Ordures ! Journal d’un vidangeur
Simon Paré-Poupart, Montréal, Lux Éditeur, 2024
Simon Paré-Poupart travaille comme vidangeur à temps partiel depuis qu’il a 18 ans. Se décrivant lui-même comme un « mercenaire des vidanges » (p. 48), il a navigué entre les brokers – sous-traitants œuvrant pour les conglomérats qui dominent maintenant le marché des ordures – et a côtoyé des vidangeurs et des vidangeuses de toute la grande région de Montréal.
Le livre Ordures ! est le journal de ce vidangeur plutôt atypique qui nous livre le portrait de nombreux vidangeurs typiques, mais aussi celui des contribuables et des bourgeois qui les traitent comme des moins que rien. On y retrouve les observations d’un intellectuel organique au milieu des « matières résiduelles » et une certaine analyse de classe qui vient avec. Paré-Poupart cite d’ailleurs l’Établi de Robert Linhart comme une inspiration[1]. Son livre est aussi criblé de digressions sur des phénomènes généraux du monde des ordures, comme les tares de notre système de recyclage, l’histoire de la collecte des déchets ou la surconsommation.
Pris dans son ensemble, Ordures ! est le récit d’une mise à l’écart des vidangeurs par la petite bourgeoisie et la bourgeoisie et des effets produits par cette marginalisation sur ces ouvriers comme sur notre société. C’est aussi une attaque contre ce dédain que l’idéologie dominante manifeste vis-à-vis « ceux et celles qui travaillent dans l’ombre pour que nos vies soient meilleures » (p. 70). Paré-Poupart et plusieurs de ses collègues sont fiers de leur métier ; il s’avère donc incontournable que l’auteur critique le mépris porté envers eux par beaucoup de ses concitoyens et concitoyennes.
La collecte des ordures est une activité fort éreintante et dangereuse, une activité qu’on réserve généralement à des « marginaux-déviants » (p. 97), comme les appelle l’auteur. Lorsqu’il décrit ses collègues, on sent une certaine influence de Zola, si ce n’est que le grand auteur naturaliste a dû inventer Étienne Lantier et Gervaise Macquart, alors qu’ici Racette, Spandex ou Ti-Chris n’ont rien de fictif.
Les conditions de travail ridicules, aggravées par l’inexistence de syndicat et la domination des trusts et du crime organisé sur l’industrie, font que les vidangeurs sont souvent recrutés parmi les « poqués », parmi ce que Marx appelait péjorativement le lumpenprolétariat. On retrouve d’anciens motards, des itinérants, des jeunes d’Hochelaga à Montréal qui ont commencé comme vidangeur à 14 ans, d’autres qui fuient la police quand ils la voient se pointer le bout du nez, « [d]es édentés, des tatoués, des pas-propres dont le linge semble sortir tout droit des poubelles » (p. 28). Au centre des multiples problèmes de cette « pépinière de voleurs et de criminels de toute espèce[2] », on retrouve la drogue et l’alcool. Selon Paré-Poupart, la « figure du père alcoolique ou toxicomane est fréquente chez les vidangeurs » (p. 17) et plusieurs histoires de l’origine des éboueurs, dont celle de l’auteur, sont liées à des problèmes familiaux amplifiés par la dépendance. Dur encore de ne pas voir un parallèle avec Zola, qui faisait de l’alcoolisme une tare génétique destinant les familles affectées à sombrer dans la déchéance du travail ouvrier, mais dans Ordures !, on ne tombe pas dans le déterminisme social vulgaire d’un naturaliste du XIXe siècle.
L’auteur soutient en effet que « vidanges, c’est souvent une affaire de famille » (p. 35), pour des raisons de reproduction sociale, pour des raisons de classe. « [L]es Noirs, les Latinos ou la white trash qui ramassent les déchets, ce sont essentiellement des pauvres » (p. 97), exprime-t-il. Le chapitre Les petits enfants et les camions traite spécifiquement de ce sujet et montre qu’il y a une réalité matérielle qui pousse vers cette reproduction intrafamiliale du métier de vidangeur. Il donne l’exemple de Stéphane, un chauffeur qui se bat « contre les puissantes forces qui attach[en]t sa famille au monde ouvrier » (p. 36) et qui craint que si son fils ramasse des poubelles l’été, il ne puisse s’élever socialement.
Cette sous-classe de prolétaires maganés, et peut-être est-ce là le leitmotiv du livre, est mise au rancart par le reste de la société autant que faire se peut. L’auteur le dit bien : une benne à ordures, ça ne « fitte pas dans le décor bucolique d’une banlieue » (p. 100). Et les gens plus aisés, petits-bourgeois comme grands bourgeois, n’ont d’égards pour le personnel venant avec le camion de vidanges qu’une fois par année au grand maximum, à Noël. Le cycle des déchets finit par devenir invisible tandis qu’on transforme en capital cette réalité humaine et qu’on ferme les yeux sur le monde matériel, trop crasseux.
La collecte du recyclage fait encore plus transparaitre cette contradiction. Le travail de « gestion des matières résiduelles » est, pour les classes dominantes, une « illusion que la planète est sauve » (p. 71) alors que le vidangeur, sur le terrain, sait très bien qu’on finit par jeter les matières recyclables à travers toutes les autres immondices que les conglomérats vendront à des spécialistes du « recyclage » en Asie du Sud-Est. Paré-Poupart se désole ainsi que certains des déchets qu’il a ramassés pour la compagnie mafieuse Ricova se sont retrouvés en Inde. Le regard détourné autant que faire se peut des ordures et des gens qui les ramassent, nos décideurs et leur classe ne peuvent que différer les problèmes liés aux déchets sans les régler. Le livre de Paré-Poupart fait un excellent travail dans la direction inverse, c’est-à-dire celle de montrer la réalité concrète et humaine de cette industrie capitaliste.
Par André-Philippe Doré, boulanger et administrateur de la Ligue 33
- 1. L’Établi est un récit autobiographique de Robert Linhart paru en 1978 aux Éditions de minuit, qui raconte l’expérience de son auteur en tant qu’ouvrier dans l’usine Citroën à Paris en 1968. Dans une entrevue à Daniel Chrétien (« Titulaire d’une maîtrise et vidangeur », L’actualité, 11 septembre 2024), Paré-Poupart, fait étrange, décrit Linhart et ses camarades comme étant des « sociologues français » alors qu’il s’agissait de maoïstes voulant mener la lutte armée dans les usines. ↑
- 2. Karl Marx, Les luttes de classes en France, 1848-1850, Chicoutimi, Classiques des sciences sociales, p. 34. ↑





