Lettre à l’indépendantiste

Par Mis en ligne le 29 juillet 2013

«(…)l’indépendance est d’abord le fruit d’une lutte, d’une grande entreprise de libération collective, au même titre que les luttes pour l’abolition de l’esclavage, le mouvement des noirs, des femmes, etc. L’indépendance est fondamentalement un combat pour la liberté, la dignité, l’égalité et la solidarité. »

Jonathan Durand Folco

Je dois tout d’abord te sou­hai­ter mes condo­léances, car le départ de ton chef ne sera pas sans consé­quence sur l’avenir d’Option natio­nale et du mou­ve­ment sou­ve­rai­niste. C’est un moment his­to­rique qui est en train de se jouer, et tu es, pour le meilleur et pour le pire, situé à la fron­tière des plaques tec­to­niques res­pon­sables de ce trem­ble­ment de terre. La poli­tique est une chose fas­ci­nante, sem­blable à la vie, qui est à la fois extrê­me­ment dyna­mique et libre, et par­se­mée de contraintes et de contra­dic­tions qui déter­minent par­fois sa tra­jec­toire dans la longue durée.

Qui aurait deviné que cette jeune et frin­gante for­ma­tion poli­tique, qui n’hésite pas à édu­quer le peuple de la néces­sité his­to­rique de la sou­ve­rai­neté, frap­pe­rait une telle crise aussi rapi­de­ment, avec le départ sou­dain de sa tête diri­geante. Tous s’entendent pour dire que l’Idée d’Option natio­nale, c’est l’indépendance. Mais une abs­trac­tion ne peut deve­nir maté­rielle sans un cer­veau qui la pense, la réflé­chit et lui donne une forme. C’est bien l’image, le dis­cours, la péda­go­gie du LIT et l’allure géné­rale du parti qui ont été éla­bo­rés par Jean-Martin Aussant, qui aura été un chef atten­tif à l’esprit du temps. Simplicité, clarté et sin­cé­rité sont les grandes vertus de son approche, qui donne une cou­leur et une forme com­pré­hen­sible au projet colos­sal de la sou­ve­rai­neté. D’une cer­taine façon, il aura été celui qui aura le plus « démo­cra­tisé » l’idée d’indépendance depuis les quinze der­nières années, en for­geant une nou­velle culture sou­ve­rai­niste, jeune et convain­cue.

« Créer une nou­velle culture ne signi­fie pas seule­ment faire indi­vi­duel­le­ment des décou­vertes « ori­gi­nales », cela signi­fie aussi et sur­tout dif­fu­ser cri­ti­que­ment des véri­tés déjà décou­vertes, les « socia­li­ser » pour ainsi dire et faire par consé­quent qu’elles deviennent des bases d’actions vitales, élé­ments de coor­di­na­tion et d’ordre intel­lec­tuel et moral. Qu’une masse d’hommes soit amenée à penser d’une manière cohé­rente et uni­taire la réa­lité pré­sente, est un fait « phi­lo­so­phique » bien plus impor­tant et ori­gi­nal que la décou­verte faite par un « génie » phi­lo­so­phique d’une nou­velle vérité qui reste le patri­moine de petits groupes intel­lec­tuels. » – Antonio Gramsci

Cet héri­tage péda­go­gique, le « Aussant édu­ca­teur », doit être pré­cieu­se­ment conservé dans la mémoire mili­tante. Pourtant, il ne sau­rait pas sage de conti­nuer à porter le projet qu’il aura contri­bué à former, sans exa­mi­ner les rai­sons pro­fondes de l’impasse dans lequel il se trouve actuel­le­ment. Derrière les moti­va­tions fami­liales très réelles qui motivent son départ, une déci­sion subite de la sorte ne peut pas être le résul­tat d’un choix calme effec­tué dans la confiance en l’avenir sou­ve­rai­niste. Devant l’immense tra­vail d’organisation qui devra être accom­pli d’ici les pro­chaines élec­tions, l’absence d’une cir­cons­crip­tion gagnable dans la région mont­réa­laise, et l’impossibilité d’effectuer des ententes avec les autres partis, il y a un blo­cage réel de la « conver­gence natio­nale ». L’éclatement de la famille sou­ve­rai­niste est bien entamé, avec la créa­tion de Québec soli­daire en 2006 et d’Option natio­nale cinq années plus tard, deux frères sortis de la cuisse de Jupiter.

Ces deux partis repré­sentent en fait deux par­ties essen­tielles du projet inachevé de la Révolution tran­quille, qui ne sont plus por­tées par son der­nier grand véhi­cule poli­tique : le Parti qué­bé­cois. Depuis la montée du « bou­char­disme » qui est devenu l’esprit domi­nant du mou­ve­ment natio­na­liste, que ce soit sous sa mou­ture auto­no­miste avec l’ADQ et la CAQ, ou dans le virage néo­li­bé­ral et conser­va­teur du PQ, nous, pro­gres­sistes et indé­pen­dan­tistes, sommes deve­nus les « orphe­lins de Bouchard ». Québec soli­daire s’est ras­sem­blé autour de la gauche, c’est-à-dire l’idée d’émancipation sociale, pers­pec­tive à partir de laquelle elle inter­prète la ques­tion éco­no­mique, éco­lo­gique, poli­tique, démo­cra­tique et natio­nale. De son côté, Option natio­nale s’est réuni autour de l’idée ini­tiale de René Lévesque, qui vou­lait faire une coa­li­tion entre toutes les classes sociales à l’intérieur d’un projet ras­sem­bleur, à cou­leur social-démo­crate qui reflé­tait l’esprit du temps.

QS repre­nait à son compte l’idéal de Parti pris et de l’aile fer­ret­tiste du RIN, qui ne pou­vaient pas sépa­rer l’indépendance du fémi­nisme et du socia­lisme. Cette frange radi­cale, qui sou­hai­tait d’abord pour­suivre le tra­vail d’éducation popu­laire afin de pré­pa­rer la « rup­ture » avec l’ordre éco­no­mique et poli­tique domi­nant, en créant un réel parti des tra­vailleurs où l’émancipation natio­nale serait avant tout celle du « peuple » qué­bé­cois et non de son élite, fut exclue dès l’origine par le mou­ve­ment sou­ve­rai­neté-asso­cia­tion de René Lévesque. Lorsque celui-ci fonda le Parti qué­bé­cois et que Pierre Bourgault décida de sabor­der le parti pour rejoindre le grand véhi­cule de la coa­li­tion, la voie « indé­pen­dan­tiste » est dis­pa­rue en tant que force poli­tique orga­ni­sée. Malgré l’hégémonie du cou­rant mar­xiste-léni­niste dans les années 1970, la lente recons­truc­tion de la gauche dans les vingt années sui­vantes aura fina­le­ment réussi à renouer l’articulation de la ques­tion sociale et natio­nale. Le mani­feste « Pour un Québec lucide » aura pré­ci­pité la créa­tion de Québec soli­daire, éta­blis­sant les germes d’un nou­veau natio­na­lisme contre-hégé­mo­nique, rom­pant avec la domi­na­tion péquiste, le néo­li­bé­ra­lisme et le conser­va­tisme.

Pourtant, l’émergence de la nou­velle gauche fémi­niste, éco­lo­giste et alter­mon­dia­liste n’aura pas réussi à convaincre les natio­na­listes « pro­gres­sistes » adhé­rant encore à l’idéal du modèle qué­bé­cois, au primat de la ques­tion natio­nale sur la ques­tion sociale, et à un prag­ma­tisme éco­no­mique mélan­geant des élé­ments de néo­li­bé­ra­lisme et d’étatisme redis­tri­bu­tif. Ceux-ci seront restés dans le champ gra­vi­ta­tion­nel de la constel­la­tion péquiste, jusqu’au moment où celle-ci aura renoncé à l’objectif pre­mier de la sou­ve­rai­neté pour mieux se consa­crer à la « bonne gou­ver­nance » menant aux condi­tions gagnantes. Si le virage néo­li­bé­ral aura d’abord irrité les soli­daires en les obli­geant à former leur parti, le virage auto­no­miste initié par Bouchard et pro­longé par Marois aura irrité les sou­ve­rai­nistes pres­sés, ces « cari­bous » décriés par Legault.

Avant de savoir si le parti pourra sur­vivre au départ de sa tête diri­geante, il faut se deman­der quel est le but pre­mier de l’organisation, et le meilleur moyen de l’atteindre. Si l’idéal est celui-ci de René Lévesque, alors le dis­cours méta-péquiste conti­nuera d’exercer son hégé­mo­nie en atten­dant que le prin­ci­pal parti décide de délais­ser son bou­char­disme pour reve­nir à ses sources. Cela est-il pos­sible ? Si nous com­pre­nons bien la conjonc­ture sociale, éco­no­mique, poli­tique et his­to­rique, il semble que le Parti qué­bé­cois frap­pera un mur aux pro­chaines élec­tions, ce qui entraî­nera la crise défi­ni­tive du sou­ve­rai­nisme sous toutes ces formes. Une nou­velle course au lea­der­ship pour­rait alors être envi­sa­gée, celle-ci pou­vant atti­rée les can­di­da­tures de Bernard Drainville, Jean-François Lisée, Pierre-Karl Péladeau, et qui sait, peut-être Jean-Martin Aussant.

Dans ce scé­na­rio peu pro­bable, mais envi­sa­geable, l’économiste sou­ve­rai­niste et prag­ma­tique répli­que­rait le schème de Jacques Parizeau, son père spi­ri­tuel, qui quitta le Parti qué­bé­cois lors de la crise du « beau risque » en 1984, avant de reve­nir à la tête du parti quatre ans plus tard. Aussant revien­drait-il sauver le grand véhi­cule sou­ve­rai­niste après son éven­tuelle défaite de 2014, afin de relan­cer un pro­ces­sus sou­ve­rai­niste pour 2018 ? Il est dif­fi­cile de ne pas faire réfé­rence à cette célèbre remarque de Marx : « Hegel fait remar­quer quelque part que, dans l’histoire uni­ver­selle, les grands faits et les grands per­son­nages se pro­duisent, pour ainsi dire, deux fois. Il a oublié d’ajouter : la pre­mière fois comme tra­gé­die, la seconde comme farce. »

Cependant, si le but ultime est l’indépendance, et non la for­mule péda­go­gique du LIT qui n’est que la repré­sen­ta­tion sen­sible de ce prin­cipe, alors il faut se deman­der si la forme même d’Option natio­nale est encore appro­priée pour répondre à cette exi­gence. Il faut prendre au sérieux le slogan pré­féré du chef « la cause avant le parti », en réflé­chis­sant à la meilleure stra­té­gie per­met­tant de faire avan­cer la cause à l’intérieur des forces poli­tiques exis­tantes. Option natio­nale est en quelque sorte l’aile jeu­nesse, vivante et dyna­mique, du Parti qué­bé­cois qui s’est mal­heu­reu­se­ment bureau­cra­tisé, pro­fes­sion­na­lisé et coupé de sa base mili­tante. C’est pour­quoi il ne serait pas très pra­tique de reve­nir à l’intérieur de cette grande struc­ture, car il devient presque impos­sible de la modi­fier sub­stan­tiel­le­ment de l’intérieur. À ce titre, Option natio­nale, le Nouveau mou­ve­ment pour le Québec et une foule d’autres orga­ni­sa­tions sou­ve­rai­nistes ont réussi à faire avan­cer l’idée d’indépendance pré­ci­sé­ment parce qu’ils étaient à l’extérieur des impé­ra­tifs admi­nis­tra­tifs et élec­to­ra­listes du PQ.

Or, le but d’un parti est la conquête du pou­voir d’État pour appli­quer son pro­gramme sur le plan ins­ti­tu­tion­nel. Si Option natio­nale est d’abord et avant tout un organe péda­go­gique fai­sant la pro­mo­tion de la sou­ve­rai­neté sur toutes les tri­bunes de l’espace public, alors il a encore une légi­ti­mité cer­taine en tant que mou­ve­ment poli­tique et groupe d’éducation popu­laire ; mais non en tant que parti poli­tique ! Si le but est de faire l’indépendance et que seul un parti/​coalition est capable d’implanter cette réforme révo­lu­tion­naire sur le plan poli­tique, alors il faut se deman­der quel parti/​coalition pour­rait éven­tuel­le­ment réa­li­ser cette trans­for­ma­tion. Un can­di­dat poten­tiel, mais long­temps mar­gi­na­lisé à cause de son sup­posé « manque de convic­tion sou­ve­rai­niste » réside dans la prin­ci­pale force émer­gente de la scène poli­tique natio­nale : Québec soli­daire.

Bien que le mili­tan­tisme soit d’abord une affaire « d’identité », c’est-à-dire un pro­ces­sus d’identification à une image, un dis­cours, une manière de sentir qui nous res­semble, il faut dépas­ser ce pre­mier stade « sen­sible » pour passer au stade « éthique et poli­tique », fondé sur des prin­cipes moraux et des réflexions stra­té­giques. Évidemment, Québec soli­daire n’a pas la même culture poli­tique, la même image qu’Option natio­nale, il est moins « res­pec­table » aux yeux de la popu­la­tion, car sou­vent démo­nisé par les chro­ni­queurs de droite et les médias de masse. Ce parti est craint non pas parce qu’il est « extré­miste », mais parce qu’il dérange l’ordre établi, amène des idées sub­ver­sives et ose remettre en ques­tion des lieux com­muns, en pro­po­sant des alter­na­tives qui ne sont pas seule­ment cos­mé­tiques. Sur ce point, le natio­na­lisme de Bourgault résonne par­ti­cu­liè­re­ment bien dans l’enceinte soli­daire, car celle-ci cherche à défi­nir une éman­ci­pa­tion natio­nale et popu­laire qui refuse de flat­ter la classe domi­nante dans le sens du poil.

« Je suis obligé de ter­mi­ner très rapi­de­ment en vous disant que nous devons refu­ser de tenter de nous faire une image de res­pec­ta­bi­lité qui soit l’image tra­di­tion­nelle des notables, des pos­sé­dants, des riches et des bour­geois. La res­pec­ta­bi­lité, ça n’est pas une image. C’est ce à quoi on arrive quand après des années, on se retrouve fidèles à ses objec­tifs du début, fidèles à ses prin­cipes du début et fidèles à ses rêves du début. C’est de cette res­pec­ta­bi­lité-là que nous devons vivre. Voyez-vous, ce qui n’est pas res­pec­table aujourd’hui peut l’être demain, aussi bien chez les hommes que pour les idées. Ho Chi Minh n’était pas res­pec­table il l’est devenu. Castro n’était pas res­pec­table il l’est devenu. De Gaulle n’était pas res­pec­table il l’est devenu, parce qu’ils sont restés fidèles à leurs rêves de jeu­nesse. »

http://​www​.​m​-​e​-​s​.org/​g​a​u​c​h​e​/​b​i​b​l​i​o​t​h​e​q​u​e​/​h​i​s​t​o​i​r​e​/​1​9​7​1​-​0​2​-​2​8​_​b​o​u​r​gault

Québec soli­daire est né du même ter­reau qu’Option natio­nale, d’une jeu­nesse en quête de liberté, d’une géné­ra­tion post-réfé­ren­daire, ouverte sur le monde et pré­ci­sé­ment sou­ve­rai­niste dans le but de se faire entendre sur le plan inter­na­tio­nal. La défense de la culture, mais aussi de la jus­tice sociale, de l’environnement, de la démo­cra­tie, toutes ces valeurs sont par­ta­gées par QS et ON, à divers degrés. La dif­fé­rence fon­da­men­tale entre les deux orga­ni­sa­tions demeure la grille d’analyse per­met­tant de concré­ti­ser ses objec­tifs : cri­tique pour la pre­mière, méta-péquiste pour la seconde. Ce qui manque à la pre­mière pour convaincre la seconde de se joindre à elle, c’est de démon­trer clai­re­ment que la gauche n’est pas un frein au ras­sem­ble­ment pour l’indépendance natio­nale, mais un trem­plin.

L’indépendance popu­laire ne sera pas d’abord le fruit des urnes, d’une élite tech­no­cra­tique sem­blable à la Révolution tran­quille, mais le pro­duit d’une conver­gence des mou­ve­ments sociaux, des mobi­li­sa­tions citoyennes de toutes sortes, groupes éco­lo­gistes, étu­diants, autoch­tones, fémi­nistes, anti-impé­ria­listes, etc. Ce sont les acteurs du chan­ge­ment social qui pour­ront « driver » le projet d’émancipation natio­nale, au sens de dyna­mi­ser, pilo­ter, mou­voir, conduire. Ce n’est pas une orga­ni­sa­tion de la société civile comme le Conseil de la sou­ve­rai­neté du Québec, ni des grou­pus­cules indé­pen­dan­tistes, ni un grand parti vendu au natio­na­lisme pétro­lier et l’impérialisme cana­dien, qui pour­ront assu­rer la libé­ra­tion du peuple qué­bé­cois.

Ni la frag­men­ta­tion des luttes (post­mo­der­nisme), ni la relé­ga­tion des grands débats de société sous le faux consen­sus de l’identité natio­nale (conser­va­tisme déguisé), ne mène­ront à l’indépendance. C’est la recons­truc­tion de l’unité popu­laire, orien­tée par l’élaboration col­lec­tive d’un projet de pays, qui pourra moti­ver et favo­ri­ser les condi­tions pra­tiques de cette trans­for­ma­tion sociale. Il ne suffit pas de chan­ger de pays pour garder la société et la vie quo­ti­dienne exac­te­ment comme elle est. Ce qu’il faut, c’est chan­ger le pays, en chan­geant la société. Et pour chan­ger la société, il faut chan­ger de pays. L’indépendance n’est pas un but un en soi, mais une étape néces­saire d’un projet géné­ral ; l’indépendance, c’est le « moment natio­nal » d’un pro­ces­sus d’émancipation glo­bale. Celui-ci est direc­te­ment lié à l’émancipation sociale des groupes subal­ternes, qu’ils soient autoch­tones, mino­ri­taires, pré­caires, etc.

C’est pour­quoi cela ne fait pas de sens de dire que la gauche aurait « prio­rité » sur l’indépendance, car celle-ci cor­res­pond à la néga­tion d’une oppres­sion natio­nale. Mais cette lutte pour la libé­ra­tion d’un peuple, fondée sur le prin­cipe d’auto-détermination, ne peut se faire en niant d’autres formes de domi­na­tion, comme l’exploitation éco­no­mique ou l’oppression des femmes, des autres peuples, des com­mu­nau­tés cultu­relles, des êtres vivants non-humains, etc. Le projet natio­nal n’aura plus jamais le mono­pole de l’espace poli­tique, et c’est pour­quoi il s’agit de faire une syn­thèse, à l’aide d’une vision sys­té­ma­tique du chan­ge­ment social, per­met­tant d’assurer la réa­li­sa­tion effec­tive de l’émancipation natio­nale.

Évidemment, ce dis­cours ne se retrouve pas tel quel dans l’ensemble des ins­tances du parti, dans chaque phrase des porte-parole, dans toutes les dis­cus­sions du mili­tant ordi­naire, ou chez l’ensemble des élec­teurs de Québec soli­daire. Mais il existe déjà, concrè­te­ment, à l’intérieur du pro­gramme (Un pays démo­cra­tique et plu­riel, Pour un Québec indé­pen­dant), à tra­vers de nom­breuses réflexions stra­té­giques, et dans l’esprit géné­ral qui s’élabore pro­gres­si­ve­ment à l’intérieur du parti-pro­ces­sus. De plus, la démarche de l’Assemblée consti­tuante a été adop­tée offi­ciel­le­ment lors des États géné­raux sur la sou­ve­rai­neté d’avril 2013 et du congrès de Convergence natio­nale de mai 2013, consa­crant ainsi, contre toute attente, la stra­té­gie de Québec soli­daire comme voie pri­vi­lé­giée du mou­ve­ment sou­ve­rai­niste. Nul ne peut donc dire que cette for­ma­tion n’est pas « vrai­ment » sou­ve­rai­niste, alors que sa posi­tion est deve­nue domi­nante et qu’elle est inté­grée depuis un bon moment dans son pro­gramme.

Finalement, cette lettre ne s’adresse pas à l’ensemble des mili​tant​.es d’Option natio­nale, qu’ils soient de centre, de gauche ou de droite. Elle vise d’abord les natio­na­listes pro­gres­sistes, les patriotes adhé­rant à l’esprit répu­bli­cain, les défen­seurs du bien commun et des ins­ti­tu­tions qui per­met­traient au peuple qué­bé­cois de s’auto-gouverner. Cette lettre s’adresse à toi, l’indépendantiste, per­sonne amou­reuse du Québec, qui s’est immé­dia­te­ment reconnu dans le dis­cours accro­cheur d’Option natio­nale, avec une sym­pa­thie tou­jours latente pour son prin­ci­pal frère, Québec soli­daire.

Tu consi­dères celui-ci comme la deuxième meilleure option, car tu sais au fond de toi que le Parti qué­bé­cois est mort depuis long­temps. Mais tu te recon­nais à tra­vers le dis­cours de ton chef et ton parti, et tu hésites encore à faire le saut vers un monde inconnu, qui a maintes fois été cri­ti­qué par tes pairs. Tu as peut-être peur de te sentir à l’étroit, à côté de fémi­nistes, éco­lo­gistes ou socia­listes, qui n’auraient pas un véri­table inté­rêt pour l’indépendance, voyant celle-ci comme un aspect secon­daire de la ques­tion sociale, un simple ins­tru­ment tech­nique, sans dignité autre, pour la réa­li­sa­tion d’un pro­gramme de gauche auquel la popu­la­tion n’adhère pas encore.

Si cer­tains soli­daires croient cela, c’est qu’ils ne recon­naissent pas encore que l’indépendance est d’abord le fruit d’une lutte, d’une grande entre­prise de libé­ra­tion col­lec­tive, au même titre que les luttes pour l’abolition de l’esclavage, le mou­ve­ment des noirs, des femmes, etc. L’indépendance est fon­da­men­ta­le­ment un combat pour la liberté, la dignité, l’égalité et la soli­da­rité. Si tu as peur de te retrou­ver déso­rienté au sein du parti, de ne pas trou­ver de per­sonnes par­ta­geant la même « sen­si­bi­lité poli­tique » que toi, sache que la Commission thé­ma­tique sur la sou­ve­rai­neté compte de nom­breux membres et qu’elle est l’une des plus dyna­miques de Québec soli­daire. De plus, rien ne nous n’empêche de former une ten­dance poli­tique à l’intérieur d’un col­lec­tif, à la manière de Gauche socia­liste ou Décroissance convi­viale.

Ainsi, pour­quoi ne pas fonder le col­lec­tif « Gauche indé­pen­dan­tiste », qui réuni­rait les natio­na­listes pro­gres­sistes, répu­bli­cains, indé­pen­dan­tistes et autres ardents défen­seurs de cette lutte pour la libé­ra­tion et l’auto-gouvernement du peuple qué­bé­cois ? Celui-ci aurait comme mis­sion d’articuler le pro­gramme du parti à l’intérieur de la pers­pec­tive de l’indépendance popu­laire, qui pour­rait former le pivot concep­tuel et stra­té­gique d’une véri­table mobi­li­sa­tion de masse, basée sur une édu­ca­tion poli­tique des membres et de la popu­la­tion. Ceci est une invi­ta­tion, à toute per­sonne ou groupe se sen­tant inter­pellé par la pers­pec­tive d’une libé­ra­tion natio­nale et soli­daire.

Enfin, il faut recon­naître que « grande famille sou­ve­rai­niste » est en train d’éclater sous nos yeux : les ententes élec­to­rales entre les trois partis sont défi­ni­ti­ve­ment écar­tées, le Nouveau mou­ve­ment pour le Québec a perdu son leader Jocelyn Desjardins, Marois décline dans les son­dages, Aussant délaisse son parti en pleine crise, le Conseil de la sou­ve­rai­neté sou­haite chan­ger son image sans réus­sir à se réin­ven­ter véri­ta­ble­ment. Mille et un fac­teurs expliquent cette impor­tante trans­for­ma­tion, et c’est pour­quoi il faut prendre le temps de réflé­chir et de faire un bilan his­to­rique qui dépasse les causes immé­diates de cette crise. Celle-ci n’est pas conjonc­tu­relle, mais struc­tu­relle. Il n’est plus pos­sible de res­sus­ci­ter l’idée phare de René Lévesque, car elle appar­tient à l’époque révo­lue de la Révolution tran­quille. Pour le meilleur et pour le pire, ce pro­ces­sus s’est arrêté brus­que­ment au début des années 1980, et la révo­lu­tion est morte après le deuxième échec réfé­ren­daire.

Prenons acte de l’histoire sociale, cultu­relle, éco­no­mique, poli­tique du Québec contem­po­rain, et repo­sons le projet d’indépendance sur une nou­velle base. Il n’est plus pos­sible de mettre un seul enjeu au-dessus des autres, que ce soit la lutte contre la pau­vreté, la sou­ve­rai­neté, la défense des espèces mena­cées ou la paix dans le monde. La crise sys­té­mique du capi­ta­lisme, de l’environnement et de la démo­cra­tie nous oblige à pro­po­ser une alter­na­tive dési­rable, viable et attei­gnable, liée à une théo­rie de l’émancipation basée sur l’idée de la jus­tice sociale et poli­tique, une cri­tique de la repro­duc­tion des schèmes de domi­na­tion, l’analyse des contra­dic­tions qui ouvrent des pos­si­bi­li­tés d’expérimentation, et une pers­pec­tive stra­té­gique de la trans­for­ma­tion des ins­ti­tu­tions. L’indépendance n’est pas autre chose qu’une pra­tique col­lec­tive visant à libé­rer l’avenir du Québec, dans tous les sens tu terme.

***Cet article a d’abord été publié sur le site Ekopolitica (http://​eko​po​li​tica​.blog​spot​.ca/​2​0​1​3​/​0​6​/​l​e​t​t​r​e​-​l​i​n​d​e​p​e​n​d​a​n​t​i​s​t​e​.html) le ven­dredi 21 juin 2013

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