Québecor-PKP : vers la berlusconisation de l’État québécois ?

Par Mis en ligne le 10 mars 2014

C’est une pre­mière ministre du Québec gon­flée à bloc qui, le 16 avril der­nier, s’est avan­cée au micro pour confir­mer la rumeur vou­lant que Pierre Karl Péladeau (PKP), alors pré­sident et chef de la direc­tion de l’empire Québecor[1], soit nommé à la pré­si­dence du conseil d’administration d’Hydro-Québec. Bien sûr, la cir­cu­la­tion des élites poli­tiques et d’affaires dans les conseils d’administration de grandes entre­prises pri­vées et publiques ne consti­tue pas une nou­veauté[2], mais que le magnat de la presse, du diver­tis­se­ment et des com­mu­ni­ca­tions au Québec se retrouve à la tête du conseil d’administration de notre plus grande société d’État, c’est là un pré­cé­dent qui aurait dû, a for­tiori, au moment où la tele­no­vela de la Commission Charbonneau bat­tait des records d’audience[3], faire naître un débat public.

Manifestement, ce ne fut pas le cas puisque même le conflit d’intérêts n’a guère sus­cité d’opposition, et ce, autant chez nos éluEs à l’Assemblée natio­nale que dans les pages de nos médias grand public[4]. Au contraire, loin d’y voir une effa­rante proxi­mité entre les pou­voirs média­tique et poli­tique ou « une dan­ge­reuse ber­lus­co­ni­sa­tion de l’État », selon la for­mule per­cu­tante de Michel David du Devoir[5], ce fut l’occasion pour plu­sieurs commentateurs/​commentatrices et éluEs d’y aller d’éloges à la gloire de notre nou­veau héros du Québec inc. qui, béné­vo­le­ment, don­nera à la patrie.

C’est jus­te­ment parce que nos jour­na­listes dits pro­fes­sion­nels ont à peine effleuré les causes et les enjeux[6] rela­tifs à une telle « ber­lus­co­ni­sa­tion » qu’il importe ici de s’y attar­der. Mon inten­tion est triple : 1) exa­mi­ner le nouvel ordre poli­tico-média­tique qui est en train de se mettre en place au Québec à la faveur de la domi­na­tion de l’acteur cor­po­ra­tif Québecor dans les champs de plus en plus hété­ro­nomes du jour­na­lisme, de la culture et des com­mu­ni­ca­tions au Québec ; 2) mon­trer que la nomi­na­tion de PKP n’est que le der­nier avatar d’un pro­ces­sus amorcé dans les années 1980 et qui soumet peu à peu les États contem­po­rains à une raison ges­tion­naire dis­sol­vant « à terme le carac­tère pro­pre­ment poli­tique des fina­li­tés his­to­ri­que­ment assi­gnées à l’administration des États modernes[7] » ; et 3) rendre compte de la sin­gu­la­rité de Pierre Karl Péladeau comme per­son­nage poli­tique, et ce, en pre­nant au sérieux la méta­phore « ber­lus­co­nienne » employée par Michel David.

Mais d’abord, comme il ne sau­rait exis­ter d’empereur sans empire, je ferai une des­crip­tion de Québecor, en recons­ti­tue­rai sa genèse pour ensuite rendre compte de quelques-unes des stra­té­gies et pra­tiques de l’entreprise des plus néfastes pour la qua­lité de la conver­sa­tion démo­cra­tique au Québec. Dans la mesure où les médias et le jour­na­lisme trouvent leur légi­ti­mité dans la mis­sion démo­cra­tique de ser­vice public qui leur est dévo­lue, c’est-à-dire dans la consti­tu­tion d’un espace de repré­sen­ta­tion et de dis­cus­sion devant per­mettre à la société de se dis­tan­cer d’elle-même et, ce fai­sant, de prendre en main son deve­nir, la pour­suite de cette mis­sion est indis­so­ciable des droits poli­tiques fon­da­men­taux que sont le droit à l’information et le droit à la liberté d’expression et de presse.

Vers la berlusconisation de l’état québécois

Or, force est de consta­ter – et c’est ce que je ten­te­rai d’abord de démon­trer – que l’empire de PKP consti­tue ni plus ni moins « l’avant-garde » ou la pointe avan­cée des ten­dances liber­ti­cides de ces droits fon­da­men­taux conte­nues dans le pro­ces­sus de libé­ra­li­sa­tion-finan­cia­ri­sa­tion-concen­tra­tion des indus­tries de la com­mu­ni­ca­tion et de la culture en cours.

De Québecor World à Québecor Media inc. : l’essor d’un puissant acteur corporatif

« Québecor est l’un des plus impor­tants conglo­mé­rats de médias au Canada. Elle (sic) est active dans la télé­dis­tri­bu­tion, la télé­pho­nie, l’accès Internet, l’édition de jour­naux, de maga­zines et de livres, de même que dans la dis­tri­bu­tion et la vente au détail d’un large éven­tail de pro­duits cultu­rels[8]. » Voilà com­ment l’empire se pré­sente sur la page d’accueil de son site Web. D’abord spé­cia­li­sée dans les tabloïds locaux[9], les quo­ti­diens popu­laires, les « jour­naux jaunes », les maga­zines à potins et, à la mort du fon­da­teur en 1997, pos­sé­dant, par le biais de l’intégration ver­ti­cale, d’importants inté­rêts dans la forêt, dans des pape­tières, l’imprimerie et la dis­tri­bu­tion, l’entreprise a connu une telle méta­mor­phose en moins de 20 ans que Péladeau père la recon­naî­trait à peine.

C’est que de Québecor World (le second grand impri­meur au monde en 1997), vendu à perte par PKP lui-même, à la nais­sance de Québecor Media inc. en 1999, il y a la « tran­sac­tion trans­for­ma­tion­nelle » – aux dires mêmes de PKP – qu’a consti­tuée l’acquisition his­to­rique de Vidéotron (2000)[10]. Cette acqui­si­tion per­met­tra à l’entreprise non seule­ment de sur­vivre et de se hisser parmi les quelques conglo­mé­rats média­tiques incon­tour­nables au Canada, mais de miser ensuite sur une stra­té­gie de conver­gence des conte­nus qui, une fois mise en branle, lais­sera pré­sa­ger les durs conflits syn­di­caux qui par­sè­me­ront les années 2000.

De plus, on ne peut plei­ne­ment com­prendre la trans­for­ma­tion qu’a connue Québecor ces deux der­nières décen­nies sans évo­quer les phé­no­mènes majeurs que consti­tuent la finan­cia­ri­sa­tion de l’économie et celui de la consti­tu­tion – conco­mi­tante – de grands conglo­mé­rats des télé­com­mu­ni­ca­tions, de l’audiovisuel et des indus­tries de la presse et de la culture. Si la concen­tra­tion des médias est fort bien docu­men­tée, les liens exis­tant entre cette concen­tra­tion et la finan­cia­ri­sa­tion des entre­prises média­tiques ont été jusqu’ici très peu exa­mi­nés.

Pourtant, c’est elle qui en consti­tue le moteur et qui « imprime à la mar­chan­di­sa­tion de l’information, du diver­tis­se­ment et de la culture une dyna­mique dont les effets sur les condi­tions de pro­duc­tion et sur le contenu, consti­tue, par elle- même, une menace sur le plu­ra­lisme et la qua­lité de l’information, de la culture et du diver­tis­se­ment[11] ». La finan­cia­ri­sa­tion ren­voyant ici – d’un point de vue microé­co­no­mique[12] – à ce nou­veau mode de gou­ver­nance des entre­prises dans lequel (1) l’actionnaire est roi et maître (défi­nis­sant les stra­té­gies et contrô­lant les « mana­gers »), (2) l’investissement à court terme est la norme (l’important étant d’abord d’augmenter la valeur bour­sière de l’entreprise) et, enfin et sur­tout, (3) dans lequel ce sont les tra­vailleurs et les tra­vailleuses – à tra­vers une nou­velle orga­ni­sa­tion du tra­vail qui les pres­su­rise de tous côtés – qui sup­portent les risques. L’histoire de Québecor de ces quinze der­nières années ne consti­tue- t-elle pas l’illustration par­faite d’un tel mode de gou­ver­nance ?

Pire encore, selon des cher­cheurs comme Dwayne Winseck, la révo­lu­tion numé­rique, l’arrivée d’Internet et la baisse des reve­nus publi­ci­taires affec­tant les médias tra­di­tion­nels consti­tue­raient l’arbre cachant la forêt de la finan­cia­ri­sa­tion des médias. Ce cher­cheur qué­bé­cois a bien démon­tré, par exemple, com­ment les grands groupes média­tiques, cher­chant de nou­velles moda­li­tés d’accumulation du capi­tal dans un contexte de faible crois­sance éco­no­mique, n’ont pas hésité à adop­ter ce nou­veau mode de gou­ver­nance de leurs entre­prises et se sont endet­tés énor­mé­ment afin d’acquérir des concur­rents, ame­nant cer­tains d’entre eux au bord du gouffre sinon entraî­nant car­ré­ment leur chute (par exemple Canwest[13]).

Aussi, ce phé­no­mène serait-il for­te­ment sous-estimé comme fac­teur expli­ca­tif de la crise contem­po­raine (dis­pa­ri­tion de jour­naux natio­naux et locaux, homo­gé­néi­sa­tion et mar­chan­di­sa­tion de l’information, etc.) des médias :

Les déboires actuels qui frappent cer­taines entre­prises de presse ne sont pas prin­ci­pa­le­ment dus à l’assaut constant de l’Internet ou de la baisse des recettes publi­ci­taires dans les « vieux médias ». Au lieu de cela, je sou­tiens que les condi­tions actuelles reflètent une baisse à court terme (cyclique) des reve­nus publi­ci­taires causée par le ralen­tis­se­ment éco­no­mique, les résul­tats cumu­lés des deux vagues de conso­li­da­tion (1995-2000 et 2003-2007) et la finan­cia­ri­sa­tion des médias. Le concept de finan­cia­ri­sa­tion […] met en évi­dence l’extraordinaire crois­sance du sec­teur finan­cier et des actifs finan­ciers […].

En effet, amor­cée par l’argent facile de l’essor du sec­teur des com­mu­ni­ca­tions et des nou­velles tech­no­lo­gies, la conver­gence des médias et les poli­tiques per­mis­sives du gou­ver­ne­ment libé­ral, les entre­prises de télé­com­mu­ni­ca­tions et les médias ont fait une fré­né­sie d’achats. BCE a acheté CTV et The Globe and Mail (3,4 mil­liards de dol­lars) en 2000, et Québecor a acheté Vidéotron, TVA et la chaîne Sun (7,4 mil­liards de dol­lars) entre 1998 et 2001, ce qui en fait le plus grand conglo­mé­rat des médias du Québec[14].

Les mêmes causes créant les mêmes effets, Québecor s’emploiera d’abord à dimi­nuer sa dette gigan­tesque[15]15 et PKP, « un finan­cier pur et dur » selon l’ex- chro­ni­queur éco­no­mique de La Presse Michel Girard (main­te­nant au Journal de Montréal), ne lési­nera pas « sur les moyens pour ren­ta­bi­li­ser la vache à lait de son entre­prise, Québecor Média ». Selon Girard, et je cite, PKP « n’en a rien à foutre des lockou­tés du Journal de Montréal et des syn­di­qués du Journal de Québec, TVA, Vidéotron […] des grands patrons des entre­prises concur­rentes, comme Radio-Canada, La Presse, BCE et ses filiales, Astral, etc. Et gare aux diri­geants des orga­nismes para­gou­ver­ne­men­taux (Conseil de la radio­dif­fu­sion et des télé­com­mu­ni­ca­tions cana­diennes ou CRTC, Fonds des médias, etc.) et aux poli­ti­ciens qui ose­raient se mettre en tra­vers de sa route. Un magnat de presse, ça peut var­lo­per[16]».

Le varlopage liberticide de PKP-Québecor

« Les syn­di­cats qué­bé­cois nuisent au déve­lop­pe­ment éco­no­mique […] pro­fitent de lois qui désa­van­tagent les entre­prises et com­pro­mettent la pro­duc­ti­vité[17]» dixit PKP. Voilà un air archi connu qu’on nous bas­sine dans les médias depuis plus d’une tren­taine d’années ! Mais si le grand mani­tou du star system qué­bé­cois ne se démarque pas sur le plan rhé­to­rique, on ne peut en dire autant concer­nant l’agressivité anti­syn­di­cale déployée concrè­te­ment au cours de ses 14 ans de règne à la tête de l’empire. À l’origine de 14 lockout dont celui, mal­heu­reu­se­ment mar­quant, imposé aux 253 employéEs (PKP pré­fère le mot « col­la­bo­ra­teurs ») du Journal de Montréal en jan­vier 2009, le grand patron de Québecor suit les traces des Murdoch[18] de ce monde.

À lui seul, ce coup de force consis­tant à publier un jour­nal sans jour­na­listes pen­dant 728 jours consé­cu­tifs en dit effec­ti­ve­ment long sur la puis­sance et les visées de l’empire. Cherchant à maxi­mi­ser sa valeur action­na­riale et à rem­bour­ser au moins par­tiel­le­ment sa dette, Québecor impo­sera un nou­veau modèle d’affaires fondé, entre autres, sur la conver­gence des conte­nus entre les dif­fé­rentes pla­te­formes du conglo­mé­rat[19]. Cela signi­fie qu’un « pro­duit média­tique » (texte, vidéo, photo, etc.) sus­cep­tible de plaire à un maxi­mum de clients et de clientes peut se retrou­ver repro­duit et acces­sible sur tous les sup­ports de dif­fu­sion de l’entreprise. Voilà une stra­té­gie fort ren­table puisqu’elle permet une réduc­tion dras­tique des coûts de pro­duc­tion et offre une plus grande visi­bi­lité aux annon­ceurs[20]. Et tant pis pour la diver­sité des conte­nus, la qua­lité de l’information et la mis­sion jour­na­lis­tique (dès lors détour­née sinon cor­rom­pue[21]).

À n’en point douter, nous assis­tons au pire scé­na­rio déjà évoqué par Marc-François Bernier à la suite d’une recherche effec­tuée récem­ment auprès des jour­na­listes des grands conglo­mé­rats média­tiques du Québec : Le scé­na­rio le plus à risque pour l’information réunit des condi­tions tel (sic) le mode de pro­priété à capi­tal ouvert aux action­naires des mar­chés publics, la pro­priété des médias écrits et élec­tro­niques et une stra­té­gie de conver­gence de ces médias tra­di­tion­nels avec les médias numé­riques. C’est la situa­tion vécue par les jour­na­listes du conglo­mé­rat Québecor[22].

Dans ces condi­tions, auto­cen­sure et détresse pro­fes­sion­nelle deviennent le pain quo­ti­dien des jour­na­listes à la solde de Québecor. Ajoutez, à ce sen­ti­ment géné­ral de dégra­da­tion des condi­tions de tra­vail et des pra­tiques pro­fes­sion­nelles de la part des jour­na­listes, l’arrivée mas­sive de chro­ni­queurs-vedettes à peu près tous situés, sur­tout à partir du lock-out de 2009[23], à droite de l’échiquier poli­tique, et vous obtien­drez une machine com­mer­ciale et idéo­lo­gique sans pré­cé­dent dans l’histoire de la presse au Québec, « machine » qui a, évi­dem­ment, peu à voir avec le modèle idéal de jour­na­lisme d’information au ser­vice de la démo­cra­tie auquel PKP et ses sbires déclarent adhé­rer et pro­mou­voir, pério­di­que­ment, devant les membres du CRTC[24].

Québecor : un appareil idéologique

Les médias de masse (le jour­nal, la radio, la télé­vi­sion, etc.) ne font pas que rap­por­ter des évé­ne­ments. Ils les mettent en forme (« in-former », c.-à-d. « mettre en forme ») et par­ti­cipent à l’élaboration d’une repré­sen­ta­tion com­mune d’un monde qu’il s’agit de pro­blé­ma­ti­ser, de dis­cu­ter, voire de trans­for­mer par la par­ti­ci­pa­tion des citoyens et des citoyennes au débat public. Les médias et le jour­na­lisme, par ce pou­voir abso­lu­ment fon­da­men­tal de narrer le monde, sont au cœur du pro­ces­sus d’institution sym­bo­lique du social par lequel les socié­tés se repro­duisent. Chiens de garde de la démo­cra­tie, les jour­na­listes sont donc inves­tis d’un rôle poli­tique fon­da­men­tal : « favo­ri­ser le débat entre citoyens “éclai­rés”, aptes à déter­mi­ner les formes d’un monde qui n’apparaît donc plus comme quelque chose de donné, mais plutôt à construire[25]».

Or, depuis plu­sieurs décen­nies main­te­nant, de nom­breuses et nom­breux auteurEs ont cher­ché à rendre compte du fonc­tion­ne­ment effec­tif des médias grand public afin de véri­fier dans quelle mesure ils déro­geaient ou non à cette mis­sion démo­cra­tique de ser­vice public. Et force est de consta­ter que les résul­tats de ces recherches[26]sont sans équi­voque. Ils concluent, dans leur majo­rité, a contra­rio du modèle idéal de la sphère publique théo­risé par Jurgen Habermas[27] (l’auteur de réfé­rence ici), qui est celui d’une agora où sont pré­sentes la ratio­na­lité, la trans­pa­rence, l’accessibilité et la liberté d’expression, que les médias grand public s’approchent davan­tage du modèle concep­tuel de l’appareil idéo­lo­gique.

En d’autres mots, ils consti­tue­raient moins des média-tions par­ti­ci­pant à la construc­tion d’une opi­nion publique éclai­rée que des outils pro­duc­teurs de consen­te­ment au ser­vice des patrons de presse et des élites éco­no­miques et poli­tiques[28]. Pour être plus précis, une auteure comme Anne-Marie Gingras[29], par exemple, est d’avis que l’on peut situer chaque acteur média­tique comme toute pro­duc­tion jour­na­lis­tique sur un tel conti­nuum concep­tuel marqué par les pôles de la sphère publique et celui de l’appareil idéo­lo­gique et que c’est le degré de dépen­dance d’un média donné par rap­port aux autres pou­voirs (éco­no­miques et poli­tiques) qui consti­tue la variable déter­mi­nante : plus il est dépen­dant de tels pou­voirs et plus on peut le consi­dé­rer comme un appa­reil idéo­lo­gique[30].

Aussi, il ne fait aucun doute que l’on peut de plus en plus consi­dé­rer les médias de Québecor comme la ver­sion qué­bé­coise (et cana­dienne si nous incluons la chaîne de télé­vi­sion Sun TV et les nom­breux jour­naux de sa filiale Sun Media[31]) d’un tel appa­reil. C’est que l’orientation net­te­ment néo­li­bé­rale des pra­tiques d’affaires de l’empire se double, depuis plu­sieurs années, d’un néo­po­pu­lisme de droite fai­sant « du bien commun et du res­pect des valeurs pro­gres­sistes sa prin­ci­pale cible au point de se trans­for­mer en véri­table machine de pro­pa­gande poli­tique[32]».

Non seule­ment des chro­ni­queuses et des chro­ni­queurs net­te­ment campés à droite du spectre poli­tique béné­fi­cient-elles/ils d’un impor­tant espace rédac­tion­nel pour relayer le point de vue de l’éditeur[33], mais c’est aussi la cou­ver­ture même de l’actualité qui fait fi des exi­gences éthiques mini­males du jour­na­lisme pro­fes­sion­nel[34]. C’est ainsi qu’il a été démon­tré que la crise des accom­mo­de­ments rai­son­nables sur­ve­nue en 2007-2008 n’est pas sans lien avec la dérive popu­liste de l’empire, qui a fait ses choux gras en dés­in­for­mant et en culti­vant la xéno­pho­bie et l’ignorance des Québécois et des Québécoises pen­dant de longues semaines[35]. Et que dire de l’intense pro­pa­gande néo­li­bé­rale qui, sur les ondes de TVA et de LCN, dans les colonnes du Journal de Montréal et du Journal de Québec, mar­te­lait quo­ti­dien­ne­ment le même mantra néo­li­bé­ral : « Le Québec est dans le rouge[36]». Sans comp­ter la « bru­ta­lité média­tique » (l’expression est du phi­lo­sophe qué­bé­cois Christian Nadeau) dont a fait preuve l’empire durant le conflit étu­diant du prin­temps 2012.

Des opinions diversifiées ?

Est-ce que le Journal de Montréal « nou­veau » vient rendre caduque la thèse de l’appareil idéo­lo­gique défen­due jusqu’ici ? L’intention n’est évi­dem­ment pas de dia­bo­li­ser les opi­nions de droite dans l’espace public et de dénier leur légi­ti­mité. Le pro­blème étant leur nette hégé­mo­nie et, pire encore, l’instrumentalisation poli­tique de ce dis­cours à des fins anti­pro­gres­sistes (par exemple : asso­cier les « carrés rouges » au ter­ro­risme ou à la vio­lence), si ce n’est pas à des fins racistes, homo­phobes, isla­mo­phobes, etc. Et c’est tant mieux si la fair­ness doc­trine[37] prend ainsi un peu forme dans l’un des mul­tiples médias de l’empire (TVA, LCN, 24 heures et Sun News et cie affichent tou­jours le même mono­chro­misme idéo­lo­gique).
Annoncée en grande pompe le mardi 1er octobre 2013, la nou­velle mou­ture du tabloïd, il est vrai, affiche une plus grande diver­sité idéo­lo­gique de chroniqueurEs, de blo­gueurs et de blo­gueuses. Ainsi, on trouve parmi les 35 nou­velles recrues au moins six ou sept per­sonnes vrai­ment affi­liées à une pensée pro­gres­siste de gauche ou de centre gauche (Simon Tremblay-Pepin, Camille Bouchard, Josée Legault, Hugo Latulipe, par exemple).
Par contre, à l’extrême droite de la même double page, on pré­sente plus modes­te­ment, dans un mince enca­dré, les « vrais » chro­ni­queurs régu­liers et, comme par hasard (!), 18 chroniqueurEs sur 20 sont net­te­ment de droite. Enfin, juste au-des­sous, appa­raissent les visages des neuf blo­gueurs régu­liers de Québecor dont au moins les deux tiers sont affi­liés à une pensée conser­va­trice. Alors, que penser de cette subite et sur­tout dou­teuse diver­si­fi­ca­tion idéo­lo­gique ?
En fait, on peut y voir une nou­velle étape de l’information sur le Web et, sur­tout, une manière pour Québecor non seule­ment de faire oublier son anti­syn­di­ca­lisme et ses unes réac­tion­naires et popu­listes, mais de se posi­tion­ner avan­ta­geu­se­ment dans les forums sociaux de l’ère numé­rique. Plus pré­ci­sé­ment, il s’agit ici, dans une logique d’expansion éco­no­mique et de cap­ta­tion maxi­male des publics et des reve­nus publi­ci­taires, de faire de la nou­velle pla­te­forme Web du jour­nal un pas­sage obligé des débats de société, de damer le pion aux concur­rents nou­veaux (Huffington post Québec) et anciens (LaPresse​.ca et LeDevoir. ca). Après la conver­gence des médias de l’empire, est-ce que nous en sommes à la conver­gence des débats sur le seul espace Québecor ?
On pour­rait objec­ter, et plu­sieurs l’ont fait dans les médias sociaux, que la pré­sence d’une voix de gauche dans cet espace (comme celle de Simon Tremblay-Pepin de l’IRIS, par exemple) repré­sente une occa­sion ines­pé­rée de joindre un public géné­ra­le­ment peu exposé aux idées pro­gres­sistes. Le célèbre docu­men­ta­riste amé­ri­cain Michael Moore n’a-t-il pas affirmé que « la gauche devrait aller jouer au bow­ling plus sou­vent » plutôt que de prê­cher aux convertiEs de sa cha­pelle ? Fort bien, mais à condi­tion de jouer dans quelques allées cen­trales et tout près du casse-croûte (là où on risque d’être entendu un peu) et non au troi­sième sous-sol vir­tuel de l’empire.
Comment ne pas voir que ce sont les chro­ni­queurs d’opinion « che­vron­nés » (sic) qui se trou­ve­ront régu­liè­re­ment dans les pages cen­trales du Journal de Montréal et que les propos des chro­ni­queurs « invi­tés » s’y retrou­ve­ront beau­coup plus rare­ment ? Sans comp­ter qu’un cer­tain devoir de mémoire envers les luttes syn­di­cales des der­nières années consti­tue, à lui seul, un motif rai­son­nable de s’abstenir de cau­tion­ner les pra­tiques détes­tables de ce puis­sant acteur cor­po­ra­tif.

Bien sûr, Québecor n’est pas seul à faire la pro­mo­tion du néo­li­bé­ra­lisme dans l’espace média­tique qué­bé­cois. Par exemple, Power Corporation, par l’entremise de sa filiale Gesca qui est pro­prié­taire de La Presse, Le Soleil, Le Nouvelliste et Le Droit, n’a pas plus inté­rêt que son concur­rent à pro­mou­voir un véri­table plu­ra­lisme idéo­lo­gique dans ses pages. De même, Québecor n’a pas créé la demande sociale ver­ti­gi­neuse pour le diver­tis­se­ment pas plus qu’il n’a inventé le règne de l’opinion et du bavar­dage sans fin fait spec­tacle (pen­sons au show de Mario Dumont, lui-même une créa­ture poli­tico-média­tique de l’empire)[38], mais il n’en demeure pas moins qu’on a ici affaire à un cas sin­gu­lier dans la courte his­toire de la presse et du jour­na­lisme qué­bé­cois : pro­pa­gande idéo­lo­gique assu­mée comme telle (sur­re­pré­sen­ta­tion des idées liber­ta­riennes mâti­nées d’un natio­na­lisme conser­va­teur[39] sur tous les sup­ports de l’empire[40]), pro­lé­ta­ri­sa­tion des jour­na­listes deve­nant des jour­na­listes mul­ti­tâches pro­duc­teurs de conte­nus mar­chands, hyper­mar­chan­di­sa­tion de l’information et tutti quanti.

Grandes béné­fi­ciaires des poli­tiques néo­li­bé­rales des trente der­nières années adop­tées par les gou­ver­ne­ments fédé­raux et pro­vin­ciaux suc­ces­sifs[41]– alors que l’empire aime, dans ses inces­santes jéré­miades publiques, revê­tir les vête­ments vic­ti­maires de l’ostracisme éta­tique – toutes les filiales de QMI dominent aujourd’hui leur sec­teur d’activité : Vidéotron comme le pre­mier câblo­dis­tri­bu­teur au Québec et le troi­sième au Canada, Sun Média et Canoë en tant que plus grand édi­teur de jour­naux au Québec et au Canada, Groupe TVA domi­nant le marché de la télé­dif­fu­sion au Québec et celui du maga­zine fran­co­phone en Amérique du Nord et, enfin, Archambault, Groupes Sogides[42]et Nurun consti­tuant des acteurs de pre­mier plan dans la vente de pro­duits cultu­rels, l’édition de livres et la concep­tion de nou­veaux médias inter­ac­tifs.

C’est ainsi que l’empire, compte tenu de son emprise extra­or­di­naire sur la consom­ma­tion média­tique des Québécois et des Québécoises – « Québecor acca­pare 42 % du temps consa­cré à lire un quo­ti­dien, 45 % du temps qu’ils passent à lire un maga­zine, 28 % du temps qu’ils passent devant la télé (et) 27 % du temps qu’ils passent à lire un hebdo[43]» – est en mesure de bous­cu­ler les gou­ver­ne­ments, d’intimider les éluEs et de « faire et défaire des car­rières artis­tiques et poli­tiques[44]». On aurait tort ici de prendre cette affir­ma­tion à la légère.

Pensons seule­ment au mépris ouver­te­ment affi­ché du conglo­mé­rat à l’égard des ins­ti­tu­tions com­munes régu­lant jusqu’alors les pra­tiques des jour­na­listes et des entre­prises de presse au Québec : désaf­fi­lia­tion du Conseil de presse du Québec, aban­don de La Presse cana­dienne et créa­tion de sa propre agence de presse interne QMI, attaque répé­tée contre le ser­vice public (la Société Radio- Canada), etc.

À ce titre, le chan­tage éhonté entou­rant l’hypothétique retour d’un club pro­fes­sion­nel de hockey à Québec et la construc­tion d’un nou­veau coli­sée qui, par le biais d’une pro­pa­gande popu­liste habi­le­ment menée par les médias de l’empire et la radio pou­belle locale, se sont soldés par un double cadeau de l’État qué­bé­cois (sub­ven­tion et pri­vi­lège légis­la­tif à la clé) à cet assisté social cor­po­ra­tif en consti­tuent une autre confir­ma­tion. Décidément, l’empire en mène large : « Qui veut aller en élec­tion avec un groupe de médias contre lui ? Quel gou­ver­ne­ment veut faire ça ? » dira Raymond Corriveau, ancien pré­sident du Conseil de presse du Québec[45].

PKP à Hydro-Québec ou l’État-Provigo

Il y a eu dans l’histoire récente du Québec plu­sieurs manières de qua­li­fier les ten­ta­tives de trans­for­mer l’État qué­bé­cois. Les lec­teurs et les lec­trices de plus de qua­rante ans se rap­pel­le­ront pro­ba­ble­ment, par exemple, « l’État-Provigo ». Nous sommes alors en mai 1986, Bourassa II est au pou­voir depuis quelques mois seule­ment et le Groupe de tra­vail sur la révi­sion des fonc­tions et des orga­ni­sa­tions gou­ver­ne­men­tales dirigé par le pré­sident du Conseil du trésor, Paul Gobeil, dépose son rap­port.

Ce der­nier veut impor­ter les objec­tifs et le mode de fonc­tion­ne­ment de l’entreprise privée dans l’ensemble de l’administration publique : « Il faut “runner” l’État comme une busi­ness », dira celui qui a occupé plu­sieurs fonc­tions impor­tantes chez Provigo. Cette toute pre­mière ten­ta­tive de réin­gé­nie­rie de l’État qué­bé­cois ne fera pas long feu cepen­dant. C’est le début de la révo­lu­tion néo­li­bé­rale et le régime des évi­dences contem­po­rain n’est pas encore ins­tallé.

On ne parle pas alors de tari­fer les ser­vices publics, les fonc­tion­naires ne sont pas dénuéEs de vertus civiques, les syn­di­cats ne sont pas syno­nymes de cor­po­ra­tions de privilégiéEs et, plus géné­ra­le­ment, les ins­ti­tu­tions de la Révolution tran­quille ne sont pas consi­dé­rées comme des obs­tacles à la com­pé­ti­ti­vité de « nos » entre­prises à l’échelle mon­diale. Mais il reste que la cri­tique néo­li­bé­rale de l’État pro­vi­dence s’intensifie et, peu à peu, l’idée de sou­mettre l’État au desi­de­ra­tum du monde des affaires va s’imposer ; la nomi­na­tion de PKP à la tête du conseil d’administration d’Hydro-Québec ne repré­sente donc que le der­nier épi­sode de cette ins­tal­la­tion en douce de l’État-Provigo.

En fait, peu de gens savent que « l’État-Provigo » pren­dra forme offi­ciel­le­ment une quin­zaine d’années après le dépôt du rap­port Gobeil, soit le 25 mai 2000 lorsque l’Assemblée natio­nale du Québec adop­tera la loi 82 sur l’administration publique[46]. C’est donc sans débat et quelques années après le Sommet socio- éco­no­mique de 1996 – ce pre­mier sommet de la « gou­ver­nance » (et du défi­cit zéro !) du gou­ver­ne­ment péquiste de Lucien Bouchard – que s’installe l’État- Provigo. Cette légis­la­tion dont la visée prag­ma­tique est évi­dente illustre fort bien la nature du néo­li­bé­ra­lisme qui consiste d’abord en « la trans­for­ma­tion de l’action publique en fai­sant de l’État une sphère régie, elle aussi, par des règles de concur­rence et sou­mise à des contraintes d’efficacité sem­blables à celles que connaissent les entre­prises pri­vées[47]».

En d’autres mots, c’est l’adoption par le gou­ver­ne­ment qué­bé­cois (sou­ve­rai­niste de sur­croît !) d’une logique mana­gé­riale-orga­ni­sa­tion­nelle – celle-là même qui est au cœur de la nou­velle ges­tion publique[48]– qui, paral­lè­le­ment à la dyna­mique poli­tique supra­na­tio­nale de la mon­dia­li­sa­tion néo­li­bé­rale, réduira comme peau de cha­grin la capa­cité de régu­la­tion du seul « demi-État » (« une perte de sou­ve­rai­neté poli­tique qui opère, dans ce cas-ci, de l’intérieur même de leurs ins­ti­tu­tions »[49]) que pos­sède cette petite com­mu­nauté poli­tique du « Nord du monde » (Miron).

Transformant la citoyenne et le citoyen en « client qui en veut pour son argent », ache­vant la dis­so­lu­tion de la figure du pou­voir moderne, la loi 82 réduit le poli­tique à la ges­tion et « avance l’idée que les dif­fé­rents maillons de la chaîne admi­nis­tra­tive doivent se consi­dé­rer non pas comme tri­bu­taires d’une cer­taine idée du bien commun, mais bien comme des PME d’État iso­lées, tenant registres et comp­ta­bi­lité, navi­guant entre les balises de l’équilibre bud­gé­taire et de la com­pé­ti­tion avec leur envi­ron­ne­ment éco­no­mique immé­diat »[50]. C’est ainsi que ce sont des prin­cipes apo­li­tiques comme l’efficacité et l’obligation de résul­tat qui devien­dront des cri­tères déter­mi­nants pour éva­luer les pra­tiques de l’administration publique et pour juger de la jus­tesse des orien­ta­tions prises par des socié­tés d’État comme Hydro-Québec.

Dans les années sub­sé­quentes, la gou­ver­nance « entre­pre­neu­riale » du Parti qué­bé­cois (PQ) et du Parti libé­ral du Québec (PLQ) se mani­fes­tera d’ailleurs par la trans­for­ma­tion des man­dats ou mis­sions d’organismes publics et para­pu­blics du Québec[51]comme la Caisse de dépôt et pla­ce­ment du Québec[52] et Hydro-Québec. Ainsi, cette der­nière connaî­tra plu­sieurs réformes suc­ces­sives[53]qui vien­dront remettre en cause la mis­sion sociale de départ d’Hydro-Québec, à savoir consti­tuer un ser­vice public assu­rant la dis­tri­bu­tion de l’électricité au tarif le plus bas pos­sible sur l’ensemble du ter­ri­toire qué­bé­cois et sou­te­nir le déve­lop­pe­ment des régions.

Plus récem­ment, le plus gros pro­duc­teur mon­dial d’électricité a fait les man­chettes lorsque sont reve­nues les rumeurs de sa pri­va­ti­sa­tion (com­plète ou par­tielle) et lorsque fut connue l’existence d’une entente secrète[54] avec Pétrolia concer­nant les droits d’exploitation du pétrole sur l’île d’Anticosti. C’est donc dans un tel contexte marqué par nombre de contro­verses que PKP accède à la pré­si­dence du CA d’Hydro-Québec.

PKP : la figure sym­bo­lique du com­ma­na­ge­ment qué­bé­cois Pour la plu­part des Québécois et des Québécoises, Québecor est indis­so­cia­ble­ment lié au nom des Péladeau et, depuis une quin­zaine d’années, aux trois ini­tiales de l’héritier : PKP. Voilà un per­son­nage peu cha­ris­ma­tique, mais for­te­ment pré­sent dans l’actualité et l’espace média­tique qué­bé­cois ; c’est, par exemple et, selon chacun, le super héros du Québec inc., « Le Banquier » de TVA[55], le grand mécène cultu­rel der­rière Éléphant et MATV, la star de « Labeaumeville » et de ses « cols rouges », le puis­sant lob­byiste qui a gagné sa partie de bras de fer contre le PLQ concer­nant la cause de sa vedette de conjointe (les trai­te­ments contre l’infertilité sont main­te­nant assu­rés par l’État[56]), le « voyou » de Sylvain Lafrance[57], le pré­sident du CA d’Hydro-Québec voire le pro­chain chef du PQ…

En fait, celui que le jour­na­liste du Maclean’s Martin Patriquin a dési­gné comme le King of Québec[58]béné­fi­cie aujourd’hui du statut de vedette dans le Québec fran­co­phone[59] et consti­tue – et c’est ce que je vou­drais démon­trer ici – la figure sym­bo­lique du com­ma­na­ge­ment au Québec. Qu’est-ce que le com­ma­na­ge­ment ? Cette expres­sion est du spé­cia­liste fran­çais du ber­lus­co­nisme Pierre Musso qui, lui-même, s’inspire, entre autres, de cer­tains tra­vaux de Lucien Sfez et Pierre Legendre[60]. Par là, il désigne :

L’évacuation du poli­tique et de la conflic­tua­lité au profit du dogme mana­gé­rial de l’efficacité et du consen­sus réunis, […] la confu­sion entre le mana­ge­ment de l’entreprise néo-for­diste (de com­mu­ni­ca­tion) et l’hégémonie sym­bo­lique et poli­tique du dis­cours com­mu­ni­ca­tion­nel ; il occupe l’espace libéré par la cri­tique de l’État et crée pro­gres­si­ve­ment un nouvel espace sym­bo­lique nor­ma­tif de valeurs et de croyances[61].

En d’autres mots, plus et mieux peut-être que les Beaudoin de Bombardier, les Desmarais de Power Corporation, les Francois Legault, Jean Coutu, Jacques Ménard, Charles Sirois du Québec inc. ainsi que tous et toutes les invitéEs réuniEs au Château de Sagard en l’honneur de Jacqueline Desmarais en août 2008, PKP évoque ce « nou­veau mode de pro­duc­tion du sym­bo­lique, moins par l’État et ses partis que par l’entreprise et les médias »[62]. En effet, à l’heure où les Bill Gates et Paul Desmarais sont reçus ou salués comme des chefs d’État, où l’Entreprise triom­phante tient le haut du pavé contre l’État en crise, on peut certes faire quelques paral­lèles entre Berlusconi et PKP.

Bien évi­dem­ment, toute com­pa­rai­son est boi­teuse et par­ti­cu­liè­re­ment celle-là pour­rait-on ajou­ter – PKP n’est pas Berlusconi, pas plus que le Québec n’est l’Italie – et on sait qu’à trop forcer le trait on risque l’insignifiance, mais ici l’exceptionnelle fusion des pou­voirs média­tique et éco­no­mique que repré­sente le phé­no­mène Berlusconi en fait une sorte d’idéal type à partir duquel l’examen du cas PKP peut se révé­ler fort heu­ris­tique. Ainsi, PKP – à une échelle plus modeste (et dans un contexte socio­po­li­tique natio­nal dif­fé­rent) – ne consti­tue- t-il pas « notre » figure sym­bo­lique du com­ma­na­ge­ment ?

Par exemple, le Cavaliere ita­lien et notre nou­veau sau­veur natio­nal ne pro­cèdent-ils pas à la même célé­bra­tion du capi­ta­lisme, du diver­tis­se­ment et de l’individualisme à tra­vers leur immense empire média­tique, et ce, par­ti­cu­liè­re­ment, en impo­sant les codes cultu­rels de la « néo-télé­vi­sion[63]» ? Berlusconi-Mediaset et PKP- Québecor ne portent-ils pas le dogme du Management en poli­tique (la poli­tique deve­nant du mana­ge­ment conti­nué par d’autres moyens) ? La poli­tique pour PKP, comme pour Berlusconi, ne serait-elle pas l’extension de l’Entreprise de com­mu­ni­ca­tion, un tra­vail sym­bo­lique fai­sant la pro­mo­tion de l’efficacité, de la dis­ci­pline et de la « bonne gou­ver­nance » ? Comme si ce n’était défi­ni­ti­ve­ment plus par l’organe de l’État qu’une com­mu­nauté poli­tique se pen­sait, mais par l’Entreprise-organisation[64].

Un der­nier point commun et non le moindre consiste en la pro­mo­tion d’un natio­na­lisme de droite qui, dans le cas du Québec, est for­te­ment colo­rée par l’exceptionnalisme que consti­tue le cas Péladeau. En effet, il ne fait aucun doute que de nom­breux et nom­breuses QuébécoisEs trouvent en PKP quelqu’un par­ta­geant enfin – ce n’est pas cou­rant dans le monde des affaires et, a for­tiori, chez les patrons de presse – leur parti pris natio­na­liste[65]. Choisir Vidéotron comme opé­ra­teur tech­no­lo­gique, pour celles et ceux que le natio­na­lisme éco­no­mique titille le moin­dre­ment, n’est-ce pas faire un pied de nez au conglo­mé­rat anglo-cana­dien concur­rent, ce Bell/​BCE tant honni et qui a abusé de son mono­pole pen­dant si long­temps ?

Comment pour­rait-on en vou­loir à celui qui – comme Berlusconi et son conglo­mé­rat Mediaset en Italie – faci­lite la vie quo­ti­dienne de mil­lions de QuébécoisEs, les « diver­tit à en mourir », leur four­nit une pano­plie de pro­duits et de ser­vices inté­grés (« le pou­voir de tout avoir sous un même toit » pro­clame une pub de Québecor[66] ? On a donc là une partie de la réponse de l’énigme pré­sen­tée ci-dessus : pour beau­coup de QuébécoisEs, PKP sur le CA d’Hydro, c’est une bonne affaire ! On le connaît, c’est un capi­ta­liste « bien de chez nous », il n’a pas peur de se mêler à la foule des partisanEs des Nordiques de Québec (il ne se terre pas dans son châ­teau de Sagard) et, sur­tout, il semble du « bon bord » (sou­ve­rai­niste ou du moins natio­na­liste) comme son père. Pourquoi donc s’en inquié­ter ?

Ainsi, il ne fait aucun doute qu’au jeu du natio­na­lisme poli­tique, cultu­rel et éco­no­mique qué­bé­cois, PKP-Québecor bat à plate cou­ture les Desmarais-Power Corporation. De son mécé­nat cultu­rel qué­bé­cois dont l’empire fait grand cas dans ses médias jusqu’à son offre de ser­vice béné­vole comme admi­nis­tra­teur hydro-qué­bé­cois en pas­sant par le carac­tère « natio­nal » de son patri­moine et des inves­tis­se­ments de QMI, l’appel aux émo­tions – ici à la fierté natio­nale – repré­sente une fal­la­cie[67] cou­ram­ment employée par PKP : « Travailler pour Québecor, c’est tra­vailler pour le Québec tout entier…»[68], dira-t-il lors de la marche bleue des partisanEs d’un retour des Nordiques de Québec.

Conclusion : le Québec comme marchandise

Mieux peut-être que la Commission Charbonneau, mieux que l’apologie déli­rante de Paul Desmarais dans les médias de Gesca le 10 octobre der­nier, au len­de­main de son décès, mieux que la pro­pa­gande à la petite semaine des valeurs du fric, de l’ambition et de l’entrepreneuriat dans nos médias grand public, il y a donc, dans la média­ti­sa­tion de la figure sym­bo­lique de PKP, dans les nomi­na­tions péquistes de notre vedette du com­ma­na­ge­ment, comme un condensé kaléi­do­sco­pique de ce que la société qué­bé­coise advient, ce que le Parti qué­bé­cois[69] est bel et bien devenu, un condensé de ce Québec livré, sans mémoire, à cette post­mo­der­nité mar­chande.

La montée en force de la « marque » « PKP-Québecor » affir­me­rait ainsi, pour qui sait voir, le scan­da­leux dans le banal (Pasolini), le rava­le­ment bien contem­po­rain des idéaux démo­cra­tiques et l’essor d’une droite décom­plexée qui, forte de la pos­ses­sion du méga­phone des médias de masse, est à même de créer, dans le sillage de la cri­tique de l’État pro­vi­dence, un nouvel espace sym­bo­lique nor­ma­tif de valeurs et de croyances struc­tu­rées autour de l’efficacité tech­nico-éco­no­mique et de la bonne gou­ver­nance, un espace où l’idéologie mana­gé­riale peut se déployer comme jamais et colo­ni­ser ce qui res­tait jusqu’alors à l’abri de la nou­velle éco­no­mie poli­tique de la com­mu­ni­ca­tion (le monde des idées et de la culture à Radio- Canada, par exemple).

Quand, au nom des inté­rêts privés de l’économie, on consent à dénier le droit du public à une infor­ma­tion de qua­lité, quand, au nom d’une fata­lité dont on ne sait la source, une ministre de la Culture et des Communications semble satis­faite de pro­cla­mer son impuis­sance à s’attaquer à l’hyperconcentration de la presse[70], lorsqu’un héri­tier de l’industrie des médias et du diver­tis­se­ment s’apprête à prendre les com­mandes d’un parti gal­va­ni­sant jadis les espoirs de tout un peuple, quand on n’a col­lec­ti­ve­ment plus d’autre idée que d’être effi­cace[71], on peut douter, comme l’écrit si jus­te­ment le socio­logue Gilles Gagné, « qu’une com­mu­nauté poli­tique par­vien­dra à prendre le relais de la com­mu­nauté cultu­relle [et que] dans l’avenir pro­chain, il existe encore au Québec une tota­lité morale irré­duc­tible aux valeurs de l’autoréférence finan­cière et à celles de la pro­duc­tion de gad­gets »[72].

« Tout ce qui est média­tique est poli­tique. »Francois Miterrrand

« Il y eut un temps pour les René Lévesque de ce monde. Peut-être sommes-nous au temps des Pierre-Karl Péladeau ? » Richard Le Hir

« Des médias cyniques, mer­ce­naires et déma­go­giques pro­dui­ront avec le temps un peuple aussi minable qu’eux ! » Joseph Pulitzer

Benoit Gaulin, « Québecor-PKP : vers la ber­lus­co­ni­sa­tion de l’État qué­bé­cois ? », Nouveaux cahiers du socia­lisme, Médias, jour­na­lisme et société, No 11, 2014, p. 85-103



Notes :

[1] Il quit­tera ce poste en mai 2013 et, selon le jour­na­liste Vincent Brousseau-Pouliot, c’est « son fidèle col­la­bo­ra­teur Robert Dépatie, le grand patron de Vidéotron, [qui] lui suc­cé­dera. M. Péladeau conti­nuera d’être l’actionnaire de contrôle de Québécor et sié­gera comme vice-pré­sident du conseil d’administration ». Vincent Brousseau-Pouliot, « Péladeau : ‘‘le moment est venu de prendre du recul’’», La Presse, 14 mars 2013, <http://​affaires​.lapresse​.ca/​e​c​o​n​o​m​i​e​/​m​e​d​i​a​s​-​e​t​-​t​e​l​e​c​o​m​s​/​2​0​1​3​0​3​/​1​4​/​0​1​-​4​6​3​0​8​9​9​-​p​e​l​a​d​e​a​u-le- moment-est-venu-de-prendre-du-recul.php>.

[2] Encore récem­ment n’a-t-on pas assisté à la coop­ta­tion par les indus­tries fores­tière et gazière d’un ex-ministre péquiste des res­sources natu­relles et d’un ex-pre­mier ministre qué­bé­cois deve­nus, sans véri­table répro­ba­tion col­lec­tive, leur porte-parole !

[3] Hugo Dumas, « Commission Charbonneau : plus popu­laire que Gomery et Bastarache », La Presse, 7 novembre 2012, <www​.lapresse​.ca/​d​e​b​a​t​s​/​c​h​r​o​n​i​q​u​e​s​/​hugo- dumas/201211/07/01-4591183-com­mis­sion-char­bon­neau-plus-popu­laire-que-gomery- et-bastarache.php>.

[4] À peine quelques pro­tes­ta­tions dans les jour­naux du conglo­mé­rat média­tique concur­rent, La Presse et son petit cousin de Québec, Le Soleil. Dans la mesure où leur pro­prié­taire n’est vrai­ment pas en posi­tion de donner des leçons d’éthique en ce domaine, on com­prend le silence des édi­to­ria­listes de La Presse.

[5] Michel David, jour­na­liste poli­tique du Devoir, s’est véri­ta­ble­ment démar­qué de ses confrères et consœurs en par­lant de ber­lus­co­ni­sa­tion, fai­sant ici évi­dem­ment réfé­rence à l’ex-chef de gou­ver­ne­ment ita­lien qui a ins­tru­men­ta­lisé son propre empire média­tique à des fins poli­tiques per­son­nelles.

[6] Il ne s’agit pas ici d’examiner les enjeux liés direc­te­ment aux orien­ta­tions de la société d’État (par exemple, de l’augmentation des tarifs à la ques­tion de l’entente avec Pétrolia en pas­sant par le déve­lop­pe­ment des bar­rages privés et de l’éolien, etc.), mais de rendre compte de quelques enjeux liés à l’essor d’un puis­sant acteur cor­po­ra­tif à l’ère de la « bonne gou­ver­nance ».

[7] François L’Italien, « La nou­velle ère des mana­gers », Société, n° 23, automne 2003, p. 70.

[8] Québecor, <www​.que​be​cor​.com/fr/>.

[9] Pierre Péladeau père a lancé Le Journal de Montréal en 1964 pen­dant une grève des tra­vailleurs à La Presse.

[10] « Longtemps décrié par les ana­lystes finan­ciers, l’achat de Vidéotron paraît, 10 ans plus tard, comme une tran­sac­tion béné­fique pour Québecor. ‘‘Vidéotron est deve­nue la loco­mo­tive de Québecor, elle lui four­nit 70 % de ses béné­fices’’, dit Maher Yaghi, ana­lyste finan­cier à Valeurs mobi­lières Desjardins. Pour la Caisse de dépôt, c’est une autre his­toire » : Jonathan Trudel, « Le coup de poker de Videotron », L’actualité, 28 octobre 2010, <www​.lac​tua​lite​.com/​l​a​c​t​u​a​l​i​t​e​-​a​f​f​a​i​r​e​s​/​l​e​-​c​o​u​p​-​d​e​-​p​o​k​e​r​-​v​i​d​e​o​tron/>. Ainsi, en décembre 2012, la Caisse « a revendu la moitié de sa par­ti­ci­pa­tion dans l’entreprise à Québecor et fait savoir son inten­tion de se dépar­tir du reste de ses actions d’ici 2018 (…) [et renonce ainsi] à ren­ta­bi­li­ser cet inves­tis­se­ment qui reste, à ce jour, à la fois le plus impor­tant et le moins ren­table de son his­toire. La revente de la moitié des actions de la Caisse à Québecor donne une valeur de 2,75 mil­liards de dol­lars à Québecor Media, soit 450 mil­lions de moins que son inves­tis­se­ment ini­tial de 3,2 mil­liards » : Hélène Baril, « Québec inc. en 2012 : la Caisse de dépôt perd patience avec Québecor Média », La Presse, 27 décembre 2012, <http://​affaires​.lapresse​.ca/​e​c​o​n​o​m​i​e​/​m​e​d​i​a​s-et- tele­com­s/201212/27/01-4606963-quebec-inc-en-2012-la-caisse-de-depot-perd-patience- avec-quebecor-media.php>.

[11] Henri Maler, « Pour garan­tir le plu­ra­lisme, contre la concen­tra­tion et la finan­cia­ri­sa­tion des médias », Acrimed, 17 mai 2006, <www​.acri​med​.org/​a​r​t​i​c​l​e​2​3​6​4​.html>.

[12] Frédéric Hanin pré­cise judi­cieu­se­ment que, d’un point de vue macroé­co­no­mique, la finan­cia­ri­sa­tion se pré­sente « sous la forme d’un pro­ces­sus ins­ti­tu­tion­nel de domi­na­tion de la sphère finan­cière sur la sphère indus­trielle » et que, d’un point de vue mésoé­co­no­mique, elle appa­raît comme « un pro­ces­sus de trans­for­ma­tion de l’environnement et des rap­ports col­lec­tifs de pro­duc­tion et de tra­vail », dans La finan­cia­ri­sa­tion de la gou­ver­nance des entre­prises et ses impacts sur le dia­logue social, <http://​scho​lar​.google​.ca/​s​c​h​o​l​a​r​?​c​l​i​e​n​t​=​safar i&rls=en&oe=UTF-8&gws_rd=cr&um=1&ie=UTF-8&lr=&q=related:mpR7qlwgBs66 0M:scholar.google.com/>.

[13] Sur la chute de Canwest liée à l’endettement exces­sif du conglo­mé­rat à la suite de l’acquisition des quo­ti­diens de Hollinger, com­pre­nant 13 titres de quo­ti­diens locaux et le por­tail canada​.com, voir Centre de recherche inter­dis­ci­pli­naire GRICIS sur la com­mu­ni­ca­tion, l’information et la société, « Concentration de la pro­priété des médias, chan­ge­ments tech­no­lo­giques et plu­ra­lisme de l’information », <www​.gricis​.uqam​.ca/​r​e​c​h​e​r​c​h​e​s​/​p​r​o​g​r​a​m​m​e​s​-​e​t​-​p​r​o​j​e​t​s​-​d​e​-​r​e​c​h​e​r​c​h​e​/​c​o​n​c​e​n​t​r​a​t​i​o​n​-​d​e​-​l​a​-​p​r​o​p​r​i​e​t​e​-​d​e​s​/​e​n​t​r​e​p​r​i​s​e​s​-​a​-​l​-​e​t​u​d​e​/​a​r​t​i​c​l​e​/​c​a​n​w​e​s​t​-shaw>.

[14] Dwayne Winseck, « Financialization and the “crisis of the media”: the rise and fall of (some) media conglo­me­rates in Canada », Canadian Journal of Communication, vol. 35, 2010, p. 365-393, <www​.cjc​-online​.ca/​i​n​d​e​x​.​p​h​p​/​j​o​u​r​n​a​l​/​a​r​t​i​c​l​e​/​v​i​e​w​/2392> (TdA).

[15] Stéphane Paquet de La Presse rap­porte que selon les chiffres de Carl Simard, pré­sident de la firme de ges­tion de por­te­feuille Medici et copro­prié­taire de StockPointer, « non seule­ment le ratio de sa dette à long terme sur les fonds propres est impor­tant (9 fois la médiane), mais son ren­de­ment sur le capi­tal est faible, à 0,22 % pour les quatre der­niers tri­mestres ». Et M. Simard de dire : « C’est moins stres­sant (grâce aux reve­nus géné­rés par Vidéotron), mais c’est quand même à sur­veiller ». Stéphane Paquet, « Cette dette qui pèse lourd », La Presse, 31 jan­vier 2009, <http://​affaires​.lapresse​.ca/​f​i​n​a​n​c​e​s​-​p​e​r​s​o​n​n​e​l​l​e​s​/​2​0​0​9​0​1​/​3​1​/​0​1​-​8​2​2​9​1​2​-​c​e​t​t​e​-​d​e​t​t​e​-​q​u​i​-​p​e​s​e​-​l​o​u​r​d.php>.

[16] Michel Girard, « Pierre Karl Péladeau le tout-puis­sant », La Presse, 16 octobre 2010, <http://​affaires​.lapresse​.ca/​o​p​i​n​i​o​n​s​/​c​h​r​o​n​i​q​u​e​s​/​m​i​c​h​e​l​-​g​i​r​a​r​d​/​2​0​1​0​1​0​/​1​5​/​0​1​-​4​3​3​3005- pierre-karl-peladeau-le-tout-puissant.php>.

[17] La Presse canadienne,«Pierre Karl Péladeau dénonce la place des syn­di­cats au Québec », Les affaires​.com., 21 jan­vier 2010, <www​.lesaf​faires​.com/​s​e​c​t​e​u​r​s​-​d​-​a​c​t​i​v​i​t​e​/​g​e​n​e​r​a​l​/​p​i​erre- karl-peladeau-denonce-la-place-des-syndicats-au-quebec/509077#.UiETbBaYTxg>.

[18] JackShafer, « Murdochl’increvable », Slate​.fr,19juillet2011,<www.slate.fr/story/41237/ mur­doch-incre­vable>. Bernard Bujold, le bio­graphe offi­ciel de Pierre Péladeau père, affirme que son ancien patron aimait se com­pa­rer au magnat mon­dial de la presse, Rupert Murdoch. Bernard Bujold, « L’empire QUÉBECOR et son fon­da­teur Pierre Péladeau (1925-1997) », LeStudio​.com, <www​.les​tu​dio1​.com/​Q​u​e​b​e​c​o​r​8​.html>.

[19] Malheur aux pigistes des dif­fé­rentes publi­ca­tions de Québecor Media puisque l’entreprise leur demande une ces­sion de leurs droits d’auteur, mais aussi de leurs droits moraux pour la pla­nète entière et à per­pé­tuité !

[20] « Dans ce but, le 10 jan­vier 2005, Québecor Media a créé le poste de vice-pré­sident à la conver­gence publi­ci­taire. » Alexis Dumont-Blanchet, Comment les médias ont ana­lysé les pro­po­si­tions poli­tiques et éco­no­miques pour sur­mon­ter la crise éco­no­mique 2008-2009 : Les cas des trois quo­ti­diens mont­réa­lais, Le Journal de Montréal, La Presse et Le Devoir, Mémoire de maî­trise en com­mu­ni­ca­tion, UQAM, 2012, p. 123.

[21] Marc-François Bernier parle « d’un détour­ne­ment de la mis­sion jour­na­lis­tique, sinon de cor­rup­tion de l’activité jour­na­lis­tique » : Marc-François Bernier, Journalistes au pays de la conver­gence. Sérénité, malaise et détresse dans la pro­fes­sion, Québec, PUL, 2008, p. 171.

[22] Ibid.

[23] Avant le conflit, c’est-à-dire de 2003 à 2009, on trou­vait un peu plus de diver­sité idéo­lo­gique puisque Lise Payette, l’abbé Raymond Gravel et Bernard Landry étaient du nombre. Or, coup de théâtre, alors que je ter­mi­nais la rédac­tion de ce texte, la une du Journal de Montréal du 1er octobre der­nier (2013) annon­çait un « nou­veau jour­nal encore plus facile à lire » et conte­nant « des opi­nions diver­si­fiées ». Voir une ana­lyse pré­li­mi­naire de cette diver­si­fi­ca­tion idéo­lo­gique plus loin dans l’encadré inti­tulé Des opi­nions diver­si­fiées ?

[24] Cela ne s’invente pas : c’est au nom de la démo­cra­tie que PKP a demandé, en sep­tembre 2012, au Conseil de la radio­dif­fu­sion et des télé­com­mu­ni­ca­tions cana­diennes (CRTC) d’empêcher la tran­sac­tion de Bell pour acqué­rir Astral Media : « Prenant la parole aux audiences publiques du CRTC, mardi, M. Péladeau a com­paré l’importance qu’aurait Bell après cette tran­sac­tion à celle de Mediaset, le conglo­mé­rat de Silvio Berlusconi en Italie. « Point de non-retour », « mépris », « réflexes mono­po­lis­tiques », « arro­gance sans limite », « domi­na­tion », c’est ainsi que le pré­sident de Québecor a qua­li­fié l’attitude de Bell par rap­port à son projet de fusion. » Il faut le faire ! C’est le chef de file du capi­ta­lisme natio­nal dans la com­mu­ni­ca­tion qui joue ici les vierges offen­sées. Voir Gérald Filion, « Québecor com­pare la fusion Bell-Astral à l’empire de Berlusconi », Radio-Canada, 12 sep­tembre 2012, <www​.radio​-canada​.ca/​n​o​u​v​e​l​l​e​s​/​E​c​o​n​o​m​i​e​/​2​0​1​2​/​0​9​/​1​1​/008- quebecor-crtc-bell.shtml>.

[25] « Il ne s’agit pas ici d’affirmer que le jour­na­lisme – ni d’ailleurs le poli­tique ou le projet édu­ca­tif moderne – a connu un âge d’or où il aurait été à la hau­teur de cet idéal, mais de rap­pe­ler que seule cette volonté d’instaurer une dis­tance cri­tique face à la réa­lité a permis à la pra­tique jour­na­lis­tique d’apparaître légi­time dans le mou­ve­ment de consti­tu­tion d’un espace public de débat. Que la pra­tique n’ait pas tou­jours été conforme à son idéal consti­tu­tif est une chose ; qu’elle renonce mas­si­ve­ment à tout idéal pour deve­nir un simple exer­cice de com­mu­ni­ca­tion parmi d’autres devrait tou­te­fois suf­fire à nous convaincre qu’une muta­tion pro­fonde du jour­na­lisme est en cours depuis peut-être déjà un siècle. » Jean Pichette, « Penser le jour­na­lisme dans un monde en crise », À Babord, n° 18, février- mars 2007, <www​.aba​bord​.org/​s​p​i​p​.​p​h​p​?​a​r​t​i​c​le259>.

[26] Selon la poli­to­logue Anne-Marie Gingras, les quatre fonc­tions des médias iden­ti­fiées par des chercheurEs sont les sui­vantes : l’augmentation du confor­misme social, l’accroissement de la cohé­sion sociale, la réduc­tion de l’idiosyncrasie et la dimi­nu­tion de l’esprit cri­tique : Anne-Marie Gingras, Médias et démo­cra­tie. Le grand mal­en­tendu, Québec, PUQ, 2009.

[27] Ce modèle haber­mas­sien de l’espace public est évi­dem­ment pro­blé­ma­tique. Par exemple, « des auteurs comme Joan Landes, Mary Ryan et Geoff Eley pré­tendent que l’interprétation de Habermas idéa­lise la sphère publique libé­rale. Ils affirment que, malgré la rhé­to­rique de la publi­cité et de l’accessibilité, la sphère publique offi­cielle repo­sait sur – en fait était consti­tuée lar­ge­ment par – de nom­breuses exclu­sions signi­fi­ca­tives ». Nancy Fraser, « Repenser la sphère publique : une contri­bu­tion à la cri­tique de la démo­cra­tie telle qu’elle existe réel­le­ment », Hermès, n° 31, 2001, <http://​docu​ments​.ire​vues​.inist​.fr/ bitstream/​handle/​2042/​14548/​HER MES_2001_31_93.pdf ?sequence=1>.

[28] On notera le paral­lèle que l’on peut faire ici avec le modèle pro­pa­gan­diste de Edward S.Herman et Noam Chomsky.

[29] Anne-Marie Gingras, op.cit.

[30] Les quatre valeurs pré­co­ni­sées et véhi­cu­lées par la majo­rité des médias dans notre société sont les sui­vantes : la pro­mo­tion de l’entreprise privée et une cer­taine admi­ra­tion devant son mode de fonc­tion­ne­ment, la déva­lo­ri­sa­tion du sec­teur public et des solu­tions de nature poli­tique, la pro­mo­tion de la per­for­mance, de la concur­rence et de l’individualisme et, enfin, une com­pas­sion mini­male pour les plus démuniEs vue sous l’angle de la cha­rité. Voir Anne-Marie Gingras, op.cit.

[31] Sun Media. A Quebecor Media Company, <www​.sun​me​dia​.ca/​S​u​n​M​edia/>.

[32] Richard E. Langelier, « Le jour­na­lisme qué­bé­cois : l’éthique du ventre ? », Éthique publique, vol. 15, n° 1, prin­temps 2013, p. 197.

[33] Ou celui du think tank de droite qu’est l’Institut éco­no­mique de Montréal.

[34] Dans la der­nière édi­tion de son opus­cule péda­go­gique consa­cré à la pré­sen­ta­tion cri­tique des trois grands quo­ti­diens fran­co­phones, Lire le Québec, Louis Cornellier ne dit pas autre chose quand il écrit que le Journal de Montréal « est devenu une machine de guerre idéo­lo­gique contre le modèle social-démo­crate qué­bé­cois » et le lieu d’expression de la « pensée mononcle », celle du « Gros Bon Sens » des Mario Dumont, Denis Lévesque (TVA – LCN) et Jean-Jacques Samson notam­ment : Louis Cornellier, Lire le Québec, Montréal, Typo, 2013.

[35] « Le Journal de Montréal a, de manière répé­ti­tive, créé une ‘‘mise en scène dra­ma­tique’’ des situa­tions, réelles ou ima­gi­nées, d’accommodement rai­son­nable, en s’appuyant sur une oppo­si­tion très nette entre les ‘‘Québécois’’ et les ‘‘Autres’’. Par ses titres et ses photos, il a construit une vision conflic­tuelle des ‘‘enjeux’’ et a attisé un sen­ti­ment de vic­ti­mi­sa­tion chez les membres du groupe majo­ri­taire. » Maryse Potvin, Crise des accom­mo­de­ments rai­son­nables. Une fic­tion média­tique ?, Montréal, Athéna Éditions, 2008, p. 252.

[36] Pendant ces mois de matra­quage intense, on fera place sur les ondes comme dans les pages de l’empire à un type de repor­tage consis­tant à passer au peigne fin cer­taines dépenses publiques sus­cep­tibles d’être pré­sen­tées comme sus­pi­cieuses.

[37] La fair­ness doc­trine fait réfé­rence à l’exigence main­te­nue jusqu’en 1996 par le CRTC amé­ri­cain (la Federal Communications Commission) d’exprimer des points de vue équi­li­brés.

[38] Voir Jacques Beauchemin, « Le règne de l’opinion comme symp­tôme de la dépo­li­ti­sa­tion de l’espace public », dans Charles Perraton, Étienne Paquette et Pierre Barrette (dir.) et col­la­bo­ra­teurs, Dérives de l’espace public à l’ère du diver­tis­se­ment, Québec, PUL, 2007, p. 9-23.

[39] Mathieu Bock-Côté est cer­tai­ne­ment le repré­sen­tant média­tique le plus talen­tueux de ce cou­rant idéo­lo­gique et de ces « intel­lec­tuels com­mu­ni­ca­tion­nels ayant pour fonc­tion même d’intervenir sur tous les sujets dans les médias, sans néces­sai­re­ment avoir assuré leur légi­ti­mité ». Sur le phé­no­mène Bock-Coté, lire le texte de Samuel Mercier, « Pourquoi répondre à Mathieu Bock-Côté ?», Spirale, n° 241, été 2012, p. 10-12.

[40] Sans comp­ter la créa­tion, en 2009, du réseau télé­vi­suel Sun TV ins­piré du la télé ultra- conser­va­trice états-unienne Fox News. Fait à noter, Sun TV ne se prive pas de faire du Quebec basching sur les ondes de notre nouvel héros natio­na­liste.

[41] Par exemple, « Bernard Landry lui a ouvert les portes de Vidéotron, Jean Charest lui a donné un amphi­théâtre, et Pauline Marois lui confie Hydro-Québec » écrira Gilbert Lavoie du Soleil, « Péladeau chez Hydro-Québec », 17 avril 2013, <http://blogues.lapresse. ca/­gil­bert­la­voie/2013/04/17/­pe­la­deau-chez-hydro-que­bec/>.

[42] Il sem­ble­rait que PKP garde ran­cune de la prise de posi­tion du jour­nal Le Devoir dans le conflit au Journal de Montréal. N’avez-vous pas remar­qué la min­ceur du cahier Livres de l’édition du samedi du Devoir depuis lors ? On dit que cela n’est pas sans lien avec le boy­cott du cahier par les mai­sons d’édition appar­te­nant à Québecor. La plus ou moins grande média­ti­sa­tion d’une vie lit­té­raire au Québec digne de ce nom dépen­drait donc du dick­tat d’un seul homme. Troublant !

[43] Jonathan Trudel, « Un bull­do­zer nommé PKP », L’actualité, 28 octobre 2010, <www. lac​tua​lite​.com/​l​a​c​t​u​a​l​i​t​e​-​a​f​f​a​i​r​e​s​/​u​n​-​b​u​l​l​d​o​z​e​r​-​n​o​m​m​e-pkp>.

[44] On notera ici l’ironie qui se cache der­rière cette der­nière affir­ma­tion puisqu’elle est d’Agnès Maltais, dépu­tée de « Labeaumeville », celle-là même qui a semé la ziza­nie parmi les troupes péquistes au prin­temps 2011 en appuyant une dis­po­si­tion pro­té­geant Québecor contre les recours juri­diques dans l’affaire de la construc­tion d’un nouvel aréna à Québec. Voir l’émission Enquête de Radio-Canada dif­fu­sée le 3 novembre 2011, <www​.radio​-canada​.ca/​e​m​i​s​s​i​o​n​s​/​e​n​q​u​e​t​e​/​2​0​1​1​-​2​0​1​2​/​R​e​p​o​r​t​a​g​e​.​a​s​p​?​i​d​D​o​c​=​1​79088>.

[45] Raymond Corriveau, émis­sion Enquête de Radio-Canada, op. cit.

[46] « La pré­sente loi affirme la prio­rité accor­dée par l’administration gou­ver­ne­men­tale, dans l’élaboration et l’application des règles d’administration publique, à la qua­lité des ser­vices aux citoyens ; elle ins­taure ainsi un cadre de ges­tion axé sur les résul­tats et sur le res­pect du prin­cipe de la trans­pa­rence. » Gouvernement du Québec, Loi sur l’administration publique, Québec, 2000.

[47] Pierre Dardot et Christian Laval, La nou­velle raison du monde. Essai sur la société néo­li­bé­rale, Paris, La Découverte, 2009, p. 354-355. On se méprend lorsqu’on réduit le néo­li­bé­ra­lisme à un désen­ga­ge­ment de l’État et, par la pri­va­ti­sa­tion de ser­vices publics, à un élar­gis­se­ment des domaines de l’accumulation du capi­tal.

[48] Pour l’origine et la genèse de ce « très vaste mou­ve­ment de réor­ga­ni­sa­tion des admi­nis­tra­tions, auquel Christopher Hood a donné en 1991 le nom géné­rique de nou­velle ‘‘ges­tion publique’’ (New Public Management) », voir Dardot et Laval, op. cit., p. 377-384.

[49] Francois L’Italien, op.cit., p. 72.

[50] Ibid., p. 71.

[51] Gouvernement du Québec, Portail Québec, Ministères et orga­nismes, <www​.gouv​.qc​.ca/ portail/​quebec/​pgs/​commun/​gouv/​minorg>.

[52] Le plus grand ges­tion­naire de fonds ins­ti­tu­tion­nels au Canada verra sa mis­sion se trans­for­mer en pro­fon­deur : le ren­de­ment finan­cier pren­dra, en 2004, le pas sur le déve­lop­pe­ment éco­no­mique du Québec, <www​.assnat​.qc​.ca/​f​r​/​t​r​a​v​a​u​x​-​p​a​r​l​e​m​e​n​t​a​ires/ projets-loi/projet-loi-78-37-1.html>. Voir aussi Olivier Clain et François L’Italien (dir.), Le capi­ta­lisme finan­cia­risé et la crise éco­no­mique au Québec et au Canada, Montréal, Nota bene, 2011.

[53] Pensons, par exemple, à la créa­tion d’une régie de l’énergie en 1995 qui dépo­li­ti­sera la hausse des tarifs, l’arrivée à la direc­tion d’André Caillé en 1996 qui fut syno­nyme d’une orien­ta­tion net­te­ment com­mer­ciale et d’une ouver­ture vers la pri­va­ti­sa­tion de la pro­duc­tion éner­gé­tique et, enfin, la loi 116 en 2000 sépa­rant Hydro-Québec en trois unités dis­tinctes, déré­gle­men­tant la pro­duc­tion de l’électricité et créant le tarif patri­mo­nial.

[54] En 2009, la Fédération pro­fes­sion­nelle des jour­na­listes du Québec (FPJQ) a décerné à Hydro-Québec le prix Noirceur. Ce prix est remis à « l’organisme public qui mani­feste le moins de trans­pa­rence et pose le plus d’obstacles à la dif­fu­sion de l’information ». Christian Duperron, « La FPJQ décerne son prix de la noir­ceur à Hydro-Québec », Le Trente, 14 novembre 2009, <http://​trente​.ca/​2​0​0​9​/​1​1​l​a​-​f​p​j​q​-​d​e​c​e​r​n​e​-​s​o​n​-​p​r​i​x​-​d​e-la- noir­ceur-a-hydro-que­bec/>.

[55] L’émission de télé­vi­sion la plus popu­laire au Québec – dans laquelle la ou le télé­spec­ta­teur, com­plice, malgré lui, d’une mise en scène où il peut s’identifier au concur­rent chan­ceux qui repren­dra un peu d’argent que le Banquier lui vole dans la vraie vie – « enseigne aux mil­lions de QuébécoisEs qui, chaque semaine, cherchent une raison d’espérer, qu’ils feraient bien mieux de se rési­gner à l’indigence du bon­heur que leur société consent à leur offrir ». Lire l’excellente ana­lyse ador­nienne effec­tuée par Philippe Langlois, « Le Devoir de philo – Adorno, le bon­heur et le ban­quier », Le Devoir, 8 novembre 2008, <www​.lede​voir​.com/​s​o​c​i​e​t​e​/​l​e​-​d​e​v​o​i​r​-​d​e​-​p​h​i​l​o​/​2​1​4848/ le-devoir-de-philo-adorno-le-bon­heur-et-le-ban­quier>.

[56] Alors que, depuis plu­sieurs années, plu­sieurs ser­vices essen­tiels ne sont plus assu­rés par la Régie de l’assurance-maladie du Québec, le gou­ver­ne­ment libé­ral de Jean Charest a, sans aucun débat public préa­lable, obtem­péré aux sou­haits de Madame Snyder- Péladeau, rem­plis­sant ainsi les gous­sets des pro­prié­taires des cli­niques pri­vées de trai­te­ment de l’infertilité. Pourtant, il y avait de quoi débattre : la ques­tion de la filia­tion inter­gé­né­ra­tion­nelle, la redé­fi­ni­tion de la méde­cine comme pro­duc­tion du vivant, les causes sociales et envi­ron­ne­men­tales de l’infertilité, etc. Voir à ce sujet les tra­vaux de la socio­logue Louise Vandelac. Bizarrement, de ce gas­pillage des fonds publics et de ces enjeux essen­tiels, vous n’aurez aucun écho dans les médias de l’empire…

[57] « Ce gars-là (PKP) se pro­mène comme un voyou. Il est en train de faire dérailler un des sys­tèmes télé­vi­suels qui a le plus de succès dans le monde. » Voilà donc les gros mots pro­fé­rés contre l’empereur PKP et qui ont valu à son auteur, le pré­sident (à cette époque) des ser­vices fran­çais de Radio-Canada, Sylvain Lafrance, une pour­suite en dif­fa­ma­tion devant la Cour supé­rieure (la saga s’est ter­mi­née fina­le­ment par une entente hors cour). Mais il est dom­mage que ce dif­fé­rend occulte ce que l’héritier et l’ex-dirigeant du ser­vice public (main­te­nant pro­fes­seur à HEC Montréal) par­tagent irré­mé­dia­ble­ment : une même concep­tion – pour faire court – de la culture (ici réduite, essen­tiel­le­ment, au diver­tis­se­ment) et du rôle des médias dans la dif­fu­sion de la culture et de l’art « qu’aucune demande ne pré­cède [et dont] seule l’offre est en mesure de géné­rer une attente ». (Jean-Marie Hordé, Le Démocratiseur. De quelle médio­crité la démo­cra­tie cultu­relle est-elle aujourd’hui l’aveu ?, Besançon, Les Solitaires Intempestifs, 2011, p. 12) Je ne peux m’attarder ici là-dessus. Cependant, je sug­gère à la lec­trice et au lec­teur intéresséE par « la longue marche du tech­no­crate » Lafrance (celle-là même qui l’a conduit à faire « la job de bras » – com­man­dée par des poli­ti­ciens incultes et sans enver­gure – consis­tant à détruire la chaîne cultu­relle de Radio-Canada) et, plus géné­ra­le­ment, par le thème de l’inculture de nos médias grand public, les excel­lents textes des Georges Leroux, Pierre Lefebvre, Étienne Beaulieu, Michel Seymour, Eric Méchoulan et Gilles McMillan publiés res­pec­ti­ve­ment dans les numé­ros des revues qué­bé­coises sui­vantes : l’Inconvénient (n° 12), Liberté (n° 278 et 290), Spirale (n° 219), Arguments (vol. 10, n° 2), À Bâbord ! (n° 12 et 40).

[58] Martin Patriquin, « The king of Quebec », Maclean’s, 4 sep­tembre 2013, <http://m. publi​shing​.rogers​.com/​m​a​c​l​e​a​n​s​/​s​h​a​r​e​/​2​0​1​3​-​3​5​/​0​6​a​_​b​i​z​_​p​k​p​.html>.

[59] C’est « la Caisse [de dépôt et de pla­ce­ment du Québec qui] a fait de Pierre Karl Péladeau un être tout-puis­sant. Ainsi, grâce à la magie des actions avec droit de votes mul­tiples, Pierre Karl Péladeau exerce un contrôle quasi absolu sur Québecor Media, et ce, tout en ne déte­nant en réa­lité que 14,9 % des actions de l’empire média­tique le plus puis­sant du Québec ». Michel Girard, op. cit.

[60] Voir, entre autres, Lucien Sfez, La cri­tique de la com­mu­ni­ca­tion, Paris, Seuil, 1992 et Pierre Legendre, Dominium mundi. L’empire du mana­ge­ment, Paris, Fayard, 2007. Plus récem­ment, le poli­to­logue qué­bé­cois Alain Deneault a rendu compte de la genèse d’une notion appa­ren­tée, celle de la « gou­ver­nance », néo­lo­gisme remon­tant à l’ère that­ché­rienne et dont le projet est « d’adapter l’État aux inté­rêts et à la culture de l’entreprise privée ». Alain Deneault, Gouvernance. Le mana­ge­ment tota­li­taire, Montréal, Lux, 2013.

[61] Pierre Musso, « Pour une cri­tique du capi­ta­lisme infor­ma­tion­nel », Nouvelles fon­da­tions, n° 6, novembre 2007, <www​.gabriel​peri​.fr/​P​o​u​r​-​u​n​e​-​c​r​i​t​i​q​u​e​-​d​u​-​c​a​p​i​t​a​lisme>.

[62] Pierre Musso, Sarkoberlusconisme la crise finale ? La Tour-d’Aigues, L’aube, 2011, p. 153.

[63] Ou de la « post-télé­vi­sion » selon les auteurs. Voir, par exemple, Jean-Paul Lafrance, La télé­vi­sion à l’ère d’Internet, Québec, Septentrion, 2009.

[64] « L’État, redé­fini selon le prin­cipe sous-jacent de la gou­ver­nance, acquerra ensuite pour prin­ci­pale fonc­tion celle de légi­ti­mer les moda­li­tés de fonc­tion­ne­ment des puis­sants qui l’amèneront alors à inter­ve­nir le moins sou­vent pos­sible de sa propre ini­tia­tive dans les affaires du monde. » Alain Deneault, op. cit., p. 28.

[65] Alors que l’espace média­tique au Québec est sous l’emprise du duo­pole Québecor- Power Corporation, ils sont nom­breux, les com­men­ta­teurs et les com­men­ta­trices, à y voir la trans­po­si­tion de nos sem­pi­ter­nels débats consti­tu­tion­nels sur le front éco­no­mico- média­tique. Pensons, par exemple, aux blogues de Richard Le Hir sur vigile​.net célé­brant le natio­na­lisme entre­pre­neu­rial des Péladeau et au livre-pam­phlet de l’auteur et mili­tant sou­ve­rai­niste Robin Philpot inti­tulé Derrière l’État Desmarais : Power (Montréal, Les Intouchables, 2008) dans lequel l’influence déme­su­rée qu’aurait eu feu le diri­geant du hol­ding finan­cier Power Corporation et de sa filiale médias Gesca sur les orien­ta­tions de l’État qué­bé­cois, le biais réso­lu­ment fédé­ra­liste de ses jour­naux et le sous-inves­tis­se­ment éco­no­mique de ses entre­prises au Québec sont ver­te­ment dénon­cés. Pour le pre­mier, PKP est celui qui pour­rait mener les QuébécoisEs à la terre pro­mise de l’indépendance alors que le second tire à bou­lets rouges sur un pré­da­teur (feu Paul Desmarais) dont les inté­rêts sont contraires à ceux du Québec.

[66] « Québecor demeure le plus grand annon­ceur du Québec, tous médias confon­dus. Sa part de bruit (selon l’expression des pros) a aug­menté d’un demi-point l’an der­nier pour un total de 3,3 % tous médias confon­dus. Le Gouvernement du Québec occupe le deuxième rang avec 2,6 % des parts de bruit. La com­bi­nai­son des annonces du Gouvernement du Canada, de GM et de Rogers ne dépasse pas celles de Québecor qui a, bien sûr, ten­dance à s’autoalimenter en publi­ci­sant ses propres pro­duits au sein de ses propres entre­prises. » Stéphane Baillargeon, « Guide médias 2014 – La géné­ra­tion bran­chée, blanche et grise », Le Devoir, 23 sep­tembre 2013, <www​.lede​voir​.com/​s​o​c​iete/ medias/388112/la-gene­ra­tion-bran­chee-blanche-et-grise>.

[67] « Les fal­la­cies consistent en un type d’arguments qui ne concerne pas l’essence des enjeux, mais qui vise à convaincre par une per­sua­sion au moyen de la forme. » Anne-Marie Gingras, op. cit, p. 89.

[68] Émission Enquête de Radio-Canada,  .

[69] À la fin octobre 2013, à la suite de l’épisode des « Jeannettes », la pro­mis­cuité entre Pierre

Karl Péladeau, Julie Snyder et le PQ est telle qu’on com­mence à parler dans les médias du Parti Québecor !

[70] « On ne peut remettre la pâte dans le tube de den­ti­frice » dira la ministre Christine St-Pierre au len­de­main de la remise du Rapport Payette sur l’avenir de l’information au Québec.

[71] On retrouve là la par­faite illus­tra­tion de l’indigence de la pensée sou­ve­rai­niste domi­nante carac­té­ri­sée par son féti­chisme de « l’économie d’abord », son sou­ve­rai­nisme de statu quo social ; un sou­ve­rai­nisme se disant « ni-à-gauche-ni-à-droite », mais qui recon­duit le défi­cit démo­cra­tique de l’ordre néo­li­bé­ral actuel et légi­time la confis­ca­tion du pou­voir déci­sion­nel par le pou­voir éco­no­mique.

[72] Gilles Gagné, « Le Québec comme mar­chan­dise », Liberté, vol. 51, n° 288, juin 2010, p. 28-29.

Une réponse à “Québecor-PKP : vers la berlusconisation de l’État québécois ?”

  1. François CARON B.Sc. dit :

    Il y a un bout de temps que je ne me recon­naîs plus dans le PQ, où j’ai côtoyé des cama­rades de route.Le take-over pro­gress­siste-conser­va­teur a com­mencé avec la venue de Me Lucien Bouchard et toute sa cote­rie bon-enten­tiste après l’abandon des troupes social-démo­crates par Jacques Parizeau le 31 octobre 1995. La ten­dance démo­crates-chré­tienne à l’italienne/allemande de Bernard Landry lui a suc­cédé en 2001. LA ten­dance nihi­listo-civique de l’Alliance Boisclair-Duceppe lui a contesté le pou­voir et pollué l’existence jusqu’en 2005 quand il aban­donné à son tout son peuple démo­crate-chré­tien à l’entourage de Boisclair. Boisclair a prouvé pen­dant son lea­der­ship qu’on pou­vait gagner à l’interne en ayant une machine d’organisation à toute épreuve tout en dis­til­lant le vide idéo­lo­gique atoutr d’un dis­cours dés­in­carné et sans pro­fon­deur his­to­rique, sans réson­nace quant aux besoins et aspi­ra­tions du peuple qué­bé­cois en général,du mem­ber­ship du Parti en par­ti­cu­lier. Enfin la boucle conser­va­trice a été bou­clée avec le cou­ron­ne­ment de Pauline Marois, qui, tout en dis­til­lant un dis­cours et une action basés sur une concep­tion quant au com­ble­ment des besoins sociaux datant des années ’70, veut insuf­fler un dis­cours éco­no­miste confor­miste au goût du jour et qui pour­rait plaire à quelque capi­taine d’industrie pour qui la valeur car­di­nale est de la maxi­mi­sa­tion des moyens d’augmenter son avoir finan­cier net. En cela la venue de Pierre-K. Péladeau au PQ consacre la mort d’un idéal social-démo­crate véhi­culé par le Parti, pour le rem­pla­cer par un mou­ve­ment natio­nal-conser­va­teur qui va mener le gou­ver­ne­ment et le peuple du Québec vers un extrême-immo­bi­lisme sem­blable à celui de Me Jean Charest entre 2003 et 2012.