La fonction PKP comme catalyseur du bloc populaire

Remarques préliminaires

Par Mis en ligne le 14 mars 2014

Remarques pré­li­mi­naires

Dans une série d’articles cher­chant à retra­cer l’émergence du Front natio­na­liste conser­va­teur qué­bé­cois, l’articulation du natio­na­lisme iden­ti­taire et de l’idéologie liber­ta­rienne, le rôle du « bou­char­disme » et la recon­fi­gu­ra­tion des blocs his­to­riques, les caté­go­ries gram­sciennes furent mobi­li­sées pour déga­ger les condi­tions maté­rielles et idéo­lo­giques d’une lutte sociale capable de réa­li­ser la tâche his­to­rique du peuple qué­bé­cois, à savoir la fon­da­tion d’une authen­tique com­mu­nauté poli­tique par le biais de l’indépendance du Québec.

L’hypothèse de ce pro­gramme de recherche, à la fois théo­rique et pra­tique, peut se résu­mer comme suit : la ques­tion natio­nale et la ques­tion sociale ne sont pas deux choses sépa­rées, deux caté­go­ries natu­relles qui s’opposeraient objec­ti­ve­ment, mais deux « moments » d’un même pro­ces­sus, qui peuvent être dif­fé­ren­ciés concep­tuel­le­ment même s’ils demeurent enche­vê­trés dans tout contexte d’action. Autrement dit, la lutte de libé­ra­tion natio­nale et le combat pour l’émancipation sociale ne peuvent pas être repré­sen­tés adé­qua­te­ment par deux axes, cor­res­pon­dant res­pec­ti­ve­ment au « pro­blème iden­ti­taire » et aux ques­tions socio-éco­no­miques, si ce n’est que pour visua­li­ser for­mel­le­ment nos pré­fé­rences poli­tiques sur une bous­sole élec­to­rale.

La pers­pec­tive éta­piste

Cette vision sta­tique de la réa­lité sociale doit lais­ser place à une concep­tion dyna­mique des mou­ve­ments d’émancipation, bien que les deux « moments » dont il est ques­tion ne doivent pas être com­pris comme deux phases sépa­rées par une suc­ces­sion chro­no­lo­gique, mais comme une dif­fé­rence logique ou ana­ly­tique. En effet, plu­sieurs que­relles des années 1960-1970 ont porté direc­te­ment sur l’articulation stra­té­gique de l’indépendantisme et du socia­lisme. Pour la pers­pec­tive « éta­piste » repré­sen­tée his­to­ri­que­ment par le Rassemblement pour l’indépendance natio­nale (RIN), il s’agit de dis­tin­guer rigou­reu­se­ment deux luttes exté­rieures, puis de les enchaî­ner en don­nant une prio­rité his­to­rique à la ques­tion natio­nale. Cette posi­tion est clai­re­ment reprise chez les mili­tant-es d’Option natio­nale, dont les plus pro­gres­sistes défendent géné­ra­le­ment le rai­son­ne­ment sui­vant :

« Le combat pour la liberté des peuples est noble en soi et sou­hai­table. Or, il existe à mon sens plu­sieurs formes de liber­tés col­lec­tives. Les deux prin­ci­pales sont la liberté poli­tique et la liberté socio-éco­no­mique. Ces deux concepts, inti­me­ment liés, s’attaquent à deux sys­tèmes d’exploitation. Ça va de soi ; se défaire de l’exploitation est l’essence de la liberté, à mon avis. La liberté poli­tique s’attaque prin­ci­pa­le­ment au sys­tème colo­nia­liste, qui est l’exploitation d’un peuple par un autre, dont le Québec tente de se défaire depuis tant d’années. La liberté socio-éco­no­mique, quant à elle, s’attaque prin­ci­pa­le­ment au sys­tème capi­ta­liste, qui est l’exploitation de l’Homme par l’Homme (ou d’une classe par une autre, pour cer­tains).

Maintenant que les bases sont là, je peux affir­mer que ma volonté d’arriver à ces deux liber­tés est égale pour cha­cune. Oui, dans ma concep­tion poli­tique, le socia­lisme est aussi impor­tant que l’indépendantisme. Il y a deux types d’oppresseurs, et il faut se débar­ras­ser des deux dans la même mesure. Ceci dit, il est impé­ra­tif de cla­ri­fier que l’importance qu’on accorde aux deux liber­tés ne cor­res­pond pas néces­sai­re­ment à la prio­ri­sa­tion qu’on en fait de façon tem­po­relle et/​ou stra­té­gique. En effet, je constate que pour arri­ver à la liberté socio-éco­no­mique, il faut avant tout se défaire du sys­tème colo­nial et deve­nir indé­pen­dant poli­ti­que­ment en tant que peuple. C’est cru­cial.

En res­tant enchaî­nés dans le Canada, on se plie à un ensemble de valeurs qui appar­tient à un peuple qui n’est pas le nôtre et qui est beau­coup moins enclin à se libé­rer de l’oppresseur socio-éco­no­mique et poli­tique, et ce der­nier est incarné dans ce cas direc­te­ment par la monar­chie. Il y a aussi bien sûr aussi toutes les valeurs de pré­ser­va­tion de la culture et de l’identité qui entrent en jeu et aux­quelles j’adhère. Nulle ques­tion de conser­va­tisme iden­ti­taire ici, sim­ple­ment la volonté d’assurer la pré­ser­va­tion de la richesse cultu­relle des peuples, qui fait la beauté et la diver­sité de ce monde. »[1]

De la coa­li­tion natio­nale à la fonc­tion PKP

Cette des­crip­tion, qui a le mérite d’être claire et d’expliciter théo­ri­que­ment ce qui est géné­ra­le­ment exprimé confu­sé­ment par le slogan « avant d’être de gauche ou de droite, il faut être », permet de déga­ger le natio­na­lisme pro­gres­siste, le sou­ve­rai­nisme social-démo­crate sous-jacent à l’idéologie d’Option natio­nale. Bien que Jean-Martin Aussant aurait pu clai­re­ment iden­ti­fier son parti comme une for­ma­tion de centre-gauche fai­sant de l’indépendance une prio­rité his­to­rique, il a déli­bé­ré­ment décidé d’entretenir le mythe de la grande coa­li­tion péquiste afin de mieux se dis­tin­guer de Québec soli­daire et d’attirer des natio­na­listes de centre et de droite, même au prix d’une confu­sion intel­lec­tuelle et poli­tique à laquelle plu­sieurs indé­pen­dan­tistes naïfs conti­nuent d’adhérer. Ce « pré­jugé consti­tu­tif » du jeune parti recon­duit l’idéal de René Lévesque vou­lant écar­ter (tem­po­rai­re­ment) la ques­tion sociale au profit d’un grand regrou­pe­ment natio­nal.

Or, il s’avère que le Parti qué­bé­cois conti­nue malgré tout d’être le véhi­cule offi­ciel de ce projet his­to­rique, bien qu’il mette consciem­ment de côté ses aspects « pro­gres­sistes » et « sou­ve­rai­nistes » afin de conso­li­der sa base élec­to­rale conser­va­trice. La récente can­di­da­ture de Pierre-Karl Péladeau pour le PQ doit ainsi être com­prise comme un moyen de répondre à plu­sieurs objec­tifs :

1) pré­pa­rer la restruc­tu­ra­tion de l’État-providence qué­bé­cois, dans le sens néo­li­bé­ral d’une désyn­di­ca­li­sa­tion et d’une impor­ta­tion de la logique de l’entreprise privée dans les ins­ti­tu­tions publiques (PKP est un anti­syn­di­ca­liste mili­tant) ;

2) assu­rer une cou­ver­ture média­tique favo­rable au PQ auprès des classes moyennes conser­va­trices grâce à la conver­gence média­tique, éco­no­mique et par­le­men­taire ;

3) percer le bas­tion de la ville de Québec en favo­ri­sant une arti­cu­la­tion orga­nique entre le maire Labeaume/​PKP/​PQ, dont le cœur est repré­senté par le nou­veau phare de l’industrie cultu­relle qué­bé­coise : l’amphithéâtre Quebecor ;

4) opérer la CAQuisation du PQ, comme l’évoque Pierre Dubuc dans son article sur « Vers la ber­lus­co­ni­sa­tion du Parti qué­bé­cois ». « Dans les cercles sou­ve­rai­nistes et pro­gres­sistes, on attri­bue le fait que le gou­ver­ne­ment soit mino­ri­taire à la divi­sion du vote entre le Parti Québécois, Québec soli­daire et Option natio­nale, et on parle de « conver­gence natio­nale », d’alliance élec­to­rale en vue du pro­chain scru­tin. Mais, dans l’entourage de la direc­tion du Parti Québécois, on entend un autre dis­cours. Le PQ est mino­ri­taire, dit-on, à cause de son virage à gauche, de son appui à la lutte étu­diante. Parlez aujourd’hui à un ministre péquiste et il vous expli­quera com­ment tous ses pro­jets de loi sont conçus pour aller cher­cher l’appui de la CAQ. Les poli­tiques du Parti Québécois ont d’ailleurs une forte odeur caquiste : pen­sons à l’objectif du défi­cit zéro, les com­pres­sions dans les com­mis­sions sco­laires, les sup­pres­sions de poste à Hydro-Québec, les cou­pures à l’aide sociale. Tout est conçu pour plaire à l’électorat caquiste. Avec la CAQ qui ne décolle pas dans les son­dages et le rap­pro­che­ment entre le PQ-PKP, fau­drait peut-être envi­sa­ger la pos­si­bi­lité d’une alliance entre le PQ et la CAQ comme plus pro­bable qu’une alliance PQ-QS-ON ! » ;

5) faire la pro­mo­tion d’un natio­na­lisme bour­geois, dont PKP repré­sente l’intellectuel orga­nique. De plus, il ne serait pas sur­pre­nant qu’il devienne un jour le bras droit ou même le chef du PQ, au même titre que Charles Erwin Wilson (pré­sident de General Motors) qui fut nommé comme secré­taire de la Défense par le pré­sident Eisenhower en 1953 : « What is good for Quebecor is good for Quebec and vice versa.

Du bour­geois au larbin

À l’opposé de cette cri­tique du « natio­na­lisme bour­geois », dont la phra­séo­lo­gie mar­xiste peut repous­ser plu­sieurs même si elle demeure socio­lo­gi­que­ment exacte (PKP incarne réel­le­ment la bour­geoi­sie natio­nale), se trouve une myriade de défen­seurs plus ou moins sub­tils du « ras­sem­ble­ment péquiste », allant des rap­pels his­to­rico-idéo­lo­giques du PQ (Jean-Fançois Lisée[2]), aux acro­ba­ties far­fe­lues du SPQ-Libre (la « grosse prise » de Marc Laviolette[3]), et même jusqu’aux délires d’une mili­tante jadis res­pec­table, Andrée Ferretti, qui s’en prend déses­pé­ré­ment à Françoise David pour lui donner des leçons de mar­xisme 101 :

« À une mar­xiste che­vron­née telle que vous, naguère inté­griste, je m’étonne de devoir rap­pe­ler que dans toute lutte, il faut, pour la mener à bien, savoir dis­tin­guer l’ennemi prin­ci­pal des enne­mis secon­daires qui peuvent, selon les cir­cons­tances, être des alliés. Or, vos attaques constantes, par­fois vicieuses, contre le Parti qué­bé­cois ne font pas que nuire au projet indé­pen­dan­tiste, elles sont éga­le­ment néfastes pour le déve­lop­pe­ment éco­no­mique et social de la nation qué­bé­coise et pour la cause fémi­niste. […] Car, en dépit de votre désir effréné de prendre le pou­voir, vous ne pouvez pas igno­rer que vous n’y arri­ve­rez pas de sitôt. Par consé­quent, en atta­quant le PQ comme s’il était l’ennemi prin­ci­pal et en favo­ri­sant par rico­chet le retour au pou­voir du Parti libé­ral et la reprise de son œuvre de des­truc­tion des ins­ti­tu­tions et des richesses maté­rielles et humaines du Québec, telle qu’accomplie au cours de ses der­niers man­dats, vous révé­lez le vrai visage de Québec soli­daire. Et, sachez qu’il n’est pas très beau aux yeux d’innombrables patriotes, tra­vailleurs et femmes, de même qu’aux miens. Pourtant, j’ai voulu croire en lui et je l’ai même sou­tenu dans un moment d’aveuglement fondé sur l’espoir. Je vous sou­haite, madame David, d’avoir le temps de relire votre maître et d’en rete­nir, cette fois, les leçons les plus construc­tives. »[4]

Le com­plé­ment logique de ce virage conser­va­teur prend donc la forme, pour reprendre l’expression polé­mique de Vladimir De Thézier, d’un « natio­na­lisme de lar­bins »[5]. En effet, les membres de la « gauche sou­ve­rai­niste et effi­cace » doivent sur­mon­ter un grave pro­blème de dis­so­nance cog­ni­tive, c’est-à-dire réduire les contra­dic­tions dans leur sys­tème de croyances via la ratio­na­li­sa­tion, afin de garder une image posi­tive d’eux-mêmes. Cette situa­tion de ten­sion, où les contra­dic­tions sous-jacentes à la coa­li­tion péquiste deviennent sou­dai­ne­ment plus mani­festes, amène donc un revi­re­ment inat­tendu. Paradoxe de la stra­té­gie du PQ : en vou­lant créer une grande coa­li­tion gauche-droite, il recrute l’un des plus grands patrons du Québec qui va inévi­ta­ble­ment exa­cer­ber l’antagonisme de classes que le sou­ve­rai­nisme visait à occul­ter ; le retour conser­va­teur de la ques­tion natio­nale fait remon­ter la lie de la ques­tion sociale. Autrement dit, la droite donne des armes à son adver­saire qui pourra mieux la cri­ti­quer sur son propre ter­rain.

Le primat de la ques­tion sociale

Le fait que l’antagonisme gauche/​droite revienne sur le devant de la scène alors qu’on cher­chait à l’évacuer accen­tue les contra­dic­tions internes du mou­ve­ment sou­ve­rai­niste, bien que cela ne signera pas sa mort pour autant. Il s’agit davan­tage d’une muta­tion, d’une consti­tu­tion de nou­veaux « blocs his­to­riques », c’est-à-dire la redé­fi­ni­tion des anta­go­nismes qui struc­turent le champ poli­tique. Pour la gauche indé­pen­dan­tiste, cette nou­velle confi­gu­ra­tion per­met­tra de mieux déce­ler les alliances, adver­saires et ter­rains de lutte pour les pro­chaines années.

Le point culmi­nant de ce début de cam­pagne élec­to­rale réside dans la mani­fes­ta­tion sen­sible d’une idée impor­tante, à savoir que la ques­tion sociale n’est pas exté­rieure à la ques­tion natio­nale parce que la pre­mière tra­verse la seconde de part en part. Il n’y a pas d’un côté l’axe gauche/​droite et de l’autre un débat souverainiste/​fédéraliste, mais un natio­na­lisme de gauche et un natio­na­lisme de droite, une pensée éco­no­mique de gauche et de droite, une éco­lo­gie de gauche et de droite, etc. Toute coa­li­tion natio­nale consti­tue donc un « bloc social » dans lequel cer­taines classes domi­nées sont sou­dées idéo­lo­gi­que­ment à cer­taines élites. Un bloc social n’est jamais une struc­ture mono­li­thique, mais repré­sente plutôt un regrou­pe­ment sous ten­sion dans lequel un groupe diri­geant mélange la coer­ci­tion et le consen­te­ment pour créer, main­te­nir et accroître son influence sur dif­fé­rents sec­teurs de la société. Cette « unité en deve­nir » est ce que Gramsci nomme un « bloc his­to­rique », qui peut être soit hégé­mo­nique lorsqu’il est dirigé par les élites, soit contre-hégé­mo­nique lorsqu’il ras­semble les groupes subal­ternes dans une lutte pour l’émancipation.

Cet appa­reil concep­tuel permet de mon­trer que la ques­tion sociale pré­cède et struc­ture en quelque sorte le contexte dans lequel se pose la ques­tion natio­nale à un moment déter­miné de l’histoire d’un peuple. Dans le pré­lude de la Révolution tran­quille, iden­tité sociale et natio­nale coïn­ci­daient. Tant les classes pay­sannes et ouvrières cana­diennes-fran­çaises que la petite bour­geoi­sie fran­co­phone mon­tante s’opposaient « objec­ti­ve­ment » à la grande bour­geoise com­mer­ciale anglo­phone. D’où l’appel ini­tial de l’indépendantisme comme lutte de libé­ra­tion sociale et natio­nale dans les années 1960 et 1970. Or, la moder­ni­sa­tion du Québec, l’hégémonie de la bour­geoi­sie natio­nale et l’amélioration sub­stan­tielle du niveau de vie par la société de consom­ma­tion et l’État-providence auront eu raison de cette quête d’émancipation. Du projet ini­tial de rup­ture, il ne reste qu’une volonté éta­tique sépa­rée de tout contenu social et popu­laire. Le peuple qué­bé­cois s’est effacé der­rière l’État tech­no­cra­tique qu’il aura pour­tant contri­bué à faire naître. Entre un État pro­vin­cial et un État sou­ve­rain, il n’y a plus qu’une dif­fé­rence sym­bo­lique, le récep­tacle d’une iden­tité natio­nale vide, d’une idée payante ou d’une fierté tau­to­lo­gique.

La grande déso­li­da­ri­sa­tion, réagis­sant aux « excès » de la Révolution tran­quille, amena les classes moyennes dans le confort et l’indifférence, la répres­sion auto­ri­taire ou la récu­pé­ra­tion concer­ta­tion­niste des syn­di­cats, et la relé­ga­tion des classes popu­laires aux oubliettes de l’Histoire. Seule une masse d’individus s’identifiant « sub­jec­ti­ve­ment » comme qué­bé­cois pou­vaient encore se recon­naître dans le projet de sou­ve­rai­neté-par­te­na­riat qui conso­lide en fait les inté­rêts de la bour­geoi­sie natio­nale et cana­dienne. D’où le cul-de-sac his­to­rique du natio­na­lisme éta­piste et de sa stra­té­gie, péquiste ou méta-péquiste[6]. La recons­ti­tu­tion du projet d’émancipation natio­nale ne peut pas être la simple pro­lon­ga­tion du natio­na­lisme clas­sique, un ren­for­ce­ment de la stra­té­gie sou­ve­rai­niste basée sur le mythe du grand ras­sem­ble­ment natio­nal. Seule la gauche peut sauver l’indépendance, mais seule l’indépendance peut réa­li­ser la trans­for­ma­tion de la société.

De la crise sociale à la fin d’Option natio­nale

Pour le meilleur et pour le pire, l’indépendance natio­nale ne pourra sans doute pas avoir lieu sans une crise sociale majeure. Il est tou­jours tech­ni­que­ment pos­sible que le natio­na­lisme bour­geois du PQ décide d’avancer plus réso­lu­ment, à coup de livre blanc sur l’avenir du Québec, de Charte des valeurs, de Constitution d’un Québec auto­nome ou d’autres que­relles juri­dico-poli­tiques qui repré­sentent le pain et le beurre de la « gou­ver­nance sou­ve­rai­niste ». Or, l’aggravation des condi­tions maté­rielles par la trappe d’austérité-stagnation et la restruc­tu­ra­tion de l’État-providence, le déve­lop­pe­ment risqué de l’industrie pétro­lière et d’autres appuis aveugles aux trai­tés de libre-échange risquent d’accroître davan­tage la vul­né­ra­bi­lité de la société qué­bé­coise aux fluc­tua­tions tou­jours plus fortes de la conjonc­ture inter­na­tio­nale : crises finan­cière, géo­po­li­tique, mili­taire, éner­gé­tique, cli­ma­tique, etc.

Il n’est pas ques­tion ici de pro­mou­voir un « scé­na­rio du pire », mais de mon­trer les condi­tions socio-his­to­riques aux­quelles un éven­tuel gou­ver­ne­ment péquiste devra faire face avec sa stra­té­gie conser­va­trice. À moins d’un enga­ge­ment plus déci­sif en faveur de l’indépendance, qui est rela­ti­ve­ment peu pro­bable, le PQ se conten­tera de gou­ver­ner sans être capable de sur­mon­ter les contra­dic­tions socio-éco­no­miques et la crise struc­tu­relle du « modèle qué­bé­cois ». On peut donc s’attendre à l’approfondissement d’un popu­lisme auto­ri­taire, ali­menté par la conver­gence des élites éco­no­miques, poli­tiques et média­tiques, ras­sem­blés dans un pro­ces­sus de « ber­lus­co­ni­sa­tion » de l’État québécois[7]. Un dur­cis­se­ment de l’idéologie iden­ti­taire est éga­le­ment dans l’air du temps, avec une pola­ri­sa­tion crois­sante entre le natio­na­lisme eth­nique et la « gauche mul­ti­cul­tu­ra­liste », voire la théo­rie du com­plot islamo-mar­xiste.

Par ailleurs, comme le montre l’analyse lucide de Patrick Bourgeois dans son texte sur la « réor­ga­ni­sa­tion des astres », la récente can­di­da­ture de PKP au PQ por­tera un coup très dur au natio­na­lisme social-démo­crate. « Pour Option natio­nale, mon parti, cette nou­velle n’est rien de moins que catas­tro­phique. Comme je le pré­voyais au moment d’écrire la lettre en appe­lant à un rap­pro­che­ment entre QS et ON autour de l’idée fon­da­men­tale de l’indépendance, l’espace vital qui est actuel­le­ment dis­po­nible pour ON est mince. Et il s’est aminci consi­dé­ra­ble­ment avec le saut de PKP dans la mêlée élec­to­rale, c’est clair. En cam­pant à droite, le PQ sera à même de mieux char­mer l’aile droi­tiste d’ON, parti qui se dit « ni à droite, ni à gauche, mais droit devant » ; for­mule qu’a jus­te­ment récu­pé­rée PKP lors de son dis­cours d’annonce de can­di­da­ture. Ces élec­teurs indé­pen­dan­tistes de droite seront plus à l’aise de migrer vers la pla­nète PQ main­te­nant que ce parti permet, dans son auguste enceinte, les dis­cours indé­pen­dan­tistes bien sentis, par l’entremise d’un homme dont l’aura capi­ta­liste rayonne d’un bout à l’autre de la pla­nète Québec. Quant à elle, l’aile gau­chiste, domi­nante à ON, sera tentée de pro­té­ger les acquis pro­gres­sistes de la social-démo­cra­tie qué­bé­coise en se rap­pro­chant de Québec soli­daire qui mène actuel­le­ment cam­pagne sur l’indépendance ; elle pour­rait désor­mais le faire sans avoir l’impression de renier ses convic­tions les plus pro­fondes. Comment ON pourra com­po­ser avec tout ça ? Le défi est là. »[8]

Malheureusement, ON doit affron­ter de nom­breuses contra­dic­tions qui se super­posent main­te­nant dans un moment de ten­sion déci­sif : des fac­teurs externes (cir­cons­tances poli­tiques à court terme, i.e. élec­tions natio­nales), internes (pro­blèmes orga­ni­sa­tion­nels, démo­cra­tiques, finan­ciers) et des divi­sions au sein de la base mili­tante (syner­gie QS+ON, pro et anti-PKP) s’entrecroisent inten­sé­ment ; l’unité idéo­lo­gique qui soude le parti sera mise à mal, défi­ni­ti­ve­ment. Certains membres d’ON quittent déjà pour aller vers le PQ, d’autres vers QS, cer­tains péquistes dés­illu­sion­nés par l’annonce de PKP rejoignent QS, mais peu de pro­gres­sistes (sauf les pro-Charte) migrent vers le PQ. En d’autres termes, un pro­ces­sus de recon­fi­gu­ra­tion des for­ma­tions poli­tiques est déjà amorcé, et il sera encore plus visible dès le len­de­main des élec­tions. La stra­té­gie clas­sique du natio­na­lisme pro­gres­siste en faveur d’une stra­té­gie éta­piste (l’indépendance d’abord, le socia­lisme ensuite) ne pourra plus exis­ter concrè­te­ment, car elle devra choi­sir son camp : gauche indé­pen­dan­tiste ou natio­na­lisme conser­va­teur. Pour faire une ana­lo­gie his­to­rique très approxi­ma­tive, la dra­ma­ti­sa­tion de cet anta­go­nisme pour­rait être com­pa­rée à l’alternative « front popu­laire (socia­liste, com­mu­niste, anar­chiste et répu­bli­cain) ou front natio­nal », « socia­lisme ou bar­ba­rie ».

Une stra­té­gie radi­cale

Heureusement, nous sommes encore loin d’une guerre civile au Québec, et l’idéal serait d’éviter une telle situa­tion où règnent les affron­te­ments et même la vio­lence, les pos­si­bi­li­tés d’une tran­si­tion « démo­cra­tique » vers l’indépendance et/​ou le socia­lisme s’avèrent par­ti­cu­liè­re­ment dif­fi­ciles. Mais au-delà d’un tel scé­na­rio-catas­trophe, il s’agit de théo­ri­ser les condi­tions d’émergence d’une volonté col­lec­tive capable de vou­loir une trans­for­ma­tion réelle de la société, celle-ci pas­sant inévi­ta­ble­ment par la construc­tion de nou­velles ins­ti­tu­tions poli­tiques. L’avantage ines­péré du Québec, c’est en quelque sorte son « retard his­to­rique » qui permet de penser les condi­tions du socia­lisme à tra­vers la trans­for­ma­tion radi­cale de l’État, tâche qui est beau­coup plus déli­cate dans les pays déjà plei­ne­ment consti­tués et indé­pen­dants.

Il faut noter notam­ment que les luttes de libé­ra­tion natio­nale, en Chine, au Vietnam ou en Amérique latine, ont sou­vent été des contextes fort pro­pices aux idéaux socia­listes, qu’ils prennent des formes mar­xiste ou popu­liste, de conquêtes démo­cra­tiques (Chili) ou de gué­rillas (Cuba). S’il faut pri­vi­lé­gier une stra­té­gie démo­cra­tique pour le Québec du XXIe siècle, cela peut prendre la forme d’une « révo­lu­tion citoyenne » ins­pi­rée du Front de gauche, l’analogue fran­çais de Québec soli­daire : Assemblée consti­tuante pour une 6e République, révo­lu­tion fis­cale, place au peuple, éco-socia­lisme, etc. Évidemment, il ne s’agit pas de pla­quer la stra­té­gie de ce parti sur le contexte qué­bé­cois, mais de penser les moda­li­tés d’une « natio­na­li­sa­tion de la lutte des classes », de réflé­chir à une syn­thèse des prin­cipes socia­listes et répu­bli­cains, afin d’articuler effi­ca­ce­ment la ques­tion sociale et natio­nale dans une pra­tique poli­tique déter­mi­née.

Or, ce tra­vail de recons­truc­tion d’un « bloc popu­laire », d’un parti capable de faire conver­ger de mul­tiples forces sociales, ne peut se can­ton­ner au tra­vail de l’arène par­le­men­taire ; la stra­té­gie indé­pen­dan­tiste sup­pose un combat, une lutte au même titre que les mul­tiples autres luttes contre la domi­na­tion, qu’elle soit éco­no­mique, poli­tique, éco­lo­gique, sexuelle ou natio­nale. L’indépendance ne sera donc pas le fruit d’une conver­gence natio­nale, un ras­sem­ble­ment de partis mas­quant les inté­rêts de la bour­geoi­sie qué­bé­coise, mais le résul­tat d’une conver­gence popu­laire des luttes sociales réunies dans un projet global d’émancipation, néces­sai­re­ment multi-dimen­sion­nel. L’indépendance consti­tue un natio­na­lisme contre-hégé­mo­nique, dirigé contre les élites éco­no­miques et poli­tiques res­pon­sables de l’austérité, la des­truc­tion de l’environnement et la dépos­ses­sion de nos milieux de vie. Au slogan « le pays avant les partis » qui sou­haite réunir les partis sou­ve­rai­nistes sous le cha­peau natio­na­liste, il faut oppo­ser l’idée « le peuple avant la nation », qui fonde l’indépendance sur la mobi­li­sa­tion popu­laire.

La conver­gence entre l’identité sociale et natio­nale n’est pas déjà là, l’identité qué­bé­coise elle-même n’est pas donnée ; il faut la construire. Cette recom­po­si­tion, bien qu’elle soit en partie sym­bo­lique et formée par le dis­cours, doit d’abord émer­ger du vécu, de la vie elle-même, c’est-à-dire de l’action. L’indépendance n’est pas une notion qui s’enseigne, un projet qu’il s’agirait de pro­pa­ger par des cam­pagnes mar­ke­ting sim­plistes faites pour ras­su­rer, sus­ci­ter la confiance envers les élites et ravi­ver la petite fierté qui som­meille en nous. L’indépendance ne vient pas d’une grande famille sou­ve­rai­niste, ni de l’apologie morose du consen­sus. Elle naît d’abord de la conscience d’un rap­port de subor­di­na­tion, d’une expé­rience intime de l’oppression. L’indépendance est fon­da­men­ta­le­ment une quête de liberté, qui ne peut être réduite à la fibre iden­ti­taire et à la logique comp­table. Elle naît d’un écart entre les condi­tions maté­rielles de la vie quo­ti­dienne, et l’espoir d’un monde libre, éga­li­taire et juste. Le désir d’émancipation par la trans­for­ma­tion des rap­ports sociaux est donc l’essence même de l’indépendance, d’où jaillira ensuite, dans un second temps, le sen­ti­ment d’appartenance et de soli­da­rité, puis la volonté consciente de se réap­pro­prier col­lec­ti­ve­ment nos outils poli­tiques et éco­no­miques.

C’est pour­quoi ce n’est pas l’identité qué­bé­coise ou la conver­gence natio­nale qu’il faut cher­cher, mais l’unité popu­laire des mul­tiples luttes démo­cra­tiques qui se recon­naî­tront mutuel­le­ment dans leurs dif­fé­rences et leurs simi­la­ri­tés. C’est pour­quoi la gauche, pre­nant appui sur les couches popu­laires, pré­caires et tra­vailleuses, enra­ci­née dans les mul­tiples mou­ve­ments sociaux qui tentent de chan­ger le monde à leur façon, est la seule qui soit capable de porter le projet d’indépendance vers la vic­toire. Changer de pays, c’est chan­ger de société, et vice versa. La réunion de la conscience sociale et natio­nale pas­sera donc par l’élaboration d’une majo­rité popu­laire en acte, un bloc his­to­rique capable de ren­ver­ser l’ordre établi. Tel est le sens de l’indépendance popu­laire, l’indépendance de la rue, le chœur fra­gile mais puis­sant des voix oppri­mées en quête de liberté.

lundi 10 mars 2014


Notes

[1] Étienne Forest, mili­tant d’Option natio­nale [2] Jean-François Lisée, PKP au PQ ? C’est ça ras­sem­bler ! 9 mars 2014 http://​jfli​see​.org/​p​k​p​-​a​u​-​p​q​-​c​est-c… [3] http://​www​.lapresse​.ca/​a​c​t​u​a​l​i​tes/e… [4] Andrée Ferretti, Le vrai visage deQuébec soli­daire, 9 mars 2013 [5] http://​www​.you​tube​.com/​w​a​t​c​h​?​v​=LT0h… [6] Bref, l’appel du NMQ ne pose aucun diag­nos­tic sérieux sur les rai­sons des échecs de 1980 et 1995 et de l’impasse dans laquelle se trouve le mou­ve­ment. Ce refus de poser les vraies ques­tions est au cœur de la crise inter­mit­tente per­pé­tuelle du PQ et de la mul­ti­pli­ca­tion des pôles de regrou­pe­ment natio­na­listes depuis quelques années. Au fond, ce que ces groupes tentent de faire, c’est de recons­truire une grande coa­li­tion sou­ve­rai­niste sans contenu, donc de refaire le PQ en dehors du PQ, ce qu’on pour­rait appe­ler du « méta­pé­quisme ». Ces démarches ont le mérite d’irriter au plus haut point la direc­tion du PQ qui pré­tend tou­jours incar­ner cette vaste coa­li­tion. Mais pour ceux et celles qui dési­rent renou­ve­ler le mou­ve­ment pour notre libé­ra­tion natio­nale, il s’agit d’un grand détour pour nous rame­ner à notre point de départ en forme de cul-de-sac.

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