ciers hors « ter­rains » des socié­tés non finan­cières) conduisent à un profil simi­laire. On observe clas­si­que­ment un fort réta­blis­se­ment entre 1982 et 1989, une hausse moins rapide jusqu’en 1998, puis une ten­dance à la baisse qui s’accélère évi­dem­ment avec l’entrée en crise (gra­phique 5).

Graphique 5

Trois éva­lua­tions du taux de profit (Sources : Insee, Piketty)

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En revanche, la courbe « à la Piketty » conduit à une baisse ver­ti­gi­neuse du taux de profit à partir de 1998 : il aurait même atteint, dès 2005, un niveau infé­rieur à celui du tout début des années 1980. Cette lec­ture de la dyna­mique du capi­ta­lisme fran­çais est en réa­lité un arte­fact qui résulte du gon­fle­ment de la valo­ri­sa­tion du capi­tal.

Substitution capital/​travail et baisse de la part des salaires

Ce détour sta­tis­tique (un peu fas­ti­dieux) permet de sou­li­gner ses impli­ca­tions quant à l’interprétation des évo­lu­tions du par­tage entre profit et salaires. Les don­nées pro­duites par Piketty montrent que la ten­dance à l’augmentation de la part du profit est très nette dans les pays dits avan­cés depuis le début des années 1980 (gra­phique 6). Dans le schéma de Piketty, cette hausse ten­dan­cielle de la part des pro­fits – et donc la baisse conco­mi­tante de la part des salaires – ren­voie soit à une aug­men­ta­tion du taux de profit r, soit à une aug­men­ta­tion du rap­port capital/​revenu β, de telle sorte qu’elle ne dépend pas direc­te­ment du salaire.

Graphique 6

La part du capi­tal dans les pays riches, 1970-2010

Europe + Etats-Unis (moyenne arith­mé­tique). (Source : Piketty [tableau 6.5])

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Pourtant, toute baisse de la part des salaires équi­vaut rigou­reu­se­ment (s’agirait-il là d’une nou­velle « loi fon­da­men­tale » du capi­ta­lisme ?) à une pro­gres­sion du salaire infé­rieure à celle de la pro­duc­ti­vité du tra­vail. Pour Piketty, une baisse de la part des salaires ren­voie au contraire à la sub­sti­tu­tion du capi­tal au tra­vail. On retrouve là un vieil argu­ment qui consiste à dire la chose sui­vante : si la pro­duc­tion emploie plus de capi­tal et moins de tra­vail, il est après tout logique – si l’on consi­dère le capi­tal et le tra­vail comme des « fac­teurs de pro­duc­tion » – que la part du capi­tal soit plus élevée. En réa­lité, ce n’est vrai que si l’élasticité de sub­sti­tu­tion est supé­rieure à un, et telle est l’explication pri­vi­lé­giée par Piketty.

Il y a pour­tant un schéma causal plus simple que l’on peut résu­mer ainsi : le taux de chô­mage pèse sur le rap­port de forces entre capi­tal et tra­vail, de telle sorte que le salaire pro­gresse moins vite sur la pro­duc­ti­vité du tra­vail, ce qui entraîne une baisse de la part des salaires. Tous les éco­no­mistes mains­tream cherchent à faire dis­pa­raître cette expli­ca­tion sociale au profit d’une expli­ca­tion tech­no­lo­gique8. Et Piketty leur emboîte le pas. Dans une pré­sen­ta­tion récente9, il résume ainsi son modèle : « La ques­tion de savoir si une aug­men­ta­tion de β conduit éga­le­ment à une aug­men­ta­tion de la part de capi­tal α=β.r dépend de l’élasticité de sub­sti­tu­tion [du capi­tal au tra­vail]: si σ>1, alors la baisse de r=FK est moindre que la hausse de β, de sorte que α=β.r aug­mente. C’est exac­te­ment ce qui s’est passé depuis les années 1970-1980 ». Or, le hié­ro­glyphe FK désigne la pro­duc­ti­vité mar­gi­nale du capi­tal. La for­mule r=FK signi­fie que le taux de profit est égal à cette pro­duc­ti­vité mar­gi­nale du capi­tal (défi­nie en quan­ti­tés phy­siques), autre­ment dit qu’il est un attri­but « tech­nique » du stock de capi­tal, son « ren­de­ment ».

Mais en fai­sant ainsi passer sa loi fon­da­men­tale n°1 à la mou­li­nette de la théo­rie néo-clas­sique10, Piketty intro­duit une confu­sion sup­plé­men­taire. Cette rela­tion comp­table bap­ti­sée « loi » porte en effet sur des gran­deurs mesu­rées « en valeur », autre­ment dit en euros, alors que la théo­rie néo-clas­sique mobi­lise des gran­deurs « en volume ». Le pas­sage entre les deux n’est pas maî­trisé et il est d’ailleurs théo­ri­que­ment et empi­ri­que­ment impos­sible en raison des éva­lua­tions biai­sées et ambi­guës du capi­tal.

Piketty ne donne par ailleurs aucun argu­ment en faveur de sa thèse selon laquelle une élas­ti­cité de sub­sti­tu­tion supé­rieure à 1 pour­rait expli­quer la baisse conti­nue de la part des salaires. Il affirme que « sur la base de don­nées his­to­riques, on peut esti­mer une élas­ti­cité com­prise entre 1,3 et 1,6 » (p.350) et ren­voie sur ce point à l’annexe tech­nique. On s’attendrait à y trou­ver des réfé­rences à des études éta­blis­sant ce résul­tat mais ce n’est pas le cas puisque Piketty se borne à expli­quer que « compte tenu des varia­tions de la part du capi­tal obser­vées au cours du 20e siècle, et de la hausse obser­vée dans les pays riches au cours de la période 1970-2010, on peut en conclure que ces varia­tions peuvent être cor­rec­te­ment expli­quées par une élas­ti­cité de sub­sti­tu­tion légè­re­ment supé­rieure à 1 (du type 1,3-1,6) ». Le schéma théo­rique est donc com­pa­tible avec une élas­ti­cité supé­rieure com­prise entre 1,3 et 1,6 mais cette pro­priété n’est en rien éta­blie et la théo­rie reste à l’état d’hypothèse.

En réa­lité, il n’existe aucun lien entre le taux de sub­sti­tu­tion du capi­tal au tra­vail (mesuré par la varia­tion du capi­tal par tête11) et la part des pro­fits. Des armées d’économistes d’inspiration néo-clas­sique n’ont réussi à pro­duire aucun résul­tat solide sur ce point. C’était à vrai dire une tâche impos­sible, comme le montre le gra­phique 7 : la liai­son entre le rythme de la sub­sti­tu­tion capital/​travail et la part des pro­fits est peu signi­fi­ca­tive. Elle va même dans le « mau­vais » sens au cours de la décen­nie 1980 : durant cette période, la part des pro­fits a for­te­ment aug­menté alors même que le rythme de sub­sti­tu­tion capi­tal-tra­vail flé­chis­sait de manière conti­nue.

Graphique 7

Substitution capital/​travail et part des pro­fits (Source : Ameco)

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Deuxième loi fon­da­men­tale du capi­ta­lisme : le ratio capital/​revenu

Cette loi dit que le coef­fi­cient capital/​revenu β dépend du taux d’épargne s et du taux de crois­sance g. Il s’agit d’une loi « valable uni­que­ment dans le long terme » : « si un pays épargne une pro­por­tion s de son revenu indé­fi­ni­ment et si le taux de crois­sance de son revenu natio­nal est égal à g de façon per­ma­nente, alors son rap­port capital/​revenu tend à se rap­pro­cher de plus en plus de β = s/​g, puis se sta­bi­lise à ce niveau (p.265).

C’est vrai, à condi­tion jus­te­ment de pos­tu­ler que le taux d’épargne et le taux de crois­sance sont donnés et constants. Mais cette pro­po­si­tion n’a pas de sens parce que Piketty rai­sonne de nou­veau à l’envers : pour­quoi en effet aug­men­ter le capi­tal si le taux de crois­sance est donné par avance ? Et ce taux de crois­sance peut-il être consi­déré comme indé­pen­dant du stock de capi­tal ? Les inven­teurs de cette « loi fon­da­men­tale », Harrod12 et Domar13, cités par Piketty, rai­son­naient autre­ment, parce qu’ils cher­chaient à jeter les bases d’une théo­rie de la crois­sance. Ils écrivent donc la rela­tion à l’envers de ce que fait Piketty : g = s/​β. Et là encore, c’est le bon sens : le taux de crois­sance g dépend de deux choses de la pro­pen­sion de l’économie à inves­tir s et du coef­fi­cient de capi­tal β.

La démons­tra­tion est simple : en notant K le capi­tal et Y le pro­duit, et en sup­po­sant que toute l’épargne est accu­mu­lée, on obtient s=ΔK/Y. Si β=K/Y est constant alors on a aussi β=ΔK/ΔY et on trouve faci­le­ment que g = ΔY/Y est égal à (ΔK/Y)/(ΔK/ΔY) soit g = s/​β. CQFD.

Le point impor­tant sur lequel il faut insis­ter est que cette rela­tion ne peut être éta­blie que si on sup­pose β constant, alors que Piketty se sert de cette « loi fon­da­men­tale » pour étu­dier les varia­tions de β.

Que cette rela­tion ne puisse être uti­li­sée qu’à moyen terme est assez évident, puisque β aurait une valeur néga­tive à chaque réces­sion, quand g devient néga­tif. Cette loi fon­da­men­tale ne peut donc servir qu’à com­pa­rer dif­fé­rentes périodes pour un seul pays, où dif­fé­rents pays pour une même période. Dans la pré­sen­ta­tion déjà citée de son livre, Piketty donne un exemple numé­rique en com­pa­rant deux périodes. Dans la pre­mière, on a s=10 %, g=3 % et par consé­quent β=300 %. Au cours de la seconde période, le taux d’épargne s reste égal à 10 % mais le taux de crois­sance g baisse à 1,5 %, de telle sorte que le ratio capital/​revenu β double et vaut doré­na­vant 600 %. Et Piketty d’en conclure : « le capi­tal est de retour parce que la faible crois­sance est de retour » (capi­tal is back because low growth is back). On voit clai­re­ment que la cau­sa­lité va de la crois­sance au capi­tal mais ce schéma n’a encore une fois aucun sens : si le même taux d’investissement conduit à une moindre crois­sance, cela veut dire que le capi­tal a perdu en effi­ca­cité, autre­ment dit que le même inves­tis­se­ment conduit à un moindre pro­duit sup­plé­men­taire. Le rap­port capital/​produit ne se déduit pas de la crois­sance, c’est l’inverse.

Si on applique la loi en ques­tion sur la période 1970-2010, on obtient à partir des don­nées de Piketty (tableau 5.1) la décom­po­si­tion du tableau 1 ci-des­sous. On peut consta­ter une rela­tive proxi­mité entre la France et l’Allemagne. En revanche, les Etats-Unis font figure d’exception : plus de crois­sance avec beau­coup moins d’épargne et, par consé­quent, un coef­fi­cient de capi­tal β infé­rieur de moitié aux autres pays. Autrement dit le capi­tal serait deux fois plus « effi­caces » aux Etats-Unis qu’en Allemagne ou en France.

Tableau 1. Calculs de β

s

g

β = s/​g

β*

Etats-Unis

7,7%

2,8%

2,8

2,4

Allemagne

12,2%

2,0%

6,1

3,0

France

11,1%

2,2%

5,0

2,8

Si l’on se reporte aux don­nées de la Commission euro­péenne14, les résul­tats sont cepen­dant très dif­fé­rents : certes, le ratio capital/​produit est plus bas aux Etats-Unis, mais dans des pro­por­tions bien moindres (voir la colonne β* du tableau pré­cé­dent et le gra­phique 8 ci-des­sous). Autrement dit, la deuxième loi fon­da­men­tale ne fonc­tionne pas à partir de sources directes, ce qui ren­voie sans doute aux impré­ci­sions dans la mesure du capi­tal et de l’accumulation de capi­tal à tra­vers le coef­fi­cient s.

Graphique 8

Ratio capital/​revenu (Source : Piketty)

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Quelle ana­lyse des tra­jec­toires du capi­ta­lisme ?

Le capi­ta­lisme est plongé depuis cinq ans dans une grave crise. Il est donc légi­time de se deman­der si l’appareil théo­rique de Piketty permet d’en offrir une lec­ture utile, y com­pris en se situant dans une pers­pec­tive de plus long terme embras­sant l’ensemble des trois der­nières décen­nies, autre­ment dit la phase néo­li­bé­rale du capi­ta­lisme.

Ce n’est pas le cas, parce que les deux « lois » mobi­li­sées par Piketty ne peuvent conduire qu’à des pério­di­sa­tions essen­tiel­le­ment des­crip­tives. Il existe pour­tant une très abon­dante lit­té­ra­ture sur les « cycles longs » ou les « ondes longues » du capi­ta­lisme, mais elle n’est pas mobi­li­sée.

Faute de cadre théo­rique, ces pério­di­sa­tions sont en outre incer­taines. C’est par­ti­cu­liè­re­ment fla­grant dans le cas de la France depuis la der­nière guerre mon­diale. Voici com­ment Piketty com­mente l’évolution de la part des pro­fits : « le par­tage pro­fits-salaires a connu trois phases bien dis­tinctes depuis la Seconde Guerre mon­diale, avec une forte hausse de la part des pro­fits de 1945 à 1968, puis une baisse extrê­me­ment pro­non­cée de la part des pro­fits de 1968 à 1983, et enfin une remon­tée très rapide à partir de 1983 et une sta­bi­li­sa­tion à comp­ter des années 1990 » (pp.357-358).

Il suffit d’examiner le gra­phique 9 pour consta­ter que ce com­men­taire ne cor­res­pond pas à l’histoire du capi­ta­lisme fran­çais. Nous y avons fait figu­rer la courbe équi­va­lente éta­blie par l’Insee pour s’assurer qu’elle était com­pa­rable à celle de Piketty, ce qui est le cas. Premièrement, il est faux d’écrire qu’il y a eu une « forte hausse de la part des pro­fits de 1945 à 1968 ». La forte hausse inter­vient entre 1945 et 1950 ; toute la période 1950-1974 est ensuite carac­té­ri­sée par une part des pro­fits qui fluc­tue autour de 31 %, sans ten­dance mar­quée. Deuxièment, il n’y a pas eu non plus de « baisse extrê­me­ment pro­non­cée de la part des pro­fits de 1968 à 1983 » : cette baisse a com­mencé avec la réces­sion de 1974-75, et la part des pro­fits était au contraire à la hausse entre 1968 et 1974.Cette double erreur est assez révé­la­trice des risques d’une pério­di­sa­tion sans théo­rie : Piketty efface le quart de siècle « for­diste », carac­té­risé par une rela­tive constance de la part des pro­fits, et décon­necte sa chute ulté­rieure de la réces­sion du milieu des années 1970.

Graphique 9

Part des pro­fits dans la valeur ajou­tée des entre­prises (Sources : Piketty, Insee)

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Plus fon­da­men­ta­le­ment encore, Piketty ne mobi­lise pas une lec­ture fondée sur les ten­dances his­to­riques de la pro­duc­ti­vité du tra­vail. Le dyna­misme du capi­ta­lisme est pour­tant fondé sur sa capa­cité à déga­ger des gains de pro­duc­ti­vité. Certes, la pro­duc­ti­vité du tra­vail appa­raît comme une com­po­sante du taux de crois­sance, mais ce der­nier est en pra­tique une variable exo­gène, de sorte que les ten­dances de la pro­duc­ti­vité sont consi­dé­rées comme des don­nées, qui plus est indé­pen­dantes de l’accumulation du capi­tal.

L’exercice de pros­pec­tive pro­posé le montre : Piketty se contente de pos­tu­ler à l’horizon 2010 une crois­sance de 1,2 % pour les pays les plus riches et de 5 % pour les autres (p.166). Il applique ensuite sa seconde loi pour cal­cu­ler le rap­port capital/​revenu moyen­nant un taux d’épargne de 10 %. Mais il n’y a dans ce calcul pure­ment arith­mé­tique aucune réflexion sur les déter­mi­nants de la pro­duc­ti­vité, encore moins sur la sou­te­na­bi­lité d’un point de vue éco­lo­gique de tels taux de crois­sance.

Cet exer­cice, comme le sou­ligne Robert Boyer15, « fait clai­re­ment res­sor­tir la fra­gi­lité des bases théo­riques de l’ouvrage ». Dans ces condi­tions, il n’est pas com­plè­te­ment éton­nant que l’on ne trou­vera pas dans l’ouvrage de Piketty le moindre éclai­rage sur la crise actuelle. Il rela­ti­vise même le rôle de la montée des inéga­li­tés qu’il « serait tout à fait exces­sif » de pré­sen­ter comme « la cause unique – ou même prin­ci­pale – de la crise finan­cière de 2008, et plus géné­ra­le­ment de l’instabilité chro­nique du sys­tème finan­cier inter­na­tio­nal » (p.471).

Conclusion : une absence de théo­rie du capi­tal

Il y aurait d’autres cri­tiques à intro­duire, par exemple sur la lec­ture très contes­table de Marx16 ou sur l’inégalité r > g pré­sen­tée en conclu­sion comme la « contra­dic­tion cen­trale du capi­ta­lisme » : sauf périodes excep­tion­nelles, le ren­de­ment du capi­tal aurait été supé­rieur au taux de crois­sance. Sur ce point, on ren­voie à Boyer17, pour qui « les rai­sons pour les­quelles r est plus grand que g sont soit tri­viales et tau­to­lo­giques, soit insa­tis­fai­santes en termes de théo­rie »18. 

L’essentiel de la cri­tique porte fina­le­ment sur la défi­ni­tion du capi­tal de Piketty. On a vu qu’elle était très large puisqu’elle englobe les loge­ments, la terre, les équi­pe­ments, les titres finan­ciers (obli­ga­tions, actions, etc.) et la pro­priété intel­lec­tuelle. Brando Milanovic19sou­ligne que cette défi­ni­tion « est voi­sine de ce qu’on appelle sou­vent richesse20 » et que Piketty « rejette la dis­tinc­tion entre la richesse mise en oeuvre dans des acti­vi­tés « impro­duc­tives » ou « pro­duc­tives » (…) Tout actif qui permet de pro­cu­rer un ren­de­ment à son pro­prié­taire est du capi­tal ».

Tout le pro­blème est au fond que cette défi­ni­tion n’est pas com­pa­tible avec la théo­rie néo-clas­sique qui a besoin d’une quan­tité phy­sique de capi­tal. De ce point de vue, il est signi­fi­ca­tif que Piketty n’ait pas saisi les enjeux du débat « entre les deux Cambridge » qu’il réduit à une contro­verse sur la vola­ti­lité de la crois­sance et qui aurait selon lui « davan­tage contri­bué à obs­cur­cir la réflexion éco­no­mique qu’à l’éclaircir » (p.366). Cette fas­ci­na­tion pour la théo­rie néo-clas­sique, déjà poin­tée par Bernard Guerrien21 à propos d’un autre ouvrage de Piketty22 a pour résul­tat une igno­rance à peu près totale des conflits de répar­ti­tion. La grille de lec­ture de Piketty est essen­tiel­le­ment méca­ni­ciste et, bien qu’il s’en défende, tri­bu­taire des « caprices de la tech­no­lo­gie » (p.370). Pour reprendre la litote de Boyer23, il s’agit d’une « théo­ri­sa­tion en retard par rap­port à la richesse des obser­va­tions ».

10/02/2014


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[5] http://​gesd​.free​.fr/​v​i​l​l​a​d​o​c.pdf
[6] http://​piketty​.pse​.ens​.fr/​f​r​/​c​a​p​i​t​al21c
[7] http://​piketty​.pse​.ens​.fr/​f​i​l​e​s​/​c​a​p​i​t​a​l​2​1​c​/​P​i​k​e​t​t​y​2​0​1​3​A​n​n​e​x​e​T​e​c​h​n​i​q​u​e.pdf
[8] http://​www​.insee​.fr/​f​r​/​t​h​e​m​e​s​/​t​h​e​m​e​.​a​s​p​?​t​h​e​m​e​=​1​6​&​a​m​p​;​s​o​u​s​_​t​h​e​m​e​=​5.4.2
[9] http://​www​.insee​.fr/​f​r​/​t​h​e​m​e​s​/​t​h​e​m​e​.​a​s​p​?​t​h​e​m​e​=​1​6​&​a​m​p​;​s​o​u​s​_​t​h​e​m​e​=​5.2.4
[10] http://​hus​so​net​.free​.fr/​p​o​n​c​t​i​o​n​a.pdf
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